Page:Sévigné - Lettres, éd. Monmerqué, 1862, tome 1.djvu/539

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de Mme de la Baume[1], je l’ai vu. », Je ne réponds que par un sourire dédaigneux, ayant pitié de ceux qui s’amusoient à croire à leurs yeux. « Je l’ai vu, » me dit-on encore au bout de huit jours ; et moi de sourire encore. Je le redis en rîant à Corbinelli ; je repris[2] le même sourire moqueur qui m’avoit déjà servi en deux occasions, et je demeurai cinq ou six mois de cette sorte, faisant pitié à ceux dont je m’étois moquée. Enfin le jour malheureux arriva, où je vis moi-même, et de mes propres yeux bigarrés[3], ce que je n’avois pas voulu croire. Si les cornes me fussent venues à la tête, j’aurois été bien moins étonnée. Je le lus, et je le relus, ce cruel portrait ; je l’aurois trouvé très-joli s’il eût été d’une autre que de moi, et d’un autre que de vous. Je le trouvai même si bien enchâssé, et tenant si bien sa place dans le livre, que je n’eus pas la consolation de me pouvoir flatter qu’il fût d’un autre que de vous. Je le reconnus à plusieurs choses que j’en avois ouï dire, plutôt qu’à la peinture de mes sentiments, que je méconnus entièrement. Enfin je vous

  1. Catherine de Bonne, comtesse de Tallart, nièce du premier maréchal de Villeroi, femme de Roger d’Hostun de Gadagne, marquis de la Baume, et mère du maréchal de Tallart, avait été l’une des maîtresses de Bussy. C’était une femme perdue de mœurs : voyez Walckenaer, tome II, p. 344-348. Son mari était frère puîné du lieutenant général de Gadagne dont il a été parlé plus haut (lettres 40 et 54).
  2. On lit dans le manuscrit il reprit. Ce qui précède rend la correction nécessaire.
  3. Mme de Sévigné fait ici allusion à ce passage de l’Histoire amoureuse des Gaules (Mémoires, tome II, p. 428) : « Mme de Sévigné est inégale jusqu’aux prunelles des yeux, et jusqu’aux paupières ; elle a les yeux de différentes couleurs, et les yeux étant les miroirs de l’âme, ces égarements sont comme un avis que donne la nature à ceux qui l’approchent de ne pas faire un grand fondement sur son amitié. » Elle plaisante elle même de ses paupières bigarrées dans la lettre à Mme de Grignan, du 27 février 1671.