Page:Molière - Édition Louandre, 1910, tome 2.djvu/208

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Et son cœur à railler trouverait moins d’appas,
S’il avait observé qu’on ne l’applaudît pas.
665C’est ainsi qu’aux flatteurs on doit partout se prendre
Des vices où l’on voit les humains se répandre[1].


Philinte
Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand,

Vous qui condamneriez ce qu’en eux on reprend ?


Célimène
Et ne faut-il pas bien que Monsieur contredise ?

670À la commune voix veut-on qu’il se réduise,
Et qu’il ne fasse pas éclater en tous lieux
L’esprit contrariant qu’il a reçu des cieux ?
Le sentiment d’autrui n’est jamais pour lui plaire :
Il prend toujours en main l’opinion contraire,
675Et penserait paraître un homme du commun,
Si l’on voyait qu’il fût de l’avis de quelqu’un.
L’honneur de contredire a pour lui tant de charmes,
Qu’il prend contre lui-même assez souvent les armes ;
Et ses vrais sentiments sont combattus par lui,
680Aussitôt qu’il les voit dans la bouche d’autrui.


Alceste
Les rieurs sont pour vous, madame, c’est tout dire ;

Et vous pouvez pousser contre moi la satire.


Philinte
Mais il est véritable aussi que votre esprit

Se gendarme toujours contre tout ce qu’on dit ;
685Et que, par un chagrin que lui-même il avoue,
Il ne saurait souffrir qu’on blâme ni qu’on loue.


Alceste
C’est que jamais, morbleu ! les hommes n’ont raison,

Que le chagrin contre eux est toujours de saison,
Et que je vois qu’ils sont, sur toutes les affaires,
690Loueurs impertinents, ou censeurs téméraires.


Célimène
Mais…



Alceste
Mais… Non, madame, non, quand j’en devrais mourir,

Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir :

  1. Ce passage fut appliqué, lors des premières représentations de la pièce, au duc de Montausier, l’un des auteurs de la Guirlande de Julie, et des visiteurs assidus de l’hôtel de Rambouillet.