Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations/Livre 1/7

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Du prix naturel des marchandises, et de leur prix de marché
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CHAPITRE VII.

du prix naturel des marchandises, et de leur prix de marché.


Dans chaque société, dans chaque localité, il y a un taux moyen ou ordinaire pour les profits dans chaque emploi différent du travail ou des capitaux. Ce taux se règle naturellement, comme je le ferai voir par la suite, en partie par les circonstances géné­rales dans lesquelles se trouve la société, c’est-à-dire sa richesse ou sa pauvreté, son état progressif vers l’opulence, ou stationnaire ou décroissant, et en partie par la nature particulière de chaque emploi[1].

Il y a aussi, dans chaque société ou canton, un taux moyen ou ordinaire pour les fermages (rents), qui est aussi réglé, comme je le ferai voir[2], en partie par les circons­tances générales dans lesquelles se trouve la société ou la localité dans laquelle la terre est située, et en partie par la fertilité naturelle ou industrielle du sol.

On peut appeler ce taux moyen et ordinaire le taux naturel du salaire, du profit et du fermage, pour le temps et le lieu dans lesquels ce taux domine communément.

Lorsque le prix d’une marchandise n’est ni plus ni moins que ce qu’il faut pour payer, suivant leurs taux naturels, et le fermage de la terre, et les salaires du travail, et les profits du capital employé à produire cette denrée, la préparer et la conduire au marché, alors cette marchandise est vendue ce qu’on peut appeler son prix naturel[3].

La marchandise est alors vendue précisément ce qu’elle vaut ou ce qu’elle coûte réellement à celui qui la porte au marché ; car, bien que dans le langage ordinaire, on ne comprenne pas dans le prix primitif d’une marchandise le profit de celui qui fait métier de la vendre, cependant s’il la vendait à un prix qui ne lui rendît pas son profit au taux ordinaire de la localité, il est évident qu’il perdrait à ce métier, puisqu’il aurait pu faire ce profit en employant son capital d’une autre manière. D’ailleurs, son profit constitue son revenu ; c’est, pour le marchand, le fonds d’où il tire sa subsistance. De même que le vendeur avance à ses ouvriers leurs salaires ou leur subsistance pendant que la marchandise se prépare et est conduite au marché, de même il se fait aussi à lui-même l’avance de sa propre subsistance, laquelle en général est en raison du profit qu’il peut raisonnablement attendre de la vente de sa marchandise. Ainsi, à moins de lui concéder ce profit, on ne lui aura pas payé le prix qu’on peut regarder, à juste titre, comme celui que cette marchandise lui coûte réellement.

En conséquence, quoique le prix qui lui donne ce profit ne soit pas toujours le plus bas prix auquel un vendeur puisse quelquefois céder sa marchandise, c’est cepen­dant le plus bas auquel, pendant un temps un peu considérable, il soit en état de le faire, au moins s’il jouit d’une parfaite liberté, ou s’il est le maître de changer de mé­tier quand il lui plaît.

Le prix actuel auquel une marchandise se vend communément est ce qu’on appelle son prix de marché. Il peut être ou au-dessus, ou au-dessous, ou précisément au niveau du prix naturel.

Le prix de marché de chaque marchandise particulière est déterminé par la proportion entre la quantité de cette marchandise existant actuellement au marché, et les demandes de ceux qui sont disposés à en payer le prix naturel ou la valeur entière des fermages, profits et salaires qu’il faut payer pour l’attirer au marché. On peut les appeler demandeurs effectifs, et leur demande, demande effective, puisqu’elle suffit pour attirer effectivement la marchandise au marché. Elle diffère de la demande absolue. Un homme pauvre peut bien, dans un certain sens, faire la demande d’un carrosse à six chevaux, c’est-à-dire qu’il voudrait l’avoir ; mais sa demande n’est pas une deman­de effective, capable de faire jamais arriver cette marchandise au marché pour le satisfaire.

