Page:Verne - Une ville flottante, 1872.djvu/171

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— Laquelle ?

— Si le général vous proposait de faire pendre votre chenapan — vous savez, les militaires, ça n’y va pas par quatre chemins !

— Eh bien, Crockston ?

— Eh bien, vous demanderiez à réfléchir.

— Je te le promets. »

Le jour même, au grand étonnement de l’équipage, qui n’était pas dans la confidence, Crockston, les fers aux pieds et aux mains, fut descendu à terre au milieu d’une dizaine de marins, et, une demi-heure après, sur la demande du capitaine James Playfair, le mauvais chenapan traversait les rues de la ville, et, malgré sa résistance, il se voyait écroué dans la citadelle de Charleston.

Pendant cette journée et les jours suivants, le déchargement du Delphin fut conduit avec une grande activité. Les grues à vapeur enlevaient sans désemparer toute la cargaison européenne pour faire place à la cargaison indigène. La population de Charleston assistait à cette intéressante opération, aidant et félicitant les matelots. On peut dire que ces braves gens tenaient le haut du pavé. Les Sudistes les avaient en grande estime ; mais James Playfair ne leur laissa pas le temps d’accepter les politesses des Américains ; il était sans cesse sur leur dos, et les pressait avec une fiévreuse activité dont les marins du Delphin ne soupçonnaient pas la cause.

Trois jours après, le 18 janvier, les premières balles de coton commencèrent à s’empiler dans la cale. Bien que James ne s’en inquiétât plus, la maison Playfair et Co. faisait une excellente opération, ayant eu à vil prix tout ce coton qui encombrait les wharfs de Charleston.

Cependant, on n’avait plus aucune nouvelle de Crockston. Sans en rien dire, Jenny était en proie à des craintes incessantes. Son visage, altéré par l’inquiétude, parlait pour elle, et James Playfair la rassurait par ses bonnes paroles.

« J’ai toute confiance dans Crockston, lui disait-il. C’est un serviteur dévoué. Vous qui le connaissez mieux que moi, miss Jenny, vous devriez vous rassurer entièrement. Dans trois jours, votre père vous pressera sur son cœur, croyez-en ma parole.

— Ah ! monsieur James ! s’écria la jeune fille, comment pourrai-je jamais reconnaître un tel dévouement ? Comment mon père et moi trouverons-nous le moyen de nous acquitter envers vous ?

— Je vous le dirai quand nous serons dans les eaux anglaises ! » répondit le jeune capitaine.

Jenny le regarda un instant, baissa ses yeux qui se remplirent de larmes, puis elle rentra dans sa cabine.

James Playfair espérait que, jusqu’au moment où son père serait en sûreté, la jeune fille ne saurait rien de sa terrible situation ; mais pendant