Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 82.djvu/729

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En 1806, on en compte 2,700, où dominent les adeptes du rite allemand, qui, dès lors, conserveront la supériorité numérique. Si la liberté dont ils peuvent jouir en France les attire, la conscription et le service militaire les éloignent ; en 1821, malgré des fortunes naissantes qui les convient et leur font des promesses, ils ne sont encore que 6,000. Sous le règne de Napoléon III, l’augmentation est notable et concorde avec l’extension des voies ferrées. La troisième république ne les effraie pas, loin de là, car ils paraissent chercher de préférence les pays d’où toute hiérarchie conventionnelle a disparu ; le recensement de 1872 indiquait, d’après les déclarations individuelles, le chiffre de 23,434 israélites, qui doit être au-dessous de la réalité. Depuis cette époque, la campagne antisémitique poursuivie en Russie, les expulsions des Polonais du grand-duché de Posen, ont refoulé bien des familles juives vers l’Europe occidentale ; plus d’une est venue s’établir à Paris, qui est la terre promise des malheureux, des proscrits et des aventuriers. Aujourd’hui, sur notre population, qui est de 2,500,000 habitans, on ne sera.pas loin de la vérité en évaluant la tribu d’Israël à 45,000 âmes ; elle représente assez exactement les deux tiers de la totalité des juifs vivant en France.

La communauté israélite s’organisa lentement à Paris ; elle semblait rester en défiance vis-à-vis des droits qu’elle était appelée à partager : on eût dit que le souvenir des persécutions subies lui inspirait une prudence qui ressemblait à de la crainte et paralysait son initiative. Elle était, — elle est encore, — divisée en deux classes, que le nombre et la condition rendaient singulièrement inégales. D’une part, quelques personnages exceptionnellement riches, que l’on surnommait avec un peu d’ironie et beaucoup d’envie les hauts barons de la finance, hommes habiles, spéculateurs avisés, maîtres du marché des fonds publics, souscripteurs d’emprunt pour les états souverains, directeurs ou administrateurs des grandes industries, devenus dans la société moderne la puissance que Loustalot a prophétisée, lorsque, après la nuit du 4 août, il a dit : « Cette révolution substituera l’aristocratie d’argent à l’aristocratie de naissance. » D’autre part, une plèbe famélique, vivant de grapillage, offrant des chaînes de sûreté et des pastilles du sérail au long des rues, faisant métier de modèle dans les ateliers, trafiquant de cigares de contrebande qu’elle échangeait contre de vieux habits, marchands de lorgnettes d’occasion, chiffonniers aux environs de la place Maubert, bouquinistes à la porte des collèges, brocanteurs experts à « la ramastique, » revendeurs de vieilles ferrailles, bijoutiers en faux et au besoin receleurs. Entre ces deux extrémités du monde juif s’agitait un groupe composé de coulissiers en quête d’un report, de petits industriels assidus au travail et alertes au