Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 82.djvu/494

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vérité, on pourrait même dire qu’elle dure encore. N’avons-nous pas vu, de nos jours mêmes, le plus récent et le plus populaire de nos historiens, Michelet, ayant à nous raconter Fontenoy, nous peindre, sur la foi d’un compilateur aussi mal famé que Soulavie, le roi et Maurice lui-même tremblant pour leur vie, ne songeant plus qu’à fuir, et sauvés malgré eux par l’apparition soudaine et presque miraculeuse de l’ami de Voltaire [1] ?

La dépêche du ministre de la guerre, dont je viens de parler, renferme une autre omission qui parait plus singulière encore que la première et qui est due à un motif analogue : à peine s’il y est question de la manœuvre hardie par laquelle Cumberland et Königseck, changeant le terrain du combat préparé par Maurice, faillirent emporter la victoire, et nulle description n’y est faite en termes clairs et facilement compréhensibles de cette puissante colonne anglaise dont parlent pourtant tous les récits contemporains, dont la forme est figurée avec soin sur tous les plans de la bataille conservés aujourd’hui au ministère, et dont l’attitude arrache des cris d’admiration aux commis anonymes qui ont fait le commentaire de ces dessins. On dirait vraiment que la lutte s’est poursuivie toute la journée avec un succès, peut-être un instant incertain, mais sans s’écarter du plan primitif du général en chef. C’est encore ici un effet de l’humeur justement aigrie du maréchal.

On a vu, en effet, qu’à la première heure il ne faisait nulle difficulté de convenir franchement que Cumberland, en se frayant un chemin à travers un passage regardé comme impraticable, l’avait pris au dépourvu et atteint en quelque sorte au défaut de sa cuirasse. Mais, sur ce point encore, il s’aperçut bientôt qu’on s’emparait de son aveu pour en abuser et pour soutenir que tous ses desseins ayant été déjoués par cette surprise, la victoire ne lui appartenait plus en propre, mais bien au hasard d’une inspiration soudaine qui lui était étrangère. C’était une manière de faire rentrer en scène, par ce détour, le Deus ex machina dont on faisait le sauveur de la patrie. L’éloge affecté du général anglais devenait ainsi, tout simplement, une manière de faire tort au Français, qui ne pouvait manquer d’en concevoir une vive impatience. Le bruit qu’on faisait autour de la fameuse colonne commença à importuner ses oreilles, et il en témoigna son mécontentement même à ces tacticiens de chambre, qui, du fond de leur cabinet, endoctrinent habituellement le lendemain d’une bataille, la livrant en quelque sorte à nouveau sur le papier pour tirer parti de tous les incidens à l’appui de leurs systèmes. De ce nombre était le célèbre chevalier Folard,

  1. Journal de Luynes, t. VII, p. 185 et 186. — Michelet, Histoire de France, Louis XV, p. 248.