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plus intéressantes, ne sont pas toujours les moins intéressées. Après de nobles, originales, profondes considérations d’art, quand arrive la petite formule : « Maintenant, cher Liszt, » elle est infailliblement suivie, et de près, d’une phrase dans ce genre : « Il s’agit de me fournir les moyens indispensables,… etc. » Ces moyens, avec un zèle, une patience que rien ne rebute, Liszt s’ingénie et s’épuise à les trouver. Sur la recette d’un concert il promet à Wagner une part. Il lui fournit telle occasion, fort honorable, et que les Mozart, les Beethoven, ne dédaignaient point (comme la composition de quelques lieder), de travail et de bénéfice. Il accompagne son avis d’un chèque, d’une remise de fonds, au besoin anonyme, pour ménager l’amour-propre de son ombrageux protégé. Celui-ci n’en continue pas moins de mêler en ses lettres non pas l’honneur et l’argent, mais le génie et l’argent. Et ce mélange, souvent pathétique, fait pitié.

« Cher ami, je viens de lire quelques passages de la partition de mon Lohengrin. D’habitude, je ne relis jamais mes œuvres. J’ai été pris d’un immense désir de voir cet opéra représenté. Je t’adresse donc une ardente prière : fais jouer mon Lohengrin. Tu es le seul homme à qui je veuille adresser une semblable prière ; à nul autre que toi je ne confierais la création de cet opéra ; c’est toi que j’en charge, sans l’ombre d’une crainte ou d’une hésitation, avec une confiance absolue… Fais jouer le Lohengrin ; que son entrée dans la vie soit ton œuvre…

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« B. . . m’a dit que tu avais promis de me faire avoir encore cinq cents francs pour la partition d’Iphigénie. Si tu réussis à obtenir cette somme, envoie-la directement à B…, pour qu’il me la remette, j’en ai disposé pour différentes choses, en pensée. »

Dans les lettres de Liszt, même partage ou même contraste :

« Cher ami, on veut bien me charger de vous faire parvenir la lettre de change ci-après de 100 thalers ; ne m’en remerciez pas, et n’en remerciez pas non plus M. de Z… qui l’a souscrite. »

Puis, deux lignes plus bas : « Nous nageons en plein dans l’éthher de votre Lohengrin. »

Matérielle et morale, Wagner connut à cette époque l’extrémité de la misère. Au lendemain de la représentation de Lohengrin à Weimar, par les soins de Liszt (1850), il n’avait même pas les moyens d’en faire copier la partition. À la disette d’argent s’ajoutait, pour lui plus cruelle peut-être, la disette de musique, de sa musique au moins. Pauvre, exilé de son pays, il l’était même de son œuvre. C’est en 1853 seulement, après trois années, qu’il lui fut donné d’entendre pour la première fois, à