Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 13.djvu/490

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leur suffît à eux ? Non, il me fallait, comme dans le rêve des chrétiens, la continuation de mon être, intégral, intense, conscient et séparé ; capable de retrouver ceux que j’aimais, et de les aimer encore. Sans cela, à quoi bon ?…

Quand je repris le chemin de la ville, c’était l’heure du grand tapage des corbeaux, qui chantaient la mort tous ensemble, au moment de se grouper sur les branches pour dormir. La doctrine de ces gens que je venais de quitter me paraissait aussi puérile et vaine que les petites statues du dieu à tête d’éléphant, aperçues le long de la route, au crépuscule, sous les banians et les palmiers.

Le soir, j’envoyai à ces théosophes ma lettre de refus, de remerciement désenchanté, leur disant que je reviendrais demain, mais pour une visite de définitif adieu, étant décidé à quitter Madras au plus tôt.

Et, la nuit, je revis en rêve, au milieu de sinistres déformations des vieilles demeures chères à mon enfance, les images pâles, décomposées, à jamais mortes, des êtres que j’ai le plus aimés. Comme certaine autre nuit, à Jérusalem, quand venaient de s’effondrer irrémédiablement mes croyances premières, des songes d’une tristesse sans bornes, d’une indicible horreur, se succédèrent jusqu’au matin, — jusqu’au moment où un corbeau m’éveilla, chantant la mort à plein gosier sur ma fenêtre, devant le soleil qui se levait.

Mais, dans l’après-midi, quand je retournai là-bas pour prendre congé, le chef des théosophes, qui avait lu ma lettre et l’avait comprise, me reçut avec une douceur affectueuse que je n’attendais pas :

— Chrétien ! me dit-il, en serrant ma main longuement. Moi qui vous croyais athée ! J’ai fait fausse route en vous offrant l’interprétation la plus matérialiste des préceptes que Bouddha nous a légués, celle par où l’on commence d’ordinaire… A une âme comme la vôtre, il faut le brahmanisme ésotérique, et nos amis de Bénarès le possèdent mieux que nous ; là, sous une certaine forme, vous retrouverez la prière et le revoir ; mais prier ne suffit pas, on vous enseignera qu’il faut mériter aussi… « Cherchez et vous trouverez ; » moi, j’ai cherché pendant quarante ans ; ayez le courage de chercher encore. Essayer de vous retenir parmi nous, oh ! non, allez ! D’abord, l’enseignement de