Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t5.djvu/489

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que j’avois à prendre. J’en pris un provisionnel pour me donner le loisir d’y réfléchir. J’achevai le chemin qui restoit à faire jusqu’à la Ville la plus prochaine ; j’entrai chez maître, & je me mis à travailler de mon métier, en attendant que la fermentation de mes esprits fut tout-à-fait appaisée, & que je pusse voir les objets tels qu’ils étoient.

Je n’ai jamais mieux senti la force de l’éducation que dans cette cruelle circonstance. Né avec une ame foible, tendre à toutes les impressions, f facile à troubler, timide à me résoudre, après les premiers momens cédés à la nature, je me trouvai maître de moi-même & capable de sidérer ma situation avec autant de sang-froid que celle d’un autre. Soumis à la loi de la nécessité je cessai mes murmures, je pliai ma volonté sous l’inévitable joug, je regardai le passé comme étranger à moi, je me supposai commencer de maître, & tirant de mon état présent les regles de ma conduite, en attendant que j’en fusse assez instruit, je me mis paisiblement à l’ouvrage, comme si j’eusse été le plus content des hommes.

Je n’ai rien tant appris de vous dès mon enfance, qu’a être toujours tout entier où je suis, à ne jamais faire une chose & rêver à une autre ; ce qui proprement est ne rien & n’être tout entier nulle part. Je n’étois donc attentif qu’à mon travail durant la journée : le soir je reprenois réflexions, & relayant ainsi l’esprit & le corps l’un par l’autre, j’en tirois le meilleur parti qu’il m’étoit possible, sans jamais fatiguer aucun des deux.

Dès le premier soir, suivant le fil de mes idées de la

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