Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/619

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dont a rêvé l’Asie, les kalpas, les impensables années de Brahma, elle déploie sans fin les séries de ses formes innombrables.

Les primes minutes délicieuses ne sont pas achevées, un cercle rose flotte encore sur l’horizon, les corbeaux n’ont pas fini de clamer leurs besognes importantes, et déjà les rues sont peuplées, plus actives qu’au milieu du jour. L’outre ruisselante sous le bras, l’outre noire, gonflée, faite d’un cuir de mouton dont le cou décapité, les quatre moignons serrés d’une ficelle protestent lamentablement contre un tel usage, — les coolies tamils en veste blanche, cuisses nues, arrosent la chaussée. Avec des saccades du coude, ils font gicler l’eau, la projettent en cercles sur la profonde terre rouge, et celle-ci la boit sans bruit, se change en boue molle. Sur ce fond pourpré de l’avenue remuent les passans hindous : un semis frissonnant de blancheur vive. Des manœuvres de basse caste vont au port, nus sous leurs turbans massifs, un pagne autour des reins, — sombres statues asiatiques dont le torse, les cuisses ont les modelés d’un bronze poli, sa densité, ses accens de lumière. — Contre la grille d’un parc, muets, les sans-travail attendent par terre, le menton sur les genoux comme des statues égyptiennes, et sur les muscles tendus des jambes repliées, sur les méplats de la rotule sèche, sur les nœuds de la corde dorsale, dans le sillon ombreux, entre les omoplates, le soleil accroche çà et là des luisans de métal, plus beaux sur ces corps obscurs. Chargement de bétail humain jeté là par le dernier paquebot. — Des babous ouvrent leurs magasins, la toque brodée sur la tête, tout vêtus de linge blanc, mais, ô tristes effets de notre civilisation importée, ô grotesque décadence ! Ce linge est celui d’un Européen : chemise de calicot dont les pans flottent sur un caleçon ; chaussettes mal serrées dans des bottines aux élastiques distendues. — Des gharris roulent, durs paniers à salade, bahuts de bois jaunes montés sur roues, dont les volets branlent avec un bruit de patraque. Correctes et vernies, des calèches de fonctionnaires portent la grave valetaille asiatique, cochers et palefreniers, musulmans de l. elle race, la barbe fine, maigres et fiers dans leur livrée traditionnelle et de haut style hindou, — celle des serviteurs chez les grands. Et par derrière, en chapeaux plats, en ceintures écarlates, la tunique de mousseline évasée sur les genoux, les jambes emmaillotées jusqu’à la cheville, les péons debout, cramponnent leurs pieds nus aux ressorts de la voiture et