Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/622

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


étalages, des caisses, des boîtes, des ustensiles laqués, des soies brodées bleu sur bleu, des souliers de feutre et de velours d’une cambrure singulière. Tout de suite on entrevoit un matériel spécial de la vie humaine, des substances d’aspect riche, sombres et marquées d’un style à part : style complet, sûr de soi, dont les formes définitives indiquent un développement achevé. Tout ce que je vois ici, depuis les minuscules dînettes noires exposées au milieu de la rue jusqu’aux courbes aiguës des hiéroglyphes autour des portes, jusqu’aux émaux, aux ébènes encadrant le péristyle du temple que voici, — tout dénote une humanité qui, par ses découvertes propres et ses procédés accumulés, est allée en divergeant de la nôtre, aboutissant à des combinaisons de lignes et de matières inséparables aujourd’hui de sa façon de sentir et d’imaginer, — harmonies plus subtiles que les nôtres, plus anciennes sans doute et plus longuement élaborées car elles sont plus abstraites et plus éloignées de la nature.

Une avenue droite, longue d’un mille. Un mille de ces magasins chinois où s’entassent les objets raffinés et bizarres, dans leur papier de riz, dans leurs boîtes de laque, et d’un bout à l’autre l’indéfinissable odeur chinoise. Des portiques carrés, sous des lanternes de papier, sous des enseignes rouges, entre des bandeaux vermillons ; et sur les bandeaux, les enseignes, les caractères chinois grimacent, longs d’un demi-pied, en colonnes verticales.

Et sans bruit, toujours identique et toujours plus nombreux à mesure que nous avançons, comme une figure qui dans un rêve se dédoublerait à l’infini, pullule le même homme jaune. Par centaines, par milliers, les faces glabres et lisses, les yeux tirés aux tempes, les crânes rasés jusqu’à la calotte de cheveux d’où pend la queue tressée. Torses nus sur le pantalon flottant de pierrot, chair atone et huileuse comme un mastic mou, sans saillies de muscles, tout unie, nette et pourtant repoussante. Il y en a trop autour de ces graillonnantes fritures ; ils sont trop semblables, trop nets et bien portans, florissans à trop bon marché : par instans tous ces yeux de rats, toutes ces queues de rats semblent quelque grouillement immonde subitement apparu dans un égout éventré. Nul visage aux yeux de feu comme on en voit dans les bazars du monde sémite, — aux prunelles de rêve comme on en rencontre dans les bazars de l’Inde. Nulle silhouette de jeunesse sculpturale, ni de vieillesse auguste