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des plus intelligens et des plus dévoués aux Anglais qui, après avoir siégé sans mot dire en plusieurs sessions, parut éprouver le désir bien naturel d’attacher son nom à une réforme importante. Il présenta donc un projet de loi en vertu duquel il aurait été défendu de tuer des bœufs et de manger des beefsteaks. Il lui fut répondu avec un sérieux parfait que le conseil n’avait pas le droit de traiter les questions religieuses. L’honorable maharajah se le tint pour dit, et ne sollicita pas d’être maintenu en ses fonctions.

Des trois grandes capitales de la péninsule, c’est à Madras que les Anglo-Indiens donnent volontiers la préférence. Bombay est la proie de spéculations insensées depuis que les progrès de la navigation à vapeur l’ont rapproché de l’Europe. Calcutta est empoissonné par les miasmes fétides qu’exhale le delta du Gange. Plus méridionale que ses rivales, située au bord de la mer sur une côte inhospitalière, que les navires de commerce ne fréquentent pas volontiers, Madras avec ses 700,000 habitans respire la vie créole, facile et nonchalante. Ajoutez à cela que cette province n’a pas de voisins, redoutables, puisqu’elle confine par trois côtés à la mer et par le quatrième à l’Hindoustan, qu’elle fut le premier théâtre où les Européens se montrèrent [1], et que les natifs, opprimés d’une part par les Mahrattes, de l’autre par les mahométans, les reçurent, dès le principe comme des libérateurs ; ajoutez aussi que le bon accord entre Anglais et indigènes a été tel, qu’aucun régiment de ce pays-ne prit parti à l’insurrection de 1857, et l’on comprendra que le gouverneur de Madras, maître souverain de 20 millions d’âmes, a cependant un rôle assez facile à jouer.

S’il est aisé d’administrer ces millions d’Hindous dociles et pacifiques, la situation d’un gouverneur de présidence n’en est pas moins brillante. C’est toujours le même luxe d’apparat, les mêmes magnificences que tous les récits de voyage nous montrent autour des nababs britanniques, véritables satrapes. La correspondance de lady Denison nous fait voir cependant que, bien que préparé à cette existence, on a peine à s’y faire. Palais de ville et palais de campagne, résidence d’été sur les hauteurs, fraîches et salubres des Neilgherries, des nuées de domestiques oisifs, des réceptions royales, des voyages en palanquin avec cortège d’éléphans, c’est une vie pompeuse qui plaît quelques jours, mais au faste de laquelle on se soustrait dès que l’on en a la liberté.

Ce qu’il y a peut-être de plus scabreux dans le gouvernement anglo-indien, ce sont les rapports avec les souverains indigènes, encore indépendans de nom, que le pavillon anglais protège, conseille, soutient, détrône au besoin. Sir W. Denison se trouvait à

  1. Voyez dans la Revue du 1er novembre 1868, les Français dans l’Inde.