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du grand musicien, comme il fut dit autrefois d’un poète aussi grand, et non moins besogneux : « Ce n’est pas une lyre, c’est une tirelire. »

C’était les deux, et Liszt eût jeté dans l’une jusqu’à son dernier thaler, afin que l’autre ne fût point brisée. Avant tout le monde, puis seul contre tout le monde, il en comprit, il en aima les premiers accords. Avec quelle intelligence et quel amour ! Secondé, secouru par Liszt, Wagner ne vécut pas seulement de pain, mais de toute parole qui sortait de cette bouche inspirée, pour lui prophétique et vraiment presque divine. Le « cas Wagner » est le plus mémorable de ceux qui témoignent à jamais du sens, du goût infaillible de Liszt autant que de son inépuisable bonté. Parmi les grands artistes, inconnus ou méconnus alors, et qui devaient illustrer le XIXe siècle, pas un que Liszt n’ait désigné d’avance, et longtemps, à l’admiration de l’avenir. Pour eux, il a travaillé, bataillé plus que pour lui-même ; il s’est fait le serviteur, le héraut de leur gloire, sans souci, fût-ce aux dépens de la sienne propre. Ainsi, parce qu’il s’oublia toujours, il est unique entre tous les maîtres ; il est au-dessus de tous les critiques, parce qu’il ne s’est jamais trompé.

Quels soins lui coûtèrent les premières représentations, par lui préparées et conduites, à Weimar, de Tannhäuser (16 février 1849) et de Lohengrin (28 août 1850) ! Mais quelle joie aussi ne lui donnèrent-elles pas ! Celle d’abord de la surprise, bientôt changée en enthousiasme, en véritable et croissante ivresse :

« Très cher ami, je dois tant à votre vaillant et superbe génie, à vos brûlantes et grandioses pages de Tannhäuser, que je me sens tout embarrassé d’accepter les remerciemens que vous avez la bonté de m’adresser… Une fois pour toutes, dorénavant, veuillez bien me compter au nombre de vos plus zélés et dévoués admirateurs. De près ou de loin, comptez sur moi et disposez de moi. »

Interprète musical de l’œuvre, Liszt s’en faisait aussitôt après le commentateur littéraire, en publiant dans le Journal des Débats l’analyse et le panégyrique, appelant sur le nouveau génie de l’Allemagne l’attention et l’admiration de l’étranger. Enfin il « arrangeait » à sa manière l’ouverture ainsi que la grande scène de « l’Étoile » (au troisième acte), et l’on sait que sa manière d’ « arranger » tournait volontiers à la transfiguration ou à l’apothéose.

Après Tannhäuser, Lohengrin. Liszt en fut le premier lecteur : « L’admirable partition du Lohengrin m’a profondément intéressé. Toutefois, je craindrais pour la représentation la couleur super-idéale, que vous avez constamment maintenue. Vous me trouvez bien épi-