Page:Tamizey de Larroque - Une demi douzaine de lettres inédites adressées par des hommes célèbres au maréchal de Gramont.djvu/19

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l’on soit substitué pour aquérir sceurement, mesme avec omologation au parlement. Pour ce qui est des propositions qu’elle dit que j’ay voulu faire, je vous asseure que je n’en ay pas eu la pensée parce qu’ayant toujours considéré S. E. comme le protecteur de la maison, je le dois laisser agir en tout et je feray tousjours gloire de luy obeir s’il m’ordonne quoyque ce soit. Je scay bien que si je n’avois point trouvé d’obstacle dans ma famille par le decry continuel que l’on a fait de moy, il m’auroit mis en estat de soustenir avec plus d’eclat le nom que je porte, mais à cette heure que je suis dans une santé aussi forte que je puis souhaiter à toute autre que l’on ne le veut faire croire pour faire tout ce que je dois, j’espère tant de sa bonté que j’en puis attendre toute sorte de justice et de grâce. Considerés aussi, Monsieur, que madame la duchesse d’Aiguillon veut persuader qu’elle ne me fait point de tort, ny à la maison quand elle me demande deux millions, quand au sortir de son heureuse tutelle elle me laisse quatre-vingts procès[1] où il y en a dont les intérêts sont plus grands que le principal pour ne les avoir pas amortis, quand elle me retient mon gouvernement contre tout droit et raison ; quand elle me veut dépouiller de ma charge pour se faire payer de ce qu’elle ne peut me demander en justice, puisque devant leur juge équitable elle m’est plus redevable que je ne luy suis, et quand elle veut me priver de la liberté d’en tirer quelque avantage, pouvant me contraindre par là à un accomodement forcé avec elle ; à quoy je ne consentiray de ma vie par autre voye que par celle de la douceur. C’est de quoy je souhaitterois que vous voulussiés estre le juge, vous sçachant équitable comme vous l’estes. J’ay creu que je devois vous informer du procédé et des sentimens de madame d’Aiguillon et des miens pour me conserver vostre estime et vostre approbation que je ne voudrois pas avoir injustement. Vous y avés intérêt après tous les biens que vous avés eu la bonté de dire de moy et l’opinion avantageuse que vous avés tesmoigné en avoir. Je tascheray de ne vous donner jamais sujet de vous en repentir, voulant tousjours estre plus que personne du monde,

Monsieur,
Vostre tres humble serviteur,
Le Duc De Richelieu.

À Paris, ce 19 de may 1660.

  1. Quatre-vingts procès, juste ciel ! N’y avait-il pas là de quoi épouvanter Chicaneau lui-même, ce héros de la délicieuse comédie des Plaideurs qui allait être représentée quelques années plus tard (1668) ?