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me sente flatté d’une manière quelconque, si l’on veut que mon esprit mène à bien cette œuvre douloureuse et difficile, la création d’un monde qui n’existe pas. » Un autre jour : « Je suis plutôt fait pour dépenser soixante mille francs en six mois que pour les gagner, ce qui d’ailleurs est chose impossible pour moi, car ce n’est pas mon affaire de « gagner de l’argent ; » mais ce serait l’affaire de mes admirateurs de me donner autant d’argent qu’il m’en faudrait pour travailler avec entrain et pour produire quelque chose de bien. »

Ses éternelles demandes prenaient parfois l’accent d’une étrange, d’une mystique exigence : « J’ai des droits sur toi comme sur mon créateur. Tu es le créateur de l’homme que je suis aujourd’hui. Je vis aujourd’hui par toi, ce n’est pas une exagération. Aie donc soin de ta créature. Je te le crie comme un devoir que tu as à remplir. » Puis il s’excuse, et même il s’humilie : « Brûle cette lettre ! Elle est impie. Mais je suis impie moi-même. Sois le saint de Dieu, toi, car je ne crois plus qu’en toi. Oui, oui, et encore une fois oui ! »

Cela dura vingt ans. Une seule fois, vers la fin de cette longue correspondance, on croit surprendre chez Liszt un mouvement d’impatience, ou plutôt les lettres de Wagner en trahissent le contre-coup. Wagner alors composait Tristan à Venise (janvier 1859). L’état de sa fortune était plus que jamais précaire « …C’est ainsi que j’atteignis la Saint-Sylvestre. Ma bourse était entièrement à sec, j’avais déjà mis au Mont de Piété ma montre, la tabatière du grand-duc et la bonbonnière de la princesse (les trois seuls bijoux que je possède), et de l’argent qu’on m’avait prêté là-dessus il me restait encore une trentaine de francs. En rentrant le soir de la Saint-Sylvestre dans mon logis solitaire, je trouve ta lettre. » Et sans doute il ne la trouve pas telle qu’il la souhaitait, car il y répond : » Oui, l’argent ! M’en fais-tu un reproche au lieu de me plaindre ? Crois-tu que je n’aimerais pas mieux une position comme la tienne, qui me permettrait de diriger mes propres œuvres, sans avoir à me préoccuper de la question d’argent ? » Elle menaçait ainsi, la maudite question, d’altérer à la longue la plus généreuse d’une part, et, de l’autre, la plus susceptible amitié. Mais non, la magnanimité de Liszt oubliait aussitôt, « par enchantement, des dissentimens qui ne devraient, » disait-il avec noblesse, « jamais se produire entre nous. » Wagner, de son côté, daignait s’excuser et, pour quelque temps, refuser tout subside. « Au nom du ciel, ne m’envoie pas d’argent en ce moment, je t’en supplie, je ne pourrais pas supporter cela. »

N’importe, il ne l’a déjà que trop supporté. Volontiers on dirait