Page:Stendhal - Vie de Henri Brulard, t1, 1913, éd. Debraye.djvu/96

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Elle ne peut pas s’offenser de la liberté que je prends avec elle en révélant que je l’aimais ; si je la retrouve jamais, je le lui dirais encore. D’ailleurs, elle n’a participé en rien à cet amour. Elle n’en agit pas à la Vénitienne, comme Madame Benzoni avec l’auteur de Nella. Quant à moi, j’étais aussi criminel que possible, j’aimais ses charmes avec fureur.

Un soir, comme par quelque hasard on m’avait mis coucher dans sa chambre par terre, sur un matelas, cette femme vive et légère comme une biche sauta par-dessus mon matelas pour atteindre plus vite à son lit.

Sa chambre est restée fermée dix ans après sa mort*. Mon père me permit avec difficulté d’y placer un tableau de toile cirée et d’y étudier les mathématiques en 1798, mais aucun domestique n’y entrait, il eût été sévèrement grondé, moi seul j’en avais la clef. Ce sentiment de mon père lui fait beaucoup d’honneur à mes yeux, maintenant que j’y réfléchis.

Elle mourut donc dans sa chambre, rue des Vieux-Jésuites, la cinquième ou sixième maison à gauche en venant de la Grande-rue*, vis-à-vis la maison de M. Teisseire. Là j’étais né, cette maison appartenait à mon père qui la vendit lorsqu’il se mit à bâtir sa rue nouvelle et à faire des folies. Cette rue, qui l’a ruiné, fut nommée rue Dauphin (mon père