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Krichna était un ascète, qui, du fond de sa solitude, avait ressenti, dès l’enfance, un amour immense de la vie et de la beauté, non par désir, mais par sympathie. Il ne condamna pas la vie en sa source comme devait le faire Bouddha. Il la bénit comme le chemin du salut, pour amener l’âme à la conscience et à la perfection. Il lui montrait en perspective sa libération et sa transfiguration possibles. Chaque fois, disait-il, que le monde en a besoin, chaque fois qu’il se corrompt, Vichnou s’incarne dans un sage ou dans un saint pour lui rappeler sa haute origine. Conscience supérieure de Brahma, Vichnou vient corriger en quelque sorte les fautes inévitables du Dieu créateur, qui, par son morcellement infini dans les êtres, en laisse forcément un grand nombre s’éloigner de leur source sublime. Les monstres de la mer et de la terre sont les ébauches et les erreurs nécessaires de Brahma, comme les péchés et les crimes sont les erreurs inconscientes ou volontaires des hommes. Krichna enseigna donc à la fois l’amour de la vie en ses formes multiples, de la vie qui est la descente de l’Âme universelle dans la matière, son involution dans tous les êtres, — et l’amour de Dieu qui est l’évolution humaine de cette âme individualisée, sa remontée vers sa source. Il en disait les moyens : l’amour, la bonté, la miséricorde, la connaissance et la foi, — enfin l’identification complète de la pensée et de l’être avec son principe Atma, l’Esprit divin.

Ainsi le lien était rétabli entre les deux mondes opposés, entre le terrible Siva, le Dieu effréné de la nature déchaînée et des passions animales, avec son cortège démoniaque, et Brahma, le dieu de l’Esprit pur, planant dans l’azur sur son lotus symbolique, entouré du cercle étincelant des dieux qu’il avait projetés par sa pensée, à travers le voile multicolore de Maïa, dans le sein de l’âme du monde, sa divine épouse. Car maintenant Siva, le Destructeur, n’était plus que la contre-partie chaotique et torturée du Dieu d’en haut, l’ombre sinistre de Brahma le Créateur dans le monde d’en bas, tandis que son Fils, Vichnou, le divin messager, volant sur l’aigle Garouda du ciel à la terre et de la terre au ciel, devenait le Médiateur et le Sauveur.

Superbe et heureuse conception, qui s’appliquait à merveille à la matière ethnique de l’Inde. Les trois mondes (Esprit, Âme et Corps) représentés par les trois dieux (Brahma, Vichnou, Siva), s’appliquaient exactement à l’édifice social, image de