Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/24

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accompagnait une banalité quand il ne pouvait pas trouver une parole originale, M. de Charlus me dit : « Dites donc à ce jeune Israélite, puisqu’il fait des vers, qu’il devrait bien m’en apporter pour Morel. Pour un compositeur c’est toujours l’écueil, trouver quelque chose de joli à mettre en musique. On pourrait même penser à un livret. Cela ne serait pas inintéressant et prendrait une certaine valeur à cause du mérite du poète, de ma protection, de tout un enchaînement de circonstances auxiliatrices, parmi lesquelles le talent de Morel tient la première place, car il compose beaucoup maintenant et il écrit aussi et très joliment, je vais vous en parler. Quant à son talent d’exécutant (là vous savez qu’il est tout à fait un maître déjà), vous allez voir ce soir comme ce gosse joue bien la musique de Vinteuil ; il me renverse ; à son âge, avoir une compréhension pareille tout en restant si gamin, si potache ! Oh ! ce n’est ce soir qu’une petite répétition. La grande machine doit avoir lieu dans quelques jours. Mais ce sera bien plus élégant aujourd’hui. Aussi nous sommes ravis que vous soyez venu, dit-il — en employant ce nous, sans doute parce que le Roi dit : nous voulons. À cause du magnifique programme, j’ai conseillé à Mme Verdurin d’avoir deux fêtes : l’une dans quelques jours, où elle aura toutes ses relations ; l’autre ce soir, où la Patronne est, comme on dit en termes de justice, dessaisie. C’est moi qui ai fait les invitations et j’ai convoqué quelques personnes d’un autre milieu, qui peuvent être utiles à Charlie et qu’il sera agréable pour les Verdurin de connaître. N’est-ce pas, c’est très bien de faire jouer les choses les plus belles avec les plus grands artistes, mais la manifestation reste étouffée comme dans du coton, si le public est composé de la mercière d’en face et de l’épicier du coin. Vous savez ce que je pense du niveau intellectuel des gens du monde, mais ils