Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 85.djvu/205

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d’instant en instant, chacun lève la tête et se hausse sur les pieds pour mieux voir.

Le lieu est sinistre par lui-même et semble avoir été choisi pour produire une impression profonde. Derrière l’échafaud s’allonge dans sa morne laideur la haute muraille du dépôt des condamnés ; c’est là que sont renfermés momentanément ceux que la cour d’assises de la Seine envoie, pour expier leurs crimes, dans les prisons centrales, au bagne de Toulon, dans les colonies pénitentiaires de la Nouvelle-Calédonie ou de Cayenne la pestiférée. En face, un mur d’enceinte non moins élevé, non moins triste d’aspect, entoure la prison des jeunes détenus, où, dans des cellules isolées, étroitement surveillées, des enfans font le corrupteur apprentissage de la vie du crime et des chiourmes. Il est difficile de ne pas se dire que pour plus d’un c’est là le point de départ d’une route qui aura sa station au dépôt des condamnés, et sa dernière étape sur l’échafaud même. A gauche, la longue rue de la Roquette, bordée d’humbles masures fermées où pendant le jour s’agitent les industries funéraires, marbriers, marchands de couronnes d’immortelles, s’enfonce dans la nuit, que combat à peine la clarté des réverbères. A droite, la rue monte et meurt au pied de la colline où verdoie la haute-futaie du Père-Lachaise. C’était pendant l’été ; les constellations cheminant dans le ciel pur semblaient, de leurs grands yeux d’or, regarder la laide besogne qu’on faisait sur la place. Toutes les lumières des maisons étaient éteintes ; à peine çà et là quelques lueurs errantes apparaissaient aux fenêtres des cabarets, où des curieux privilégiés avaient trouvé, à prix d’argent, un bon endroit pour bien voir. La foule, singulièrement grossie, s’agitait dans l’ombre. Elle est ignoble, cette foule, il n’y a pas d’autre mot pour la qualifier. Des hommes, des enfans se couchent contre le rebord des trottoirs et tâchent de dormir une heure ou deux en attendant que le moment soit venu ; d’autres, ayant ramassé quelques menus bois, font chauffer du café et du vin, chantent, s’interpellent, échangent des plaisanteries dont la niaiserie seule égale l’obscénité ; à quelques cris de femmes mêlés à des rires, on peut facilement imaginer ce qui se passe dans certains groupes où les curieux sont plus pressés. De quoi se compose cette tourbe que Paris jette vers la place de la Roquette pendant la nuit qui précède les exécutions ? De gens du quartier alléchés par le spectacle et qui sont là, comme ils le disent eux-mêmes, en voisins, — de rôdeurs de tout genre, vagabonds, filous et mendians qui, ne sachant où trouver un asile, viennent dépenser là les heures d’une nuit qu’ils auraient sans doute passées sous un pont, aux fours à plâtre des carrières d’Amérique ou dans le violon d’un poste de police. Les femmes y