Page:Nerciat - Félicia.djvu/27

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anonymes de l’amour. Il importe peu de savoir le nom du lieu qui vit élever mon enfance ; je fais même grâce de douze années pires que le néant, pendant lesquelles je reçus une éducation superstitieuse, qui par bonheur n’altéra point le bon sens dont la nature m’avait fait don. Ennui perpétuel, dépendance humiliante, travail grossier, auquel ma délicatesse ne s’accoutumait point ; telles étaient alors mes disgrâces. Cependant j’embellissais à vue d’œil, en dépit d’un séjour malsain et d’une très mauvaise nourriture.

Quoique naturellement inaccessible à la mélancolie, je commençais néanmoins à trouver cette existence insupportable, lorsque l’événement le plus heureux me procura tout à coup la liberté. Voici comment :

Un jeune homme aimable, issu d’honnêtes bourgeois et éperdument amoureux de la fille d’un nouvel ennobli, s’était fait aimer d’elle avec la même passion ; il en résultait un enfant. Ce moyen, auquel les amants ont assez souvent recours, quand ils craignent des obstacles de la part des familles, réussit mal à ceux-ci. Ils avaient affaire à des gens bizarres, hautains, dévots, qui ne convinrent point ensemble de la nécessité de les marier. On mit la fille au couvent ; le galant, au désespoir, s’enfuit, erra, se fixa enfin à Rome, où, cultivant avec succès d’heureuses dispositions, il devint en peu de temps un habile peintre. On lui avait mandé que son amie était morte en couches. En effet, elle en avait eu de très dangereuses, et les parents avaient exprès répandu le bruit de sa mort ; mais elle s’était tirée d’affaire, conservant, pour toutes suites, la commode imperfection de ne pouvoir plus donner la vie. Cependant les père et mère de la demoiselle moururent, et bientôt un grand benêt de fils, seul soutien de leur nouvelle noblesse, eut la complaisance de les suivre au monument. La recluse, qui s’était courageusement défendue d’entrer en religion, devint héritière universelle et reparut dans le monde. Le sort était las de la persécuter : il lui rendit presque en même temps son amant, qu’elle croyait perdu pour elle à jamais, ou peut-être mort. Ils se revirent