Quand la quantité d’une marchandise quelconque, amenée au marché, se trouve au-dessous de la demande effective, tous ceux qui sont disposés à payer la valeur entière des fermages, salaires et profits qu’il en coûte pour mettre cette marchandise sur le marché, ne peuvent pas se procurer la quantité qu’ils demandent. Plutôt que de s’en passer tout à fait, quelques-uns d’eux consentiront à donner davantage. Une con­currence s’établira aussitôt entre eux, et le prix de marché s’élèvera plus ou moins au-dessus du prix naturel, suivant que la grandeur du déficit, la richesse ou la fantaisie des concurrents viendront animer plus ou moins cette concurrence. Le même déficit donnera lieu généralement à une concurrence plus ou moins active entre des compé­titeurs égaux en richesse ou en luxe, selon que la marchandise à acheter se trouvera être alors d’une plus ou moins grande importance pour eux : de là l’élévation exor­bitante dans le prix des choses nécessaires à la vie, pendant le siège d’une ville ou dans une famine.

Lorsque la quantité mise sur le marché excède la demande effective, elle ne peut être entièrement vendue à ceux qui consentent à payer la valeur collective des fermages, salaires et profits qu’il en a coûté pour l’y amener. Il faut bien qu’une partie soit vendue à ceux qui veulent payer moins que cette valeur entière, et le bas prix que donnent ceux-ci réduit nécessairement le prix du tout. Le prix de marché tombera alors plus ou moins au-dessous du prix naturel, selon que la quantité de l’excédent aug­men­tera plus ou moins la concurrence des vendeurs, ou suivant qu’il leur impor­tera plus ou moins de se défaire sur-le-champ de la marchandise. Le même excédent dans l’importation d’une denrée périssable donnera lieu à une concurrence beaucoup plus vive, à cet égard, que dans l’importation d’une marchandise durable ; dans une importation d’oranges, par exemple, que dans une de vieux fer.

Lorsque la quantité mise sur le marché suffit tout juste pour remplir la demande effective, et rien de plus, le prix de marché se trouve naturellement être avec exactitu­de, du moins autant qu’il est possible d’en juger, le même que le prix naturel. Toute la quantité à vendre sera débitée à ce prix, et elle ne saurait l’être à un plus haut prix. La concurrence des différents vendeurs les oblige à accepter ce prix, mais elle ne les oblige pas à accepter moins.

La quantité de chaque marchandise mise sur le marché se proportionne naturel­lement d’elle-même à la demande effective. C’est l’intérêt de tous ceux qui emploient leur terre, leur travail ou leur capital à faire venir quelque marchandise au marché, que la quantité n’en excède jamais la demande effective ; et c’est l’intérêt de tous les autres, que cette quantité ne tombe jamais au-dessous.

Si cette quantité excède pendant quelque temps la demande effective, il faut que quelqu’une des parties constituantes de son prix soit payée au-dessous de son prix naturel. Si c’est le fermage, l’intérêt des propriétaires les portera sur-le-champ à retirer une partie de leur terre de cet emploi ; et si ce sont les salaires ou les profits, l’intérêt des ouvriers, dans le premier cas, et de ceux qui les emploient, dans le second, les portera à en retirer une partie de leur travail ou de leurs capitaux. La quantité amenée au mar­ché ne sera bientôt plus que suffisante pour répondre à la demande effective. Toutes les différentes parties du prix de cette marchandise se relèveront à leur taux naturel, et le prix total reviendra au prix naturel.

Si au contraire la quantité amenée au marché restait pendant quelque temps au-dessous de la demande effective, quelques-unes des parties constituantes de son prix hausseraient nécessairement au-dessus de leur taux naturel. Si c’est le fermage, l’inté­rêt de tous les autres propriétaires les portera naturellement à disposer une plus gran­de quantité de terre pour la production de cette marchandise ; si ce sont les salaires ou les profits, l’intérêt de tous les autres ouvriers et entrepreneurs les portera bientôt à employer plus de travail et de capitaux à la préparer et à la faire venir au marché. La quantité qui y sera portée sera bientôt suffisante pour répondre à la demande effec­tive. Toutes les différentes parties de son prix baisseront bientôt à leur taux naturel, et le prix total retombera au prix naturel.

Le prix naturel est donc pour ainsi dire le point central vers lequel gravitent conti­nuellement les prix de toutes les marchandises. Différentes circonstances acci­den­telles peuvent quelquefois les tenir un certain temps élevés au-dessus, et quel­quefois les forcer à descendre un peu au-dessous de ce prix. Mais, quels que soient les obstacles qui les empêchent de se fixer dans ce centre de repos et de permanence, ils ne tendent pas moins constamment vers lui.

La somme totale d’industrie employée annuellement pour mettre au marché une marchandise, se proportionne ainsi naturellement à la demande effective. Elle tend naturellement à porter toujours au marché cette quantité précise qui peut suffire à la demande, et rien de plus.

