Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/30

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


communiquée. Peu d’instans ayant sa mort, il avait appris le passage du Rhin par les armées allemandes, et quand on lui offrit un médicament : « Laissez, avait-il dit, je n’ai plus besoin de remède, je sens que je suis guéri. » Babel fut accablée de cette perte. « L’Allemagne a fermé un de ses yeux, écrit-elle à son frère ; maintenant je tremble comme un borgne pour celui qui reste. » Après Fichte, ce fut le médecin Reil, encore un des intimes de Rahel, qui succombait à son dévoûment ; en avril, on lui dit la mort de Veit, son plus ancien ami, le confident de ses jeunes années, qui mourait dans un hôpital de Hambourg victime de son zèle ; puis le 1er juin elle apprit la fin tragique de Marwitz, mort depuis le 11 février à Montmirail, où une balle mortelle l’avait atteint. « Dieu les a enlevés, Louis (le prince Ferdinand) et lui, un peu tôt de cette terre boueuse et incompréhensible. Le reste est silence ! »

La nouvelle de la conclusion définitive de la paix de Paris, mal accueillie par les farouches patriotes, rasséréna Rahel ; elle se réjouit de pouvoir « aimer de nouveau la charmante nation, » et quand elle voit revenir à Berlin les chevaux de bronze de la porte de Brandebourg, sa joie de Prussienne éclate bruyamment. Cette joie était troublée seulement par ses angoisses pour Varnhagen, qu’elle croyait blessé, dont elle n’avait pas de nouvelles depuis deux mois. C’est là qu’on voit combien elle l’aimait, et qu’elle n’avait point besoin de la « présence réelle » que Dante croit nécessaire à l’amour de la femme. Elle s’était calomniée elle-même en disant que « le dernier avait toujours raison chez elle. » Enfin elle le sait vivant, et bientôt, quelques mois encore, elle s’unit à lui pour toujours.

C’est à Vienne, au moment du congrès, qu’ils allèrent passer leur lune de miel. Il est curieux d’assister en ses lettres à cette haute comédie diplomatique. « Maintenant je sais ce que c’est qu’un congrès, écrit-elle au bout d’un mois : une grande société qui s’amuse tant qu’elle ne peut pas se résoudre à se séparer. » Avec infiniment plus d’intelligence que les diplomates, elle prévoit le retour possible de Napoléon ; avec un rare bon sens et un rare bon goût, elle se moque du patriotisme oratoire de son ami Gentz, comme du patriotisme à gros clous de maître Jahn, le rustre qui apparaissait aux dîners diplomatiques en nouvel Antisthène, bottes, crottées, vieille redingote, sans cravate. Elle y manifeste à toute occasion son libéralisme, un libéralisme sincère, « de bas en haut, non de haut en bas, et qui vaut mieux que les phrases de ces vantards échauffés, » les néophytes Frédéric de Schlegel et Adam de Müller, auxquels le baptême avait valu la particule. A un grand dîner où l’on s’acharnait contre la France, elle eut le courage de prendre la parole, osa défendre chaleureusement les vaincus, et fut applaudie de tous, comme cela arrive d’ordinaire en ce monde, où les poltrons forment