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Les bonnes fées, réunies pour doter le xixe siècle à son aurore, l’avaient gratifié des biens les plus précieux dans le domaine matériel comme dans le domaine moral. La mauvaise fée, celle que l’on oublie toujours d’inviter et qui se venge, survint à son tour et dit à ce siècle : « Tu auras tout cela, mais tu ne sauras pas en jouir. » Les fruits de l’ « arbre de Science » sont-ils donc faits, comme dans le paradis terrestre, pour donner la mort, pour tuer les joies qu’ils procurent, en empêchant de les ressentir et en ne laissant que le sentiment de la privation ?


I


Des diverses sortes d’inégalités humaines, les unes depuis cent ans ont été abolies : celles qui étaient d’ordre social et politique ; les autres, d’ordre physique ou moral, continuent d’être acceptées, du moins jusqu’à ce jour : les Français supportent patiemment de n’avoir pas tous une bonne santé, de n’être pas tous d’une haute taille, de n’avoir pas tous une grande force musculaire et de n’être pas tous beaux et intelligens. Ils supportent de perdre des enfans alors que le voisin conserve les siens et de faire mauvais ménage avec leur femme, alors qu’ils voient des couples heureux.

Ce qu’ils ne peuvent supporter et ce que l’on n’a point aboli, c’est l’inégalité pécuniaire. Ils souffrent cruellement de n’être pas tous également riches ; le progrès, en accroissant les richesses, ne fait qu’accroître cette souffrance, parce qu’il est naturel à l’homme de se passer de tout ce qu’il ignore et il lui est naturel aussi de ne se passer de rien de ce qu’il connaît. Mais ce qui en soi n’est pas « naturel, » c’est ce que nous appelons nos « besoins. » Ceux qui nous paraissent de « première nécessité » sont tous artificiels ; la plupart étaient inconnus jadis et le sont encore sur les trois quarts du globe, où les habitans sont demeurés plus près de la nature. Nous trouvons « naturel » d’avoir des assiettes et des verres, d’avoir des bas et des souliers et de voyager dans un pays sillonné de routes. Nous avons tort, ce sont des inventions très extraordinaires. Il semblait naturel à nos pères qu’il n’existât rien de tout cela et, pourvu qu’ils ne mourussent pas de faim, ils s’accommodaient de l’existence.

Le « bien-être » ne tient vraiment qu’une place très secondaire dans la vie du commun des hommes ; il en tient une très