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ne voulait. Si quelqu’un d’entre eux parvenait à une condition tolérable et même à une haute situation, — Samuel Bernard ? — c’est qu’il avait réussi à dissimuler ses origines. L’existence des juifs était précaire, sinon persécutée ; la loi ne leur reconnaissait aucun droit, la société ne leur réservait aucune sécurité, la justice ne leur accordait aucun recours ; ils étaient, ainsi que je les ai encore vus dans certaines villes d’Orient, rejetés à part comme des pestiférés. Ils offraient l’exemple de la plus cruelle, de la plus persistante injustice dont l’humanité ait frappé des hommes, et que les siècles aveugles s’étaient léguée d’âge en âge, comme une tradition sacrée. Est-il donc dans la destinée des spéculations religieuses de susciter des luttes impitoyables et des haines sans merci ? La Bible baigne dans le sang des communions qui la révèrent et se sont entre-déchirées, parce qu’elles n’interprètent pas le même texte de la même manière, et n’adorent pas le même Dieu de la même façon.

Il appartenait à la France de mettre fm à l’iniquité de la persécution des israélites ; grâce à elle, une race et une croyance sont rentrées dans le droit commun, d’où l’aveuglement des préjugés les avait exclues. La révolution française avait décrété l’égalité des hommes ; elle ne voulut point se démentir et fut logique avec elle-même : le 28 janvier 1790, le droit de citoyen est accordé aux juifs du rite portugais et le 27 septembre 1791 aux juifs du rite allemand. Deux rites pour une communauté si restreinte[1], c’est beaucoup ; et si l’on en croyait certaines révélations faites à propos d’un procès financier qui eut un grand retentissement dans la dernière période du second empire, Israël d’Allemagne et Israël de Portugal se rencontreraient dans un même sentiment de haine fraternelle. Qu’importe ; ce n’est point sous cet aspect que je dois considérer les descendans de ceux à qui Moïse a dit dans le désert : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même, » car si les deux sectes sont souvent en lutte sur un terrain où je me garderai bien de les suivre, elles n’ont point de contestations lorsqu’il s’agit d’exercer la charité, et c’est seulement de charité qu’il s’agit. Délivrée par l’initiative française, après dix-huit cents ans d’oppression, la communauté juive s’accrut rapidement à Paris ; il était naturel que les israélites s’empressassent vers la ville où pour la première fois les portes de la vie sociale leur étaient ouvertes. Ce ne fut point une sorte d’invasion, ainsi qu’on le pourrait croire ; prudemment, comme s’ils eussent tâté le terrain, ils arrivaient par petits groupes, s’établissaient sans bruit et semblaient chercher à se perdre au milieu de la foule.

  1. D’après le baron de Hübner, la population Israélite du globe ne dépasse pas 6,500,000 âmes.