Page:Proust - La Prisonnière, tome 1.djvu/222

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ostensiblement, chaque fois qu’elle allait téléphoner, par quelqu’un qui pût me répéter ses paroles, par Françoise, par Andrée, à me laisser toujours seul, sans avoir l’air que ce fût exprès, avec cette dernière, quand elles étaient sorties ensemble, pour que je pusse me faire faire un rapport détaillé sur leur sortie. Avec cette merveilleuse docilité contrastaient certains mouvements, vite réprimés, d’impatience, qui me firent me demander si Albertine n’aurait pas formé le projet de secouer sa chaîne. Des faits accessoires étayaient ma supposition. Ainsi, un jour où j’étais sorti seul, ayant rencontré, près de Passy, Gisèle, nous causâmes de choses et d’autres. Bientôt, assez heureux de pouvoir le lui apprendre, je lui dis que je voyais constamment Albertine. Gisèle me demanda où elle pourrait la trouver, car elle avait justement quelque chose à lui dire. « Quoi donc ? — Des choses qui se rapportent à de petites camarades à elle. — Quelles camarades ? Je pourrai peut-être vous renseigner, ce qui ne vous empêchera pas de la voir. — Oh ! des camarades d’autrefois, je ne me rappelle pas les noms », répondit Gisèle d’un air vague, en battant en retraite. Elle me quitta, croyant avoir parlé avec une prudence telle que rien ne pouvait me paraître que très clair. Mais le mensonge est si peu exigeant, a besoin de si peu de chose pour se manifester ! S’il s’était agi de camarades d’autrefois, dont elle ne savait même pas les noms, pourquoi aurait-elle eu « justement » besoin d’en parler à Albertine ? Cet adverbe, assez parent d’une expression chère à Mme Cottard : « cela tombe à pic », ne pouvait s’appliquer qu’à une chose particulière, opportune, peut-être urgente, se rapportant à des êtres déterminés. D’ailleurs, rien que la façon d’ouvrir la bouche, comme quand on va bâiller, d’un air vague, en me disant (en reculant presque avec son corps, comme elle faisait machine