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même, en 1850, M. Vayssière, témoin oculaire très véridique [1], mais qui, ignorant la cause de la légitime irritation des Abyssins, les croyait animés du seul désir de pillage, et n’a pu se défendre d’un peu de partialité contre eux.

On peut évaluer à 1,200 âmes le chiffre annuel des esclaves qui passent par le port de Massaoua ; mais ce chiffre est loin de représenter tout le produit de la traite dans la zone voisine de cette ville. Les tribus musulmanes soumises à l’Égypte font sans cesse, contre les populations libres cantonnées aux pieds des montagnes d’Abyssinie, des incursions encouragées par les autorités égyptiennes, et dont les produits s’écoulent dans l’intérieur ou se vendent par petites troupes sur le marché de Kassala. Aussi les chiffres d’ensemble sont-ils très difficiles à établir, même approximativement. Les montagnards, il est vrai, se vengent parfois, et nous avons presque assisté, en 1860, à un drame de ce genre qui s’est passé tout près de Kassala. Un bomme de la tribu musulmane de Terafa, ayant épousé une femme de la nation païenne des Basèn, avait eu la lâcheté de garrotter un parent de sa femme qui était venu chez lui comme hôte, et l’avait vendu comme esclave. Son beau-père était descendu de la montagne pour venir lui adresser des réclamations dont le coupable n’avait tenu aucun compte. Sa femme lui avait donné à cette occasion un conseil bizarre. « J’ai vu sur le visage de mon père quelque chose qui me fait croire qu’il ne pardonnera pas ceci. Donc, si tu ne le tues pas cette nuit, il te tuera. » L’homme avait haussé les épaules, et le vieux montagnard était parti. Quelques nuits plus tard, un fort parti de Basèn armés envahit silencieusement le village des Terafa ; devant chaque toukoul (case) trois guerriers se mirent la lance au poing, un restait à la porte, les deux autres entraient. On entendit quelques cris étouffés dans les cases, et au bout d’une heure les Basèn partirent aussi silencieusement qu’ils étaient venus. Ils n’avaient pas laissé derrière eux une âme vivante.


III

Les écrivains qui dénoncent avec raison la chasse à l’homme et la traite en Égypte ne parlent pas de la Turquie. L’observation pourra surprendre bien des gens, même éclairés, qui n’ont pas eu le moyen de contrôler les assertions adroites de la diplomatie orientale. Un avocat de la Porte pourrait dire, pièces en main, que la traite est abolie en Turquie depuis quinze ans à l’instigation et aux applaudissemens des puissances occidentales protectrices ; mais il ne

  1. Voyez la Revue du 1er octobre 1850.