Ruy Blas/Acte 4

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Une petite chambre somptueuse et sombre. Lambris et meubles de vieille forme et de vieille dorure. Murs couverts d’anciennes tentures de velours cramoisi, écrasé et miroitant par places et derrière le dos des fauteuils, avec de larges galons d’or qui le divisent en bandes verticales. Au fond, une porte à deux battants. à gauche, sur un pan coupé, une grande cheminée sculptée du temps de Philippe II, avec écusson de fer battu dans l’intérieur. Du côté opposé, sur un pan coupé, une petite porte basse donnant dans un cabinet obscur. Une seule fenêtre à gauche, placée très haut et garnie de barreaux et d’un auvent inférieur comme les croisées des prisons. Sur le mur, quelques vieux portraits enfumés et à demi effacés. Coffre de garde-robe avec miroir de Venise. Grands fauteuils du temps de Philippe III. Une armoire très ornée adossée au mur. Une table carrée avec ce qu’il faut pour écrire. Un petit guéridon de forme ronde à pieds dorés dans un coin. C’est le matin. Au lever du rideau, Ruy Blas, vêtu de noir, sans manteau et sans la toison, vivement agité, se promène à grands pas dans la chambre. Au fond, se tient son page, immobile et comme attendant ses ordres. Ruy Blas, le page. Ruy Blas, à part, et se parlant à lui-même. Que faire ? -elle d’abord ! Elle avant tout ! -rien qu’elle ! Dût-on voir sur un mur rejaillir ma cervelle, dût le gibet me prendre ou l’enfer me saisir ! Il faut que je la sauve ! -oui ! Mais y réussir ? Comment faire ? Donner mon sang, mon cœur, mon âme, ce n’est rien, c’est aisé. Mais rompre cette trame ! Deviner... -deviner ! Car il faut deviner ! - ce que cet homme a pu construire et combiner ! Il sort soudain de l’ombre et puis il s’y replonge, et là, seul dans sa nuit, que fait-il ? -quand j’y songe, dans le premier moment je l’ai prié pour moi ! Je suis un lâche, et puis c’est stupide ! -eh bien, quoi ! C’est un homme méchant. -mais que je m’imagine -la chose a sans nul doute une ancienne origine, - que lorsqu’il tient sa proie et la mâche à moitié, ce démon va lâcher la reine, par pitié pour son valet ! Peut-on fléchir les bêtes fauves ? -mais, misérable ! Il faut pourtant que tu la sauves ! C’est toi qui l’as perdue ! à tout prix il le faut ! -c’est fini. Me voilà retombé ! De si haut ! Si bas ! J’ai donc rêvé ! -ho ! Je veux qu’elle échappe ! Mais lui ! Par quelle porte, ô Dieu, par quelle trappe, par où va-t-il venir, l’homme de trahison ? Dans ma vie et dans moi, comme en cette maison, il est maître. Il en peut arracher les dorures. Il a toutes les clefs de toutes les serrures. Il peut entrer, sortir, dans l’ombre s’approcher, et marcher sur mon cœur comme sur ce plancher. -oui, c’est que je rêvais ! Le sort trouble nos têtes dans la rapidité des choses sitôt faites. Je suis fou. Je n’ai plus une idée en son lieu. Ma raison, dont j’étais si vain, mon dieu ! Mon dieu ! Prise en un tourbillon d’épouvante et de rage, n’est plus qu’un pauvre jonc tordu par un orage ! Que faire ? Pensons bien. D’abord empêchons-la de sortir du palais. -oh ! Oui, le piège est là sans doute. Autour de moi, tout est nuit, tout est gouffre. Je sens le piège, mais je ne vois pas. -je souffre ! C’est dit. Empêchons-la de sortir du palais. Faisons-la prévenir sûrement, sans délais. - par qui ? -je n’ai personne ! Il rêve avec accablement. Puis, tout à coup, comme frappé d’une idée subite et d’une lueur d’espoir, il relève la tête. Oui, don Guritan l’aime ! C’est un homme loyal ! Oui ! Faisant signe au page de s’approcher. Bas. -page, à l’instant même, va chez don Guritan, et fais-lui de ma part mes excuses ; et puis dis-lui que sans retard il aille chez la reine et qu’il la prie en grâce, en mon nom comme au sien, quoi qu’on dise ou qu’on fasse, de ne point s’absenter du palais de trois jours. Quoi qu’il puisse arriver. De ne point sortir. Cours ! Rappelant le page. Ah ! Il tire de son garde-notes une feuille et un crayon. Qu’il donne ce mot à la reine, -et qu’il veille ! Il écrit rapidement sur son genou. -" croyez don Guritan, faites ce qu’il conseille ! " il ploie le papier et le remet au page. Quant à ce duel, dis-lui que j’ai tort, que je suis à ses pieds, qu’il me plaigne et que j’ai des ennuis, qu’ il porte chez la reine à l’instant mes suppliques, et que je lui ferai des excuses publiques. Qu’elle est en grand péril. Qu’elle ne sorte point. Quoi qu’il arrive. Au moins trois jours ! -de point en point fais tout. Va, sois discret, ne laisse rien paraître. Le Page. Je vous suis dévoué. Vous êtes un bon maître. Ruy Blas. Cours, mon bon petit page. As-tu bien tout compris ? Le Page. Oui, monseigneur ; soyez tranquille. Il sort. Ruy Blas, resté seul, tombant sur un fauteuil. Mes esprits se calment. Cependant, comme dans la folie, je sens confusément des choses que j’oublie. Oui, le moyen est sûr. -don Guritan ! ... -mais moi ? Faut-il attendre ici don Salluste ? Pourquoi ? Non. Ne l’attendons pas. Cela le paralyse tout un grand jour. Allons prier dans quelque église. Sortons. J’ai besoin d’aide, et Dieu m’inspirera ! Il prend son chapeau sur une crédence, et secoue une sonnette posée sur la table. Deux nègres, vêtus de velours vert clair et de brocart d’or, jaquettes plissées à grandes basques, paraissent à la porte du fond. Je sors. Dans un instant un homme ici viendra. -par une entrée à lui. -dans la maison, peut-être, vous le verrez agir comme s’il était maître. Laissez-le faire. Et si d’autres viennent... après avoir hésité un moment. Ma foi, vous laisserez entrer ! Il congédie du geste les noirs, qui s’inclinent en signe d’obéissance et qui sortent. Allons ! Il sort. Au moment où la porte se referme sur Ruy Blas, on entend un grand bruit dans la cheminée, par laquelle on voit tomber tout à coup un homme, enveloppé d’un manteau déguenillé, qui se précipite dans la chambre. C’est don César.


