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pour mon armée, avec les prodigieuses dépenses de trois corps de troupes que j’entretiens en campagne pour refaire l’armée d’hiver, former les magasins pour le printemps, se mettre en posture d’avoir la supériorité, c’est ce que vous avez assez de bon sens pour voir qui ne se peut point exécuter avec un si faible secours. Je renonce dès ce moment à vos subsides, offerts de si mauvaise grâce et en si modique quantité. Peut-être que je trouverai des ressources en moi-même qui me tiendront lieu d’amis ingrats, et je n’aurai point à rougir d’avoir été à l’aumône d’autres princes, condition dure que la nécessité seule pouvait imposer. Voilà ce que vous pouvez mander à votre cour [1]. »

Valori aurait vu de ses yeux la signature du roi de Prusse au bas d’une convention conclue avec l’Angleterre, qu’il n’aurait pas su mieux à quoi s’en tenir sur la situation qui était faite à la France.

L’historien, qui a traité avec une juste sévérité les pratiques secrètes auxquelles Frédéric ne cessait de s’adonner à l’insu de tous ses alliés, doit donc lui accorder pour ce dernier incident des circonstances atténuantes, et l’acquitter au moins du reproche de dissimulation. Il eût été sans doute plus poli de prévenir à temps, de parler tout haut, et d’appeler la défection par son nom, mais le procédé, peut-être plus courtois, n’en aurait pas appris davantage. Il faut bien convenir aussi que ce nouveau changement de front, motivé par des griefs plus sérieux, avait des conséquences moins graves et présentait par là même un caractère moins odieux que celui qui avait été opéré deux ans auparavant, en pleine campagne, sur les champs de bataille de Bohême. Il ne s’agissait plus cette fois de laisser une armée amie, aventurée au fond de l’Allemagne, bloquée dans une citadelle, n’ayant plus que le choix entre la honte d’une capitulation et les horreurs de la famine. Aujourd’hui, des deux armées françaises qui allaient avoir à se passer du concours des troupes prussiennes, l’une n’en avait nul besoin pour marcher, sous les ordres de Maurice de Saxe, de victoire en victoire ; l’autre, celle de Conti, s’était mise d’avance en sûreté et à l’abri, dans la retraite qu’elle s’était choisie elle-même au-delà du Rhin. Enfin, sans en prendre trop à l’aise avec la foi des traités, on ne peut contester tout à fait que les alliances entre les peuples ne sont pas éternelles, et qu’elles périssent par force majeure quand cesse l’intérêt commun qui les a fait conclure.

Ne disputons donc pas aux panégyristes allemands de Frédéric le droit qu’ils réclament pour lui de répudier, à ce moment

  1. Frédéric à Louis XV, 23 août} — à Valori, 3 septembre 1745. (Pol. Corr., t. IV, p. 264, 272.)