Page:Sévigné - Lettres, éd. Monmerqué, 1862, tome 1.djvu/423

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désert ici, où, pour vous parler franchement, je ne m’afflige point trop de vous voir à l’armée. Je serois une indigne cousine d’un si brave cousin, si j’étois fâchée de vous voir cette campagne à la tête du plus beau corps qui soit en France, et dans un poste aussi glorieux que celui que vous tenez[1]. Je crois que vous condamneriez des sentiments moins nobles que ceux-là. Je laisse aux baigneurs d’en avoir de plus tendres et de plus foibles. Chacun aime à sa mode. Pour moi, je fais profession d’être brave, aussi bien que vous : voilà les sentiments dont je veux faire parade. Il se trouverait peut-être quelques dames qui trouveroient ceci un peu romain,

Et rendroient grâce aux dieux de n’être pas Romaines,
Pour conserver encor quelque chose d’humain[2].

Mais sur cela j’ai à leur répondre que je ne suis pas aussi tout à fait inhumaine, et qu’avec toute ma bravoure je ne laisse pas de souhaiter avec autant de passion qu’elles que votre retour soit heureux. Je crois, mon cher cousin, que vous n’en doutez pas, et que je ne demande à Dieu de tout mon cœur qu’il vous conserve. Voilà l’adieu que je vous eusse fait, et que je vous prie de recevoir d’ici, comme j’ai reçu le vôtre de Landrecy.

  1. Bussy était, comme nous l’avons dit, mestre de camp général de la cavalerie légère : voyez la note 3 de la lettre 22.
  2. Mme de Sévigné parodie le premier de ces deux vers bien connus que Corneille met dans la bouche de Curiace :
    Je rends grâces aux dieux de n’être pas Romain,
    Pour conserver encor quelque chose d’humain.
    (Horace, acte II, scène iii.)