Page:Pascal - Oeuvres complètes, II.djvu/54

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une passion, c’est de ne pas laisser naître aucun vide dans l’esprit, en l’obligeant de s’appliquer sans cesse à ce qui le touche si agréablement. Mais quand il est dans l’état que je viens de décrire, il n’y peut pas durer longtemps, à cause qu’étant seul acteur dans une passion où il en faut nécessairement deux, il est difficile qu’il n’épuise bientôt tous les mouvements dont il est agité.

Quoique ce soit une même passion, il faut de la nouveauté ; l’esprit s’y plaît, et qui sait la procurer sait se faire aimer.

Après avoir fait ce chemin, cette plénitude quelquefois diminue, et ne recevant point de secours du côté de la source, l’on décline misérablement, et les passions ennemies se saisissent d’un cœur qu’elles déchirent en mille morceaux. Néanmoins un rayon d’espérance, si bas que l’on soit, relève aussi haut qu’on était auparavant. C’est quelquefois un jeu auquel les dames se plaisent ; mais quelquefois en faisant semblant d’avoir compassion, elles l’ont tout de bon. Que l’on est heureux quand cela arrive !

Un amour ferme et solide commence toujours par l’éloquence d’action ; les yeux y ont la meilleure part. Néanmoins, il faut deviner, mais bien deviner

Quand deux personnes sont de même sentiment, ils ne devinent point, ou du moins il y en a une qui devine ce que veut dire l’autre sans que cet autre l’entende ou qu’il ose l’entendre.

Quand nous aimons, nous paraissons à nous-mêmes tout autres que nous n’étions auparavant. Ainsi nous nous imaginons que tout le monde s’en aperçoit ; cependant il n’y a rien de si faux. Mais parce que la raison a sa vue bornée par la passion, l’on ne peut s’assurer, et l’on est toujours dans la défiance.

Quand l’on aime, on se persuade que l’on découvrirait la passion d’un autre : ainsi l’on a peur. — Tant plus le chemin est long dans l’amour, tant plus un esprit délicat sent de plaisir.

Il y a de certains esprits à qui il faut donner longtemps des espérances, et ce sont les délicats. Il y en a d’autres qui ne peu vent pas résister longtemps aux difficultés, et ce sont les plus grossiers. Les premiers aiment plus longtemps et avec plus d’agrément ; les autres aiment plus vite, avec plus de liberté, et finissent bientôt.

Le premier effet de l’amour c’est d’inspirer un grand respect ; l’on a de la vénération pour ce que l’on aime. Il est bien juste : on ne reconnaît rien au monde de grand comme cela.

Les auteurs ne nous peuvent pas bien dire les mouvements de l’amour de leurs héros : il faudrait qu’ils fussent héros eux mêmes.

L’égarement à aimer en divers endroits est aussi monstrueux que l’injustice dans l’esprit.

En amour un silence vaut mieux qu’un langage. Il est bon d’être interdit ; il y a une éloquence de silence qui pénètre plus que la langue ne saurait faire. Qu’un amant persuade bien sa maîtresse quand il est interdit, et que d’ailleurs il a de l’esprit ! Quelque vivacité que l’on ait, il est des rencontres où il est bon qu’elle s’éteigne. Tout cela se passe