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LE MYSTÈRE DE L’INDE.

rêve, pensait Gotama, serais-tu le dessous du monde qui en contient les sources cachées ? Serais-tu l’envers de la trame brodée, derrière laquelle des puissances inconnues emmêlent les fils dont sont tissés les êtres et toutes les choses qui forment le tableau mouvant de ce vaste univers ? — Et il recommençait ses méditations sans pouvoir relier entre eux les courans de ce chaos multiforme. La tradition rapporte que Çakia Mouni pratiqua pendant sept années ses exercices de concentration intérieure avant de recevoir son illumination. Elle lui vint enfin sous forme d’une série d’extases pendant son sommeil. Il faut suivre de près les phénomènes psychiques, ramassés par la légende en ces quatre nuits extatiques. Car, de leur caractère particulier et de leur interprétation est sortie la doctrine de Bouddha et tout le bouddhisme.

Pendant la première nuit, Çakia Mouni pénétra dans ce que l’Inde appelle le Kama loca (lieu du Désir). C’est l’Amenti de l’Égypte, le Hadès des Grecs, le Purgatoire des chrétiens. C’est la sphère appelée le monde astral par l’occultisme occidental, ou l’état psychique défini par ce mot : la sphère de la pénétrabilité, chaos sombre et nébuleux. D’abord, il se sentit assailli par toutes sortes de figures d’animaux, serpens, fauves et autres. Son âme, devenue lucide, comprit que c’étaient ses propres passions, les passions de ses vies précédentes, extériorisées et vivantes encore dans son âme qui fondaient sur lui. Elles se dissipaient sur le bouclier de sa volonté à mesure qu’il marchait sur elles. Alors il vit sa propre femme, celle qu’il avait aimée et quittée. Il la vit, les seins nus, les yeux pleins de larmes, de désir et de désespoir, lui tendant son enfant. Était-ce l’âme de son épouse encore vivante, qui l’appelait ainsi pendant son sommeil ? Saisi de pitié, repris d’amour, il allait s’élancer vers elle, mais elle s’enfuit avec un cri déchirant, auquel répondit le cri sourd de sa propre âme. Alors l’enveloppèrent, tourbillons infinis, écharpes déchirées par le vent, les âmes des morts encore gonflées des passions de la terre. Ces ombres poursuivaient leur proie, se ruaient les unes sur les autres sans pouvoir s’étreindre et roulaient haletantes dans un gouffre sans fond. Il vit les criminels, hantés par le supplice qu’ils avaient infligé, le subir à leur tour indéfiniment jusqu’à ce que l’horreur du fait eût tué la volonté coupable, jusqu’à ce que les larmes du meurtrier eussent lavé le sang de la victime.