Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/97

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voient ce salon pour la dernière fois. » Car elle serait morte plutôt que de dire qu’on avait été moins aimable avec elle qu’elle n’avait espéré. « Ah ! mon cher général », s’écria brusquement M. de Charlus en lâchant Mme Verdurin parce qu’il apercevait le général Deltour, secrétaire de la Présidence de la République, lequel pouvait avoir une grande importance pour la croix de Charlie, et qui, après avoir demandé un conseil à Cottard, s’éclipsait rapidement : « Bonsoir, cher et charmant ami. Hé bien, c’est comme ça que vous vous tirez des pattes sans me dire adieu », dit le baron avec un sourire de bonhomie et de suffisance, car il savait bien qu’on était toujours content de lui parler un moment de plus. Et comme, dans l’état d’exaltation où il était, il faisait à lui tout seul, sur un ton suraigu, les demandes et les réponses : « Eh bien, êtes-vous content ? N’est-ce pas que c’était bien beau ? L’andante, n’est-ce pas ? C’est ce qu’on a jamais écrit de plus touchant. Je défie de l’écouter jusqu’au bout sans avoir les larmes aux yeux. Vous êtes charmant d’être venu. Dites-moi, j’ai reçu ce matin un télégramme parfait de Froberville, qui m’annonce que, du côté de la Grande Chancellerie, les difficultés sont aplanies, comme on dit. » La voix de M. de Charlus continuait à s’élever, aussi perçante, aussi différente de la voix habituelle, que celle d’un avocat, qui plaide avec emphase, de son débit ordinaire, phénomène d’amplification vocale par surexcitation et euphorie nerveuse, analogue à celle qui, dans les dîners qu’elle donnait, montait à un diapason si élevé la voix comme le regard de Mme de Guermantes. « Je comptais vous envoyer demain matin un mot par un garde pour vous dire mon enthousiasme, en attendant que je puisse vous l’exprimer de vive voix, mais vous étiez si entouré ! L’appui de Froberville sera loin d’être à dédaigner, mais, de mon côté, j’ai la promesse du