Page:Topffer - Nouvelles genevoises.djvu/53

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« Il grandit. Ses bonnes qualités, son caractère aimable, généreux, devaient trouver grâce devant vous. Aussi vous l’aimiez, vous l’attiriez dans vos maisons, vous le traitiez avec bonté, et mon cœur reconnaissant vous en bénissait à chaque fois… Hélas ! je m’abusais. Vous l’aimiez ! mais sans oublier jamais la tache que vous imputiez à sa naissance… Vous l’aimiez ! mais il était toujours pour vous l’enfant trouvé..... Ainsi le dédaigniez-vous dans l’orgueil de votre cœur ; ainsi le nommiez-vous dans vos entretiens ; ainsi apprit-il ce qu’il importait tant de lui cacher ; ainsi vint l’humiliation flétrir sa jeunesse, et empoisonner ses plus beaux jours. Oui, vous l’aimiez ! mais si la Providence, exauçant mes vœux les plus chers, eût voulu que ce jeune homme cherchât à retrouver une famille en ces lieux, mes frères !… pas un de vous, peut-être, ne lui eût donné sa fille !

« C’est ce que j’ai pressenti, continua M. Prévère d’une voix altérée, et j’ai dû l’éloigner. Ajouterai-je que, déjà parvenu aux confins de la vieillesse, je reste seul, séparé de celui qui m’en rendait l’approche moins triste ! À Dieu ne plaise ! J’ai perdu la compagne que je m’étais choisie, j’ai vu mourir le seul enfant que Dieu m’eût donné… je n’ai pas dû compter sur ce bien plus que sur les autres.

« Assez sur lui, assez sur moi, mes frères. Mes espérances sont au ciel, les siennes s’y porteront : de là ne vient pas ma tristesse, mon effroi… Mais où suis-je ? qu’ai-je fait au milieu de vous ? où vous ai-je conduits ? Quel compte te rendrai-je, ô mon Dieu ! si, après vingt ans que j’exerce ton ministère, tel est l’état des âmes dont tu m’as confié le soin, qu’un barbare orgueil y étouffe jusqu’aux faciles devoirs, jusqu’aux plaisirs de