ACTE 4 SCENE 2[modifier]

Don César. Effaré, essoufflé, décoiffé, étourdi, avec une expression joyeuse et inquiète en même temps. Tant pis ! C’est moi ! Il se relève en se frottant la jambe sur laquelle il est tombé, et s’avance dans la chambre avec force révérences et chapeau bas. Pardon ! Ne faites pas attention, je passe. Vous parliez entre vous. Continuez, de grâce. J’entre un peu brusquement, messieurs, j’en suis fâché ! Il s’arrête au milieu de la chambre et s’aperçoit qu’il est seul. -personne ! -sur le toit tout à l’heure perché, j’ai cru pourtant ouïr un bruit de voix. -personne ! S’asseyant dans un fauteuil. Fort bien. Recueillons-nous. La solitude est bonne. -ouf ! Que d’événements ! -j’en suis émerveillé comme l’eau qu’il secoue aveugle un chien mouillé. Primo, ces alguazils qui m’ont pris dans leurs serres ; puis cet embarquement absurde ; ces corsaires ; et cette grosse ville où l’on m’a tant battu ; et les tentations faites sur ma vertu par cette femme jaune ; et mon départ du bagne ; mes voyages ; enfin, mon retour en Espagne ! Puis, quel roman ! Le jour où j’arrive, c’est fort, ces mêmes alguazils rencontrés tout d’abord ! Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue ; je saute un mur ; j’avise une maison perdue dans les arbres, j’y cours ; personne ne me voit ; je grimpe allègrement du hangar sur le toit ; enfin, je m’introduis dans le sein des familles par une cheminée où je mets en guenilles mon manteau le plus neuf qui sur mes chausses pend ! ... -pardieu ! Monsieur Salluste est un grand sacripant ! Se regardant dans une petite glace de Venise posée sur le grand coffre à tiroirs sculptés. -mon pourpoint m’a suivi dans mes malheurs. Il lutte. Il ôte son manteau et mire dans la glace son pourpoint de satin rose usé, déchiré et rapiécé ; puis il porte vivement la main à sa jambe avec un coup d’œil vers la cheminée. Mais ma jambe a souffert diablement dans ma chute ! Il ouvre les tiroirs du coffre. Dans l’un d’entre eux il trouve un manteau de velours vert clair, brodé d’or, le manteau donné par don Salluste à Ruy Blas. Il examine le manteau et le compare au sien. -ce manteau me paraît plus décent que le mien. Il jette le manteau vert sur ses épaules et met le sien à la place dans le coffre, après l’avoir soigneusement plié ; il y ajoute son chapeau qu’il enfonce sous le manteau d’un coup de poing ; puis il referme le tiroir. Il se promène fièrement, drapé dans le beau manteau brodé d’or. C’est égal, me voilà revenu. Tout va bien. Ah ! Mon très cher cousin, vous voulez que j’émigre dans cette Afrique où l’homme est la souris du tigre ! Mais je vais me venger de vous, cousin damné, épouvantablement, quand j’aurai déjeuné. J’irai, sous mon vrai nom, chez vous, traînant ma queue d’affreux vaurien sentant le gibet d’une lieue, et je vous livrerai vivant aux appétits de tous mes créanciers-suivis de leurs petits. Il aperçoit dans un coin une magnifique paire de bottines à canons de dentelles. Il jette lestement ses vieux souliers, et chausse sans façon les bottines neuves. Voyons d’abord où m’ont jeté ses perfidies. Après avoir examiné la chambre de tous côtés. Maison mystérieuse et propre aux tragédies. Portes closes, volets barrés, un vrai cachot. Dans ce charmant logis on entre par en haut, juste comme le vin entre dans les bouteilles. Avec un soupir. -c’est bien bon, du bon vin ! - il aperçoit la petite porte à droite, l’ouvre, s’introduit