Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/594

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personne de ses plus farouches représentans. Cet avenir de persécutions, de vexations, de misères de toutes sortes, quelques esprits supérieurs et prévoyans l’avaient entrevu. Le plus éloquent d’entre eux, Joseph de Maistre, parti naguère de Chambéry, entraîné par la fuite générale, le prédisait déjà, et d’autres plus obscurs, sans posséder son génie ni sa puissance de vision, exprimaient dans des lettres familières les mêmes appréhensions que lui. Mais ces prophètes de malheur étaient tenus en défiance ; ils appartenaient au parti vaincu, à celui que la Révolution dépouillait de ses biens et de ses privilèges. On ne croyait pas à la sincérité de leur langage, et leurs prophéties n’étaient considérées que comme l’expression de leur dépit et de leurs regrets.

Et puis, à cette heure encore, la présence à la tête de l’armée conquérante d’un gentilhomme ancien serviteur de la monarchie française contribuait à cacher au peuple savoyard les périls de l’annexion à la France, déjà faite dans les esprits avant d’être consacrée par le vote populaire. En entrant en Savoie, le général de Montesquiou avait lancé une première proclamation exposant les causes de la guerre et propre à rassurer les esprits les plus timorés. Les propos tenus en son nom, dès le 22 septembre, par les émissaires qu’il avait envoyés à Chambéry n’étaient pas moins rassurans. Ils se résumaient en cette phrase que le surlendemain, après être entré dans la ville, il y fit afficher : « Au nom de la nation française, guerre aux despotes ; paix et liberté aux peuples. »

Lorsque, dans la matinée du 24, il quitta le château des Marches et se dirigea vers Chambéry, escorté par deux mille hommes, fantassins et cavaliers, tous les fonctionnaires piémontais avaient pris la fuite. La veille, la légion des campemens, sous les ordres du colonel de Bellegarde, était sortie se rendant en Piémont. Le Sénat, le conseil municipal, l’évêque et son clergé restaient seuls pour faire accueil au général français à qui, sur le dernier avis du gouverneur fugitif, fut envoyée une députation. Il la reçut aux Marches, au moment de se mettre en route pour Chambéry, l’assura de ses intentions pacifiques et lui promit que la Savoie « resterait maîtresse de ses destinées. »

Jusqu’à Chambéry, ce ne fut pour lui et ses troupes qu’une longue ovation. Des paysans surgissaient à tout instant sur la route, encocardés aux couleurs tricolores, chantant des airs patriotiques, saluant de leurs acclamations ces Français qu’ils