Mais, dans certaines branches de productions, la même quantité d’industrie pro­dui­ra, en différentes années, des quantités fort différentes de marchandises, pendant que, dans d’autres branches, elle produira la même quantité ou à peu près. Le même nombre d’ouvriers employés à la culture produira, en différentes années, des quantités fort différentes de blé, de vin, d’huile, de houblon, etc. Mais le même nombre de fi­leurs et de tisserands produira chaque année la même quantité, ou à peu près, de toile ou de drap. Il n’y a que le produit moyen de la première espèce d’industrie, qui puisse, en quelque manière, se proportionner à la demande effective ; et comme son produit actuel est souvent beaucoup plus grand et souvent beaucoup moindre que ce produit moyen, la quantité de ces sortes de denrées qui sera mise au marché, tantôt excèdera de beaucoup la demande effective, tantôt sera fort au-dessous. Aussi, même en suppo­sant que cette demande continue à rester la même, le prix de ces denrées, au marché, ne sera pas moins sujet à de grandes fluctuations ; il tombera quelquefois bien au-des­sous du prix naturel, et quelquefois s’élèvera beaucoup au-dessus. Dans l’autre espèce d’industrie, le produit de quantités égales de travail étant toujours le même ou à peu près, il s’accordera plus exactement avec la demande effective. Tant que cette deman­de reste la même, le prix de marché pour ces denrées doit vraisemblablement aussi res­­ter le même, et être tout à fait le même que le prix naturel, ou du moins, aussi rapproché qu’il est permis d’en juger. Il n’y a personne qui ne sache par expérience que le prix du drap ou de la toile n’est sujet ni à d’aussi fréquentes ni à d’aussi fortes variations que le prix du blé. Le prix des premiers varie seulement en proportion des variations qui surviennent dans la demande ; celui des produits naturels varie non-seulement en proportion des variations de la demande, mais encore il suit les varia­tions beaucoup plus fortes et beaucoup plus fréquentes qui surviennent dans la quantité de ces denrées mise sur le marché pour répondre à la demande.

Les fluctuations accidentelles et momentanées qui surviennent dans le prix de marché d’une denrée, tombent principalement sur les parties de son prix, qui se résol­vent en salaires et en profits. La partie qui se résout en rente en est moins affectée. Une rente fixe en argent n’en est pas le moins du monde affectée, ni dans son taux ou sa quotité, ni dans sa valeur. Une rente qui consiste, ou dans une certaine portion, ou dans une quantité fixe du produit brut, est, sans aucun doute, affectée dans sa valeur annuelle par toutes les fluctuations momentanées et accidentelles qui surviennent dans le prix de marché de ce produit brut ; mais il est rare qu’elles influent sur le taux annuel de cette rente. Quand il s’agit de régler les conditions du bail, le propriétaire et le fermier tâchent, chacun du mieux qu’il peut, de déterminer ce taux d’après le prix moyen et ordinaire du produit, et non pas d’après un prix momentané et accidentel.

Ces sortes de fluctuations affectent les salaires et les profits, tant dans leur valeur que dans leur taux, selon que le marché vient à être surchargé ou à être trop peu fourni de marchandises ou de travail, d’ouvrage fait ou d’ouvrage à faire. Un deuil public fait hausser le prix du drap noir, dont le marché se trouve presque toujours trop peu fourni dans ces occasions, et il augmente les profits des marchands qui en possèdent quelque quantité considérable. Il n’a pas d’effet sur les salaires des ouvriers qui fabriquent le drap. C’est de marchandises, et non pas de travail, que le marché se trouve peu fourni, d’ouvrage fait et non pas d’ouvrage à faire. Mais ce même événement fait hausser les salaires des tailleurs. Dans ce cas le marché est trop peu fourni de travail : il y a demande effective de travail, demande d’ouvrage à faire pour plus qu’on ne peut en fournir. Ce deuil fait baisser le prix des soieries et draps de couleurs, et par là il diminue les profits des marchands qui en ont en main une quan­tité considérable. Il réduit aussi les salaires des ouvriers employés à préparer ces sortes de marchandises dont la demande est arrêtée pour six mois, peut-être pour un an. Dans ce cas, le marché est surchargé, tant de marchandises que de travail.