vivement dans le cabinet avec lequel elle communique, puis rentre avec des gestes d’étonnement. Merveille des merveilles ! Cabinet sans issue où tout est clos aussi ! Il va à la porte du fond, l’entr’ouvre, et regarde au dehors ; puis il la laisse retomber et revient sur le devant. Personne ! -où diable suis-je ? -au fait j’ai réussi à fuir les alguazils. Que m’importe le reste ? Vais-je pas m’effarer et prendre un air funeste pour n’avoir jamais vu de maison faite ainsi ? Il se rassied sur le fauteuil, bâille, puis se relève presque aussitôt. Ah çà, mais-je m’ennuie horriblement ici ! Avisant une petite armoire dans le mur, à gauche, qui fait le coin en pan coupé. Voyons, ceci m’a l’air d’une bibliothèque. Il y va et l’ouvre. C’est un garde-manger bien garni. Justement. -un pâté, du vin, une pastèque. C’est un en-cas complet. Six flacons bien rangés ! Diable ! Sur ce logis j’avais des préjugés. Examinant les flacons l’un après l’autre. C’est d’un bon choix. -allons ! L’armoire est honorable. Il va chercher dans un coin la petite table ronde, l’apporte sur le devant et la charge joyeusement de tout ce que contient le garde-manger, bouteilles, plats, etc. ; il ajoute un verre, une assiette, une fourchette, etc. -puis il prend une des bouteilles. Lisons d’abord ceci. Il emplit le verre, et boit d’un trait. C’est une œuvre admirable de ce fameux poëte appelé le soleil ! Xérès-des-chevaliers n’a rien de plus vermeil. Il s’assied, se verse un second verre et boit. Quel livre vaut cela ? Trouvez-moi quelque chose de plus spiritueux ! Il boit. Ah Dieu, cela repose ! Mangeons. Il entame le pâté. Chiens d’alguazils ! Je les ai déroutés. Ils ont perdu ma trace. Il mange. Oh ! Le roi des pâtés ! Quant au maître du lieu, s’il survient... - il va au buffet et en rapporte un verre et un couvert qu’il pose sur la table. Je l’invite. -pourvu qu’il n’aille pas me chasser ! Mangeons vite. Il met les morceaux doubles. Mon dîner fait, j’irai visiter la maison. Mais qui peut l’habiter ? Peut-être un bon garçon. Ceci peut ne cacher qu’une intrigue de femme. Bah ! Quel mal fais-je ici ? Qu’est-ce que je réclame ? Rien, -l’hospitalité de ce digne mortel, à la manière antique, il s’agenouille à demi et entoure la table de ses bras. En embrassant l’autel. Il boit. D’abord, ceci n’est point le vin d’un méchant homme. Et puis, c’est convenu, si l’on vient, je me nomme. Ah ! Vous endiablerez, mon vieux cousin maudit ! Quoi, ce bohémien ? Ce galeux ? Ce bandit ? Ce Zafari ? Ce gueux ? Ce va-nu-pieds ? ... -tout juste ! Don César De Bazan, cousin de don Salluste ! Oh ! La bonne surprise ! Et dans Madrid quel bruit ! Quand est-il revenu ? Ce matin ? Cette nuit ? Quel tumulte partout en voyant cette bombe, ce grand nom oublié qui tout à coup retombe ! Don César De Bazan ! Oui, messieurs, s’il vous plaît ! Personne n’y pensait, personne n’en parlait, il n’était donc pas mort ? Il vit, messieurs, mesdames ! Les hommes diront : diable ! -oui-dà ! Diront les femmes. Doux bruit qui vous reçoit rentrant dans vos foyers, mêlé de l’aboiement de trois cents créanciers ! Quel beau rôle à jouer ! -hélas ! L’argent me manque. Bruit à la porte. On vient ! -sans doute on va comme un vil saltimbanque m’expulser. -c’est égal, ne fais rien à demi, César ! Il s’enveloppe de son manteau jusqu’aux yeux. La porte du fond s’ouvre. Entre un laquais en livrée portant sur son dos une grosse sacoche.


ACTE 4 SCENE 3[modifier]

Don César, un laquais. Don César, toisant le laquais de la tête aux pieds. Qui venez-vous chercher céans, l’ami ? à part. Il faut beaucoup d’aplomb, le péril est extrême. Le Laquais. Don César De Bazan. Don César, dégageant son visage du manteau. Don César ! C’est moi-même ! à part. Voilà du merveilleux ! Le Laquais. Vous êtes le seigneur don César De Bazan ? Don César. Pardieu ! J’ai cet honneur. César ! Le vrai César ! Le seul César ! Le comte de Garo... Le Laquais, posant sur le fauteuil la sacoche. Daignez voir si c’est là votre compte. Don César, comme ébloui. à part. De l’argent ! C’est trop fort ! Haut. Mon cher... Le Laquais. Daignez compter. C’est la somme que j’ai l’ordre de vous porter. Don César, gravement. Ah ! Fort bien ! Je comprends. à part. Je veux bien que le diable... - çà, ne dérangeons pas cette histoire admirable. Ceci vient fort à point. Haut. Vous faut-il des reçus ? Le Laquais. Non, monseigneur. Don César, lui montrant la table. Mettez cet argent là-dessus. Le laquais obéit. De quelle part ? Le Laquais. Monsieur le sait bien. Don César. Sans nul doute. Mais... Le Laquais. Cet argent, -voilà ce qu’il faut que j’ajoute, - vient de qui vous savez pour ce que vous savez. Don César, satisfait de l’explication. Ah ! Le Laquais. Nous devons, tous deux, être fort réservés. Chut ! Don César. Chut ! ! ! -cet argent vient... -la phrase est magnifique ! Redites-la-moi donc. Le Laquais. Cet argent... Don César. Tout s’explique ! Me vient de qui je sais... Le Laquais. Pour ce que vous savez. Nous devons... Don César. Tous les deux ! ! ! Le Laquais. être fort réservés. Don César. C’est parfaitement clair. Le Laquais. Moi, j’obéis ; du reste je ne comprends pas. Don César. Bah ! Le Laquais. Mais vous comprenez ! Don César. Peste ! Le Laquais. Il suffit. Don César. Je comprends et je prends, mon très cher. De l’argent qu’on reçoit, d’abord, c’est toujours clair. Le Laquais. Chut ! Don César. Chut ! ! ! Ne faisons pas d’indiscrétion. Diantre ! Le Laquais. Comptez, seigneur ! Don César. Pour qui me prends-tu ? Admirant la rondeur du sac posé sur la table. Le beau ventre ! Le Laquais, insistant. Mais... Don César. Je me fie à toi. Le Laquais. L’or est en souverains. Bons quadruples pesant sept gros trente-six grains, ou bons doublons au marc. L’argent, en croix-maries. Don César ouvre la sacoche et en tire plusieurs sacs pleins d’or et d’argent, qu’il ouvre et vide sur la table avec admiration ; puis il se met à puiser à pleines poignées dans les sacs d’or, et remplit ses poches de quadruples et de doublons. Don César, s’interrompant, avec majesté. à part. Voici que mon roman, couronnant ses féeries, meurt amoureusement sur un gros million. Il se met à remplir ses poches. ô délices ! Je mords à même un galion ! Une poche pleine, il passe à l’autre. Il se cherche des poches partout, et semble avoir oublié le laquais. Le Laquais, qui le regarde avec impassibilité. Et maintenant, j’attends vos ordres. Don César, se retournant. Pour quoi faire ? Le Laquais. Afin d’exécuter, vite et sans qu’on diffère, ce que je ne sais pas et ce que vous savez. De très grands intérêts... Don César, l’interrompant d’un air d’intelligence. Oui, publics et privés ! ! ! Le Laquais. Veulent que tout cela se fasse à l’instant même. Je dis ce qu’on m’a dit de dire. Don César, lui frappant sur l’épaule. Et je t’en aime, fidèle serviteur ! Le Laquais. Pour ne rien retarder, mon maître à vous me donne afin de vous aider. Don César. C’est agir congrûment. Faisons ce qu’il désire. à part. Je veux être pendu si je sais que lui dire. Haut. Approche, galion, et d’abord- il remplit de vin l’autre verre. Bois-moi ça ! Le Laquais. Quoi, seigneur ? ... Don César. Bois-moi ça ! Le laquais boit. Don César lui remplit son verre. Du vin d’Oropesa ! Il fait asseoir le laquais, le fait boire, et lui verse de nouveau vin. Causons. à part. Il a déjà la prunelle allumée. Haut et s’é tendant sur sa chaise. L’homme, mon cher ami, n’est que de la fumée, noire, et qui sort du feu des passions. Voilà. Il lui verse à boire. C’est bête comme tout, ce que je te dis là. Et d’abord la fumée, au ciel bleu ramenée, se comporte autrement dans une cheminée. Elle monte gaîment, et nous dégringolons. Il se frotte la jambe. L’homme n’est qu’un plomb vil. Il remplit les deux verres. Buvons. Tous tes doublons ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe. Se rapprochant d’un air mystérieux. Vois-tu, soyons prudents. Trop chargé, l’essieu casse. Le mur sans fondement s’écroule subito. Mon cher, raccroche-moi le col de mon manteau. Le Laquais, fièrement. Seigneur, je ne suis pas valet de chambre. Avant que don César ait pu l’en empêcher, il secoue la sonnette posée sur la table. Don César, à part, effrayé. Il sonne ! Le maître va peut-être arriver en personne. Je suis pris ! Entre un des noirs. Don César, en proie à la plus vive anxiété, se retourne du côté opposé, comme ne sachant que devenir. Le Laquais, au nègre. Remettez l’agrafe à monseigneur. Le nègre s’approche gravement de don César, qui le regarde faire d’un air stupéfait, puis il rattache l’agrafe du manteau, salue, et sort, laissant don César pétrifié. Don César, se levant de table. à part. Je suis chez Belzébuth, ma parole d’honneur ! Il vient sur le devant et se promène à grands pas. Ma foi, laissons-nous faire, et prenons ce qui s’offre. Donc je vais remuer les écus à plein coffre. J’ai de l’argent ! Que vais-je en faire ? Se retournant vers le laquais attablé, qui continue à boire et qui commence à chanceler sur sa chaise. Attends, pardon ! Rêvant, à part. Voyons, -si je payais mes créanciers ? -fi donc ! -du moins, pour les calmer, âmes à s’aigrir promptes, si je les arrosais avec quelques acomptes ? -à quoi bon arroser ces vilaines fleurs-là ? Où diable mon esprit va-t-il chercher cela ? Rien n’est tel que l’argent pour vous corrompre un homme, et, fût-il descendant d’Annibal qui prit Rome, l’ emplir jusqu’au goulot de sentiments bourgeois ! Que dirait-on ? Me voir payer ce que je dois ! Ah ! Le Laquais, vidant son verre. Que m’ordonnez-vous ? Don César. Laisse-moi, je médite. Bois en m’attendant. Le laquais se remet à boire. Lui continue de rêver, et tout à coup se frappe le front comme ayant trouvé une idée. Oui ! Au laquais. Lève-toi tout de suite. Voici ce qu’il faut faire. Emplis tes poches d’or. Le laquais se lève en trébuchant, et emplit d’or les poches de son justaucorps. Don César l’y aide, tout en continuant. Dans la ruelle, au bout de la place Mayor, entre au numéro neuf. Une maison étroite. Beau logis, si ce n’est que la fenêtre à droite a sur le cristallin une taie en papier. Le Laquais. Maison borgne ? Don César. Non, louche. On peut s’estropier en montant l’escalier. Prends-y garde. Le Laquais. Une échelle ? Don César. à peu près. C’est plus roide. -en haut loge une belle facile à reconnaître, un bonnet de six sous avec de gros cheveux ébouriffés dessous, un peu courte, un peu rousse... -une femme charmante ! Sois très respectueux, mon cher, c’est mon amante. Lucinda, qui jadis, blonde à l’œil indigo, chez le pape, le soir, dansait le fandango. Compte-lui cent ducats en mon nom. -dans un bouge à côté, tu verras un gros diable au nez rouge, coiffé jusqu’aux sourcils d’un vieux feutre fané où pend tragiquement un plumeau consterné, la rapière à l’échine et la loque à l’épaule. Donne de notre part six piastres à ce drôle. - plus loin, tu trouveras un trou noir comme un four, un cabaret qui chante au coin d’un carrefour. Sur le seuil boit et fume un vivant qui le hante. C’est un homme fort doux et de vie élégante, un seigneur dont jamais un juron ne tomba, et mon ami de cœur, nommé Goulatromba. -trente écus ! -et dis-lui, pour toutes patenôtres, qu’il les boive bien vite et qu’il en aura d’autres. Donne à tous ces faquins ton argent le plus rond, et ne t’ébahis pas des yeux qu’ils ouvriront. Le Laquais. Après ? Don César. Garde le reste. Et pour dernier chapitre... Le Laquais. Qu’ordonne monseigneur ? Don César. Va te soûler, bélître ! Casse beaucoup de pots et fais beaucoup de bruit, et ne rentre chez toi que demain-dans la nuit. Le Laquais. Suffit, mon prince. Il se dirige vers la porte en faisant des zigzags. Don César, le regardant marcher. à part. Il est effroyablement ivre ! Le rappelant. L’autre se rapproche. Ah ! ... -quand tu sortiras, les oisifs vont te suivre. Fais par ta contenance honneur à la boisson. Sache te comporter d’une noble façon. S’il tombe par hasard des écus de tes chausses, laisse tomber, -et si des essayeurs de sauces, des clercs, des écoliers, des gueux qu’on voit passer, les ramassent, -mon cher, laisse-les ramasser. Ne sois pas un mortel de trop farouche approche. Si même ils en prenaient quelques-uns dans ta poche, sois indulgent. Ce sont des hommes comme nous. Et puis il faut, vois-tu, c’est une loi pour tous, dans ce monde, rempli de sombres aventures, donner parfois un peu de joie aux créatures. Avec mélancolie. Tous ces gens-là seront peut-être un jour pendus ! Ayons donc les égards pour eux qui leur sont dus ! -va-t’en. Le laquais sort. Resté seul, don César se rassied, s’accoude sur la table, et paraît plongé dans de profondes réflexions. C’est le devoir du chrétien et du sage, quand il a de l’argent, d’en faire un bon usage. J’ai de quoi vivre au moins huit jours ! Je les vivrai. Et, s’il me reste un peu d’argent, je l’emploierai à des fondations pieuses. Mais je n’ose m’y fier, car on va me reprendre la chose. C’est méprise sans doute, et ce mal-adressé aura mal entendu, j’aurai mal prononcé... la porte du fond se rouvre. Entre une duègne, vieille, cheveux gris ; basquine et mantille noires, éventail.


ACTE 4 SCENE 4[modifier]

Don César, une duègne.

La Duègne, sur le seuil de la porte. Don César De Bazan ? Don César, absorbé dans ses méditations, relève brusquement la tête. Don César. Pour le coup ! à part. Oh ! Femelle ! Pendant que la duègne accomplit une profonde révérence au fond, il vient stupéfait sur le devant. Mais il faut que le diable ou Salluste s’en mêle ! Gageons que je vais voir arriver mon cousin. Une duègne ! Haut. C’est moi, don César. -quel dessein ? ... à part. D’ordinaire une vieille en annonce une jeune. La Duègne. révérence avec un signe de croix. seigneur, je vous salue, aujourd’hui jour de jeûne, en Jésus Dieu le fils, sur qui rien ne prévaut. Don César, à part. à galant dénouement commencement dévot. Haut. Ainsi soit-il ! Bonjour. La Duègne. Dieu vous maintienne en joie ! Mystérieusement. Avez-vous à quelqu’un, qui jusqu’à vous m’envoie, donné pour cette nuit un rendez-vous secret ? Don César. Mais j’en suis fort capable. La Duègne. Elle tire de son garde-infante un billet plié et le lui présente, mais sans le lui laisser prendre. Ainsi, mon beau discret, c’est bien vous qui venez, et pour cette nuit même, d’adresser ce message à quelqu’un qui vous aime, et que vous savez bien ? Don César. Ce doit être moi. La Duègne. Bon. La dame, mariée à quelque vieux barbon, à des ménagements sans doute est obligée, et de me renseigner céans on m’a chargée. Je ne la connais pas, mais vous la connaissez. La soubrette m’a dit les choses. C’est assez, sans les noms. Don César. Hors le mien. La Duègne. C’est tout simple. Une dame reçoit un rendez-vous de l’ami de son âme, mais on craint de tomber dans quelque piège, mais trop de précautions ne gâtent rien jamais. Bref, ici l’on m’envoie avoir de votre bouche la confirmation... Don César. Oh ! La vieille farouche ! Vrai Dieu ! Quelle broussaille autour d’un billet doux ! Oui, c’est moi, moi, te dis-je ! La Duègne. Elle pose sur la table le billet plié, que don César examine avec curiosité. En ce cas, si c’est vous, vous écrirez : venez, au dos de cette lettre. Mais pas de votre main, pour ne rien compromettre. Don César. Peste ! Au fait, de ma main ! à part. Message bien rempli ! Il tend la main pour prendre la lettre ; mais elle est recachetée, et la duègne ne la lui laisse pas toucher. La Duègne. N’ouvrez pas. Vous devez reconnaître le pli. Don César. Pardieu ! à part. Moi qui brûlais de voir ! ... jouons mon rôle ! Il agite la sonnette. Entre un des noirs. Tu sais écrire ? Le noir fait un signe de tête affirmatif. étonnement de don César. à part. Un signe ! Haut. Es-tu muet, mon drôle ? Le noir fait un nouveau signe d’affirmation. Nouvelle stupéfaction de don César. à part. Fort bien ! Continuez ! Des muets à présent ! Au muet, en lui montrant la lettre, que la vieille tient appliquée sur la table. -écris-moi là : venez. Le muet écrit. Don César fait signe à la duègne de reprendre la lettre, et au muet de sortir. Le muet sort. à part. Il est obéissant ! La Duègne, remettant d’un air mystérieux le billet dans son garde-infante, et se rapprochant de don César. Vous la verrez ce soir. Est-elle bien jolie ? Don César. Charmante ! La Duègne. La suivante est d’abord accomplie. Elle m’a pris à part au milieu du sermon. Mais belle ! Un profil d’ange avec l’œil d’un démon. Puis aux choses d’amour elle paraît savante. Don César, à part. Je me contenterais fort bien de la servante. La Duègne. Nous jugeons, -car toujours le beau fait peur au laid, - la sultane à l’esclave et le maître au valet. La vôtre est, à coup sûr, fort belle. Don César. Je m’en flatte ! La Duègne, faisant une révérence pour se retirer. Je vous baise la main. Don César, lui donnant une poignée de doublons. Je te graisse la patte. Tiens, vieille ! La Duègne, empochant. La jeunesse est gaie aujourd’hui ! Don César, la congédiant. Va. La Duègne. révérences. si vous aviez besoin... j’ai nom dame Oliva. Couvent San-Isidro. - elle sort. Puis la porte se rouvre, et l’on voit sa tête reparaître. Toujours à droite assise au troisième pilier en entrant dans l’église. Don César se retourne avec impatience. La porte retombe ; puis elle se rouvre encore, et la vieille reparaît. Vous la verrez ce soir ! Monsieur, pensez à moi dans vos prières. Don César, la chassant avec colère. Ah ! La duègne disparaît. La porte se referme. Don César, seul. Je me résous, ma foi, à ne plus m’étonner. J’habite dans la lune. Me voici maintenant une bonne fortune ; et je vais contenter mon cœur après ma faim. Rêvant. Tout cela me paraît bien beau. -gare la fin. La porte du fond se rouvre. Paraît don Guritan avec deux longues épées nues sous le bras.


ACTE 4 SCENE 5[modifier]

Don César, don Guritan. Don Guritan, du fond. Don César De Bazan ? Don César. Il se retourne et aperçoit don Guritan et les deux épées. Enfin ! à la bonne heure ! L’aventure était bonne, elle devient meilleure. Bon dîner, de l’argent, un rendez-vous, -un duel ! Je redeviens César à l’état naturel ! Il aborde gaiement, avec force salutations empressées, don Guritan, qui fixe sur lui un œil inquiétant et s’avance d’un pas roide sur le devant. C’est ici, cher seigneur. Veuillez prendre la peine il lui présente un fauteuil. Don Guritan reste debout. D’entrer, de vous asseoir. -comme chez vous, -sans gêne. Enchanté de vous voir. çà, causons un moment. Que fait-on à Madrid ? Ah ! Quel séjour charmant ! Moi, je ne sais plus rien ; je pense qu’on admire toujours Matalobos et toujours Lindamire. Pour moi, je craindrais plus, comme péril urgent, la voleuse de cœurs que le voleur d’argent. Oh ! Les femmes, monsieur ! Cette engeance endiablée me tient, et j’ai la tête à leur endroit fêlée. Parlez, remettez-moi l’esprit en bon chemin. Je ne suis plus vivant, je n’ai plus rien d’humain, je suis un être absurde, un mort qui se réveille, un bœuf, un hidalgo de la Castille-vieille. On m’a volé ma plume et j’ai perdu mes gants. J’arrive des pays les plus extravagants. Don Guritan. Vous arrivez, mon cher monsieur ? Eh bien, j’arrive encor bien plus que vous ! Don César, épanoui. De quelle illustre rive ? Don Guritan. De là-bas, dans le nord. Don César. Et moi, de tout là-bas, dans le midi. Don Guritan. Je suis furieux ! Don César. N’est-ce pas ? Moi, je suis enragé ! Don Guritan. J’ai fait douze cents lieues ! Don César. Moi, deux mille ! J’ai vu des femmes jaunes, bleues, noires, vertes. J’ai vu des lieux du ciel bénis, Alger, la ville heureuse, et l’aimable Tunis, où l’on voit, tant ces turcs ont des façons accortes, force gens empalés accrochés sur les portes. On m’a joué, monsieur ! Don Guritan. Et moi, l’on m’a vendu ! Don César. L’on m’a presque exilé ! Don Guritan. L’on m’a presque pendu ! On m’envoie à Neubourg, d’une manière adroite, porter ces quatre mots écrits dans une boîte : " gardez le plus longtemps possible ce vieux fou. " Don César, éclatant de rire. Parfait ! Qui donc cela ? Don Guritan. Mais je tordrai le cou à César De Bazan ! Don César, gravement. Ah ! Don Guritan. Pour comble d’audace, tout à l’heure il m’envoie un laquais à sa place. Pour l’excuser ! Dit-il. Un dresseur de buffet ! Je n’ai point voulu voir le valet. Je l’ai fait chez moi mettre en prison, et je viens chez le maître. Ce César De Bazan ! Cet impudent ! Ce traître ! Voyons, que je le tue ! Où donc est-il ? Don César, toujours avec gravité. C’est moi. Don Guritan. Vous ! -raillez-vous, monsieur ? Don César. Je suis don César. Don Guritan. Quoi ! Encor ! Don César. Sans doute, encor ! Don Guritan. Mon cher, quittez ce rôle. Vous m’ennuyez beaucoup si vous vous croyez drôle. Don César. Vous, vous m’amusez fort et vous m’avez tout l’air d’un jaloux. Je vous plains énormément, mon cher. Car le mal qui nous vient des vices qui sont nôtres est pire que le mal que nous font ceux des autres. J’aimerais mieux encore, et je le dis à vous, être pauvre qu’avare et cocu que jaloux. Vous êtes l’un et l’autre, au reste. Sur mon âme, j’attends encor ce soir madame votre femme. Don Guritan. Ma femme ! Don César. Oui, votre femme ! Don Guritan. Allons ! Je ne suis pas marié. Don César. Vous venez faire cet embarras ! Point marié ! Monsieur prend depuis un quart d’heure l’air d’un mari qui hurle ou d’un tigre qui pleure, si bien que je lui donne, avec simplicité, un tas de bons conseils en cette qualité ! Mais, si vous n’êtes pas marié, par Hercule ! De quel droit êtes-vous à ce point ridicule ? Don Guritan. Savez-vous bien, monsieur, que vous m’exaspérez ? Don César. Bah ! Don Guritan. Que c’est trop fort ! Don César. Vrai ? Don Guritan. Que vous me le paierez ! Don César. Il examine d’un air goguenard les souliers de don Guritan, qui disparaissent sous des flots de rubans, selon la nouvelle mode. Jadis on se mettait des rubans sur la tête. Aujourd’hui, je le vois, c’est une mode honnête, on en met sur sa botte, on se coiffe les pieds. C’est charmant ! Don Guritan. Nous allons nous battre ! Don César, impassible. Vous croyez ? Don Guritan. Vous n’êtes pas César, la chose me regarde ; mais je vais commencer par vous. Don César. Bon. Prenez garde de finir par moi. Don Guritan. Il lui présente une des deux épées. Fat ! Sur-le-champ ! Don César, prenant l’épée. De ce pas. Quand je tiens un bon duel, je ne le lâche pas ! Don Guritan. Où ? Don César. Derrière le mur. Cette rue est déserte. Don Guritan, essayant la pointe de l’épée sur le parquet. Pour César, je le tue ensuite ! Don César. Vraiment ? Don Guritan. Certe ! Don César, faisant aussi ployer son épée. Bah ! L’un de nous deux mort, je vous défie après de tuer don César. Don Guritan. Sortons ! Ils sortent. On entend le bruit de leurs pas qui s’éloignent. Une petite porte masquée s’ouvre à droite dans le mur, et donne passage à don Salluste.


ACTE 4 SCENE 6[modifier]

Don Salluste, vêtu d’un habit vert sombre, presque noir. Il paraît soucieux et préoccupé. Il regarde et écoute avec inquiétude. Aucuns apprêts ! Apercevant la table chargée de mets. Que veut dire ceci ? écoutant le bruit des pas de César et de Guritan. Quel est donc ce tapage ? Il se promène rêveur. Gudiel ce matin a vu sortir le page, et l’a suivi. -le page allait chez Guritan. - je ne vois pas Ruy Blas. -et ce page... -satan ! C’est quelque contre-mine ! Oui, quelque avis fidèle dont il aura chargé don Guritan pour elle ! -on ne peut rien savoir des muets ! -c’est cela ! Je n’avais pas prévu ce don Guritan-là ! Rentre don César. Il tient à la main l’épée nue, qu’il jette en entrant sur un fauteuil.


ACTE 4 SCENE 7[modifier]

Don Salluste, don César. Don César, du seuil de la porte. Ah ! J’en étais bien sûr ! Vous voilà donc, vieux diable ! Don Salluste, se retournant, pétrifié. Don César ! Don César, croisant les bras avec un grand éclat de rire. Vous tramez quelque histoire effroyable ! Mais je dérange tout, pas vrai, dans ce moment ? Je viens au beau milieu m’épater lourdement ! Don Salluste, à part. Tout est perdu ! Don César, riant. Depuis toute la matinée, je patauge à travers vos toiles d’araignée. Aucun de vos projets ne doit être debout. Je m’y vautre au hasard. Je vous démolis tout. C’est très réjouissant. Don Salluste, à part. Démon ! Qu’a-t-il pu faire ? Don César, riant de plus en plus fort. Votre homme au sac d’argent, -qui venait pour l’affaire ! -pour ce que vous savez ! -qui vous savez ! - il rit. Parfait ! Don Salluste. Eh bien ? Don César. Je l’ai soûlé. Don Salluste. Mais l’argent qu’il avait ? Don César, majestueusement. J’en ai fait des cadeaux à diverses personnes. Dame ! On a des amis. Don Salluste. à tort tu me soupçonnes... je... Don César, faisant sonner ses grègues. J’ai d’abord rempli mes poches, vous pensez. Il se remet à rire. Vous savez bien ? La dame ! ... Don Salluste. Oh ! Don César, qui remarque son anxiété. Que vous connaissez, - don Salluste écoute avec un redoublement d’angoisse. Don César poursuit en riant. Qui m’envoie une duègne, affreuse compagnonne, dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne... Don Salluste. Pourquoi ? Don César. Pour demander, par prudence et sans bruit, si c’est bien don César qui l’attend cette nuit... Don Salluste. à part. Ciel ! Haut. Qu’as-tu répondu ? Don César. J’ai dit que oui, mon maître ! Que je l’attendais ! Don Salluste, à part. Tout n’est pas perdu peut-être ! Don César. Enfin, votre tueur, votre grand capitan, qui m’a dit sur le pré s’appeler-Guritan, mouvement de don Salluste. Qui ce matin n’a pas voulu voir, l’homme sage, un laquais de César lui portant un message, et qui venait céans m’en demander raison... Don Salluste. Eh bien, qu’en as-tu fait ? Don César. J’ai tué cet oison. Don Salluste. Vrai ? Don César. Vrai. Là, sous le mur, à cette heure il expire. Don Salluste. Es-tu sûr qu’il soit mort ? Don César. J’en ai peur. Don Salluste, à part. Je respire ! Allons ! Bonté du ciel ! Il n’a rien dérangé ! Au contraire. Pourtant donnons-lui son congé. Débarrassons-nous-en ! Quel rude auxiliaire ! Pour l’argent, ce n’est rien. Haut. L’histoire est singulière. Et vous n’avez pas vu d’autres personnes ? Don César. Non. Mais j’en verrai. Je veux continuer. Mon nom, je compte en faire éclat tout à travers la ville. Je vais faire un scandale affreux. Soyez tranquille. Don Salluste. à part. Diable ! Vivement et se rapprochant de don César. Garde l’argent, mais quitte la maison. Don César. Oui ! Vous me feriez suivre ! On sait votre façon. Puis je retournerais, aimable destinée, contempler ton azur, ô Méditerranée ! Point. Don Salluste. Crois-moi. Don César. Non. D’ailleurs, dans ce palais-prison, je sens quelqu’un en proie à votre trahison. Toute intrigue de cour est une échelle double. D’un côté, bras liés, morne et le regard trouble, monte le patient ; de l’autre, le bourreau. -or vous êtes bourreau-nécessairement. Don Salluste. Oh ! Don César. Moi ! Je tire l’échelle, et patatras ! Don Salluste. Je jure... Don César. Je veux, pour tout gâter, rester dans l’aