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conseillers et de bons appuis ; mais ils sont bêtes et furieusement égoïstes, et leur idée est que le second mari doit s’être marié, non point du tout pour elle, mais uniquement pour eux. Et ces amis du second mari sont les plus dangereux ennemis du second mari et de sa femme.

Ce petit résumé parabolique a de très grands airs de réalité, au moins. Un historien ne mépriserait pas cet « état de la France en 1840. »

Quand elle creuse le problème démocratique, — tout comme une autre, Monseigneur, tout comme une autre, — elle s’aperçoit, non seulement que son principe est l’envie, ce qui n’est pas difficile à trouver, mais que ce principe a pour conséquence le goût d’être gouverné par qui l’on méprise : « Nous sommes maintenant un peuple d’envieux qui voulons rire de nos maîtres et nous ne nous laissons mener que par ceux que nous dédaignons. Nous ressemblons à ces maris… (vous vous y attendiez ; oui, c’est toujours par comparaison avec les rapports intersexuels que cette femme, tout naturellement, sinon juge de tout, du moins rend compte et se rend compte de ses jugemens sur toutes choses) nous ressemblons à ces maris, aveuglément jaloux de leur indépendance, qui résistent aux conseils de leur femme, mais qui cèdent au caprice de leur maîtresse. Ils bravent l’une, parce qu’ils craignent son autorité et ils obéissent à l’autre, parce qu’ils la trouvent indigne de commander. » — Très juste : nous obéissons à ce que nous n’estimons pas, parce qu’un peu de mépris nous sauve de la honte d’obéir ; et nous avons ainsi la honte d’être opprimés sans être honteux. L’orgueil est admirable pour aller chercher le joug qui le meurtrit le moins, parce qu’il devrait le blesser le plus.

A-t-elle lu Mme de Staël ? On le dirait bien ; mais je souhaite que non, pour qu’elle ait le mérite de l’idée suivante : Mme de Staël avait très bien vu que la Révolution avait détruit les inégalités artificielles pour les remplacer par les inégalités naturelles, privilèges de naissance et de faveur par talens et supériorités intellectuelles ; ce qui ne vaut rien du tout, parce que les inégalités naturelles sont aussi insupportables aux médiocres, sinon beaucoup plus, que les inégalités artificielles. Et la nouvelle société, comme l’ancienne, cherche d’instinct à neutraliser les inégalités naturelles et à les remplacer par des inégalités artificielles analogues aux anciennes. « Pour contrebalancer la