Mais quoique le prix de marché de chaque marchandise particulière tende ainsi, par une gravitation continuelle, s’il est permis de s’exprimer ainsi, vers le prix naturel, cependant, tantôt des causes accidentelles, tantôt des causes naturelles et tantôt des règlements de police particuliers peuvent, à l’égard de beaucoup de marchandises, tenir assez longtemps de suite le prix de marché au-dessus du prix naturel.

Lorsque, par une augmentation dans la demande effective, le prix de marché de quelque marchandise particulière vient à s’élever considérablement au-dessus du prix naturel, ceux qui emploient leurs capitaux à fournir le marché de cette marchandise, ont en général grand soin de cacher ce changement. S’il était bien connu, leurs grands profits leur susciteraient tant de nouveaux concurrents engagés par là à em­ployer leurs capitaux de la même manière, que la demande effective étant pleine­ment remplie, le prix de marché redescendrait bientôt au prix naturel, et peut-être même au-dessous pour quelque temps. Si le marché est à une grande distance de ceux qui le fournissent, ils peuvent quelquefois être à même de garder leur secret pendant plu­sieurs années de suite, et jouir pendant tout ce temps de leurs profits extra­ordi­naires, sans éveiller de nouveaux concurrents. Cependant, il est reconnu que des secrets de ce genre sont rarement gardés longtemps, et le profit extraordinaire ne dure guère plus longtemps que le secret.

Les secrets de fabrique sont de nature à être gardés plus longtemps que les secrets de commerce. Un teinturier qui a trouvé le moyen de produire une couleur particu­lière avec des matières qui ne lui coûtent que la moitié du prix de celles qu’on em­ploie communément, peut, avec quelques précautions, jouir du bénéfice de sa décou­verte pendant toute sa vie et la laisser même en héritage à ses enfants. Son gain extraordinaire procède du haut prix qu’on lui paye pour son travail particulier ; ce gain consiste proprement dans les hauts salaires de ce travail[4]. Mais comme ils se trouvent être répétés sur chaque partie de son capital, et que leur somme totale conserve ainsi une proportion réglée avec ce capital, on les regarde communément comme des profits extraordinaires du capital[5].

De tels renchérissements dans le prix de marché sont évidemment les effets de causes accidentelles particulières, dont néanmoins l’influence peut durer quelquefois pendant plusieurs années de suite.

Il y a de telles productions naturelles qui exigent un sol et une exposition parti­culières, de sorte que toute la terre propre à les produire dans un grand pays ne suffit pas pour répondre à la demande effective. Ainsi, toute la quantité qui en vient au marché sera livrée à ceux qui consentent à en donner plus qu’ils ne font payer le fermage de la terre qui les produit, les salaires du travail et les profits des capitaux employés à mettre ces produits sur le marché, selon le taux naturel de ces fermages, salaires et profits. Des marchandises de ce genre peuvent continuer, pendant des siècles entiers, à être vendues à ce haut prix ; et dans ce cas, c’est la partie qui se résout en fermage qui est en général celle qu’on paye au-dessus du taux naturel. Le fermage de la terre qui fournit ces productions rares et précieuses, comme le fermage de quelques vignobles de France, renommés par la nature et l’exposition du terrain, est sans proportion ré­glée avec les fermages des autres terres du voisinage, également fertiles et aussi bien cultivées[6]. Au contraire, les salaires du travail et les profits des capitaux employés à mettre sur le marché ces sortes de productions, ne sont guère hors de leur proportion naturelle avec ceux des autres emplois de travail et de capitaux dans le voisinage.

De tels renchérissements dans le prix de marché sont évidemment l’effet de causes naturelles qui peuvent empêcher que la demande effective ne soit jamais pleinement remplie, et qui, par conséquent, peuvent agir toujours.

Un monopole accordé à un individu ou à une compagnie commerçante[7] a le même effet qu’un secret dans un genre de commerce ou de fabrication. Les monopoleurs, en tenant le marché constamment mal approvisionné et en ne répondant jamais pleine­ment à la demande effective, vendent leurs marchandises fort au-dessus du prix natu­rel ; et que leurs bénéfices consistent soit en salaires soit en profits, ils les font monter beaucoup au-delà du taux naturel[8].

Le prix de monopole est, à tous les moments, le plus haut qu’il soit possible de reti­rer. Le prix naturel ou le prix résultant de la libre concurrence est au contraire le plus bas qu’on puisse accepter, non pas à la vérité à tous les moments, mais pour un temps un peu considérable de suite. L’un est à tous les moments le plus haut qu’on puisse arracher aux acheteurs, ou le plus haut qu’on suppose qu’ils consentiront à donner ; l’autre est le plus bas dont les vendeurs puissent généralement se contenter, pour pouvoir en même temps continuer leur commerce.

Les privilèges exclusifs des corporations, les statuts d’apprentissage[9] et toutes les lois qui, dans les branches d’industrie particulière, restreignent la concurrence à un plus petit nombre de personnes qu’il n’y en aurait sans ces entraves, ont la même ten­dan­ce que les monopoles, quoique à un moindre degré. Ce sont des espèces de mono­poles, étendus sur plus de monde, et ils peuvent souvent, pendant des siècles et dans des professions tout entières, tenir le prix de marché de quelques marchandises parti­culières au-dessus du prix naturel, et maintenir quelque peu au-dessus du taux naturel tant les salaires du travail que les profits des capitaux qu’on y emploie.

Des renchérissements de ce genre, dans le prix de marché, dureront aussi long­temps que les règlements de police qui y ont donné lieu.

Quoique le prix de marché d’une marchandise particulière puisse continuer long­temps à rester au-dessus du prix naturel, il est difficile qu’il puisse continuer long­temps à rester au-dessous. Quelle que soit la partie de ce prix qui soit payée au-dessous du taux naturel, les personnes qui y ont intérêt sentiront bientôt le dommage qu’elles éprouvent, et aussitôt elles retireront, ou tant de terre, ou tant de travail, ou tant de capitaux de ce genre d’emploi, que la quantité de cette marchandise qui sera amenée au marché ne sera bientôt plus que suffisante pour répondre à la demande effective. De cette manière son prix de marché remontera bientôt au prix naturel, ou du moins tel sera l’effet général partout où règne une entière liberté.

À la vérité, les mêmes statuts d’apprentissage et autres lois de corporations qui, tant qu’un genre d’industrie prospère, mettent l’ouvrier à même de hausser ses salaires un peu au-dessus de leur taux naturel, l’obligent aussi quelquefois, quand ce même genre vient à déchoir, à les laisser aller bien au-dessous de ce taux. Si, dans le premier cas, elles excluent beaucoup de gens de sa profession, dans l’autre, par la même raison, elles l’excluent lui-même de beaucoup de professions. Cependant l’effet de ces règlements n’est pas à beaucoup près aussi durable quand il fait baisser les salaires de l’ouvrier au-dessous du taux naturel, que quand il les élève au-dessus. Dans ce dernier cas, cet effet pourrait durer pendant plusieurs siècles ; mais, dans l’autre, il ne peut guère s’étendre au-delà de la vie de quelques ouvriers qui ont été élevés à ce métier dans le temps où il prospérait. Quand ceux-ci ne seront plus, le nombre de ceux qui s’adonneront à cette profession se proportionnera naturellement à la demande effective. Pour tenir les salaires ou les profits au-dessous de leur taux naturel, dans des emplois particuliers, pendant une suite de générations, il ne faut pas moins qu’une police aussi violente que celle de l’Indostan ou de l’ancienne Égypte, où tout homme était tenu, par principe de religion, de suivre les mêmes occupations que son père, et où le changement de profession passait pour le plus horrible sacrilège.

Je ne pense pas qu’il soit nécessaire, pour le moment, d’en dire davantage sur ces déviations accidentelles ou permanentes du prix de marché, de la ligne du prix naturel.

Le prix naturel varie lui-même avec le taux naturel de chacune de ses parties cons­ti­tuantes, le salaire, le profit et le fermage ; et le taux de ces trois parties varie dans chaque société, selon les circonstances où elle se trouve, selon son état de ri­ches­se ou de pauvreté, suivant sa marche progressive, stationnaire ou rétrograde. Je vais tâcher d’exposer, avec autant de développement et de clarté qu’il me sera pos­sible, les causes de ces différentes variations, dans les quatre chapitres suivants.

D’abord, je tâcherai d’expliquer quelles sont les circonstances qui déterminent naturellement le taux des salaires, et de quelle manière peuvent influer sur ces circonstances l’état de richesse ou de pauvreté de la société, sa marche progressive, stationnaire ou rétrograde.

Secondement, je tâcherai de montrer quelles sont les circonstances qui détermi­nent naturellement le taux des profits, et de quelle manière aussi les mêmes variations dans l’état de la société influent sur ces circonstances.

Quoique les salaires et les profits pécuniaires soient très-différents dans les divers emplois du travail et des capitaux, cependant il semble en général qu’il s’établit une certaine proportion entre les salaires pécuniaires dans tous les divers emplois du travail, ainsi qu’entre les profits pécuniaires dans tous les divers emplois des capitaux. Cette proportion dépend, comme on le verra par la suite, en partie de la nature des emplois, en partie de la police et des différentes lois de la société dans laquelle s’exer­cent ces emplois. Mais, quoique cette proportion dépende à plusieurs égards des lois et de la police de la société, il ne paraît pas qu’elle dépende beaucoup de l’état de ri­ches­se ou de pauvreté de cette société, de sa marche progressive, stationnaire ou rétro­grade ; il parait au contraire que, dans ces différents états de la société, cette proportion se maintient la même ou à peu près. Je tâcherai donc, en troisième lieu, de développer toutes les différentes circonstances qui règlent cette proportion[10].

Quatrièmement enfin, je tâcherai de faire voir quelles sont les circonstances qui règlent la rente de la terre, et qui tendent à élever ou à abaisser le prix réel de toutes les différentes substances qu’elle produit.


  1. Chap. viii, ix et x de ce livre.
  2. Chap. xi de ce livre.
  3. J.-B. Say, et, après lui, presque tous les économistes ont donné le nom de frais de production à ce qu’Adam Smith appelle prix naturel. On se sert aussi quelquefois des mots prix de revient ; mais on ne peut raisonnablement appeler prix le taux auquel une chose ne se vend pas. A. B.
  4. Le gain qui procède de secrets industriels diffère évidemment et du salaire et du profit ; et quoiqu’on ne lui ait pas appliqué le nom de rente, il en constitue réellement une. La rente de la terre est ce surplus, qui, par le haut prix de ses produits, surpasse les dépenses de culture. Le gain extraordinaire provoqué par un secret industriel est un surplus analogue, que le haut prix de ses produits élève au-dessus des salaires et des profits. Quelle est donc la différence entre ces deux sources de bénéfices ? Le Dr. Smith prétend que ce gain extraordinaire de l’industrie vient du haut prix accordé au travail privé. Mais le détenteur du secret peut ne pas travailler, et généralement même cette hypothèse se vérifie. D’un autre côté il n’accorde pas de hauts salaires pour le travail qu’il réclame. La marchandise n’exige pas plus de frais pour être amenée au marché ; mais elle acquiert un meilleur prix, par cette même raison qui élève le taux du blé ; c’est-à-dire, qu’avec un prix plus bas on le consommerait plutôt que de le produire. Buchannan.
  5. Il est évident que ces produits ne peuvent, en aucune manière, être l’objet d’une proportion avec le capital employé. Le prix d’une marchandise est tel, qu’il puisse laisser au propriétaire du secret un excédant sur les salaires et les profits : c’est pourquoi cet excédant, loin de former aucune proportion avec les fonds et le travail employés, en demeure complètement indépendant. Buchanan.
  6. Voyez chap. xi de ce livre.
  7. Sur les effets des monopoles, voyez la troisième partie du chap. vii du liv. IV, et presque tout le liv. IV, sur les diverses sortes de monopoles.
  8. Le profit découlant d’un monopole repose précisément sur le même principe que la rente : un monopole produit artificiellement ce qui, dans les cas de la rente, est amené par des causes naturelles. Il restreint l’approvisionnement du marché jusqu’à ce que le prix se soit élevé au-dessus du niveau des salaires et du profit. C’est par une semblable restriction dans l’approvisionnement que la rente augmente. Le monopoleur, comme le déclare le Dr. Smith, n’élève pas les salaires et le profit au-dessus de leurs taux naturels ; mais il prélève un excédant au-dessus des salaires et du profit. Buchanan.
  9. Voyez la section deuxième du chap. x de ce livre.
  10. M. Thomas Tooke, qui a rendu de grands services à l’économie politique, a publié, en 1838, un excellent ouvrage en 2 vol., intitulé : History of Prices from 1793 to 1837. Ce livre peut être considéré comme le complément indispensable du chapitre d’Adam Smith sur les prix. A. B.