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LE MYSTÈRE DE L’INDE.

l’univers et formant comme lui un tout organique. On donnait à chacune des trois classes sociales le culte conforme à ses besoins et la fonction correspondante à ses facultés. Aux intellectuels spiritualisés, représentés par les brahmanes, le culte de Brahma avec la science divine, l’enseignement et l’éducation. Aux intellectuels passionnels, représentés par les rois et les guerriers, le culte de Vichnou, qui inculque l’héroïsme et l’enthousiasme. À eux le gouvernement matériel et l’exercice de la justice. Aux instinctifs, représentés par la caste inférieure, le culte de Siva, que les brahmanes s’efforcèrent d’ennoblir en faisant de lui le dieu de la nature et des élémens, qui règle les incarnations, préside à la vie et à la mort. Ainsi la trinité divine, qui s’exprime dans la constitution de l’univers et de l’homme, se reflétait aussi dans l’organisme social pour y maintenir autant que possible l’unité et l’harmonie. Ajoutons que les brahmanes ouvraient aux membres des castes inférieures la perspective de monter d’un degré, par une vie juste, mais seulement d’une incarnation à l’autre.

À cette conception de l’univers et du monde social Krichna ajouta une autre innovation d’une importance capitale et de conséquences incalculables. Ce fut la glorification du principe de l’Éternel-Féminin et de la Femme. En leur jeunesse héroïque, les Aryas n’avaient adoré que le principe mâle de l’univers, Agni, le feu sacré caché en toute chose, qui dans l’homme devient intellect, volonté, action. On glorifiait l’Aurore, parce qu’elle restait vierge ; presque tous les autres dieux étaient masculins. De là un peuple austère, grave et fort. Mais à une civilisation plus mûre, plus affinée et déjà amollie, il fallait que fût dévoilé le mystère de l’Éternel-Féminin. Krichna n’hésita pas à le faire. La nature n’est-elle pas aussi divine que son créateur ? Dieu n’a-t-il pas besoin dans les trois mondes d’une substance émanée de lui-même, sa contre-partie réceptive et féminine, pour y mouler ses créatures ? Les dieux ne sont-ils pas moulés dans la substance éthérée, les âmes dans la lumière astrale et les vivans dans la chair et le sang ? Aussi les trois grands dieux eurent-ils maintenant leurs épouses, bientôt plus célèbres, plus adorées qu’eux-mêmes. Le pur Brahma eut Maïa, la subtile, qui l’attire et l’enveloppe dans son voile splendide ; Vichnou eut Lakchmi, déesse de l’Amour et de la Beauté, la tisseuse savante des âmes ; Siva eut Bavani, l’ardente