Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/621

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toniques du premier matin sont épuisées. Accablante moiteur où tout se détend. Je ne vois plus que les arroseurs tamils : ils errent tout petits dans la rouge largeur des avenues. Pour quelques heures, l’aurore avait ranimé l’homme ; — à présent le climat du bas pays équatorial, du delta fangeux, recommence comme chaque jour à le vaincre. Mais les arbres admirables triomphent avec le dangereux soleil. Dans le pâlissant espace leur vert semble s’aviver de cette chaleur d’étuve. Vert jeune, vert tout neuf, vert de premier printemps, croirait-on quelquefois, de feuille à peine déroulée de sa gaine, — vert impérissable pourtant, gorgé de cette molle humidité de serre, attestant par ses frais éclats que les grands végétaux sont ici les vrais vivans, les seuls en harmonie avec cette nature qui nous défait.

Ce soir dans la fourmilière chinoise : jaune grouillement de Célestes parmi les chandelles des échoppes à fruits, des fritures de poissons, des restaurans en plein vent, sous les rouges lanternes de papier où se disloquent des hiéroglyphes noirs.

On se sent au bout du monde, bien plus loin que dans l’Inde où l’homme physique n’est singulier pour nous que par le bronze de sa peau, sa physionomie de rêve et de langueur, où les habitations, les costumes et tout ce qui sert à la vie, rappellent les dehors de notre antiquité classique, — extraordinaire seulement par la folle intensité de la couleur. Ici tout indique une civilisation autre, peut-être, — c’était l’idée de Renan, — une autre humanité, développée depuis les origines hors de tout contact avec la nôtre. Non seulement le type humain est différent, mais tout ce que produit l’homme, toutes les modifications qu’il impose à la nature brute pour en tirer ce qui lui sert ou ce qui lui plaît, est d’un type à part. A coup sûr, il entend autrement que nous les formes et les matières. Là-dessus, un coup d’œil sur les édifices suffit à renseigner. La pierre en est bannie. Rien de léger pourtant ni de sommaire, rien du chalet ou de la cabane dans ces architectures où le bois ne semble pas du bois, tant la substance en est sombre, dense, — dense et précieuse, semble-t-il, comme du vieux bronze chinois, — émaillée parfois ou gaufrée comme une pâte, raffinée comme le détail des corniches, des saillies, des angles, comme la décoration d’ébène, de porcelaine ou de laque, comme les bandes étroites de pourpre et d’or où s’inscrivent les dragons et les idéogrammes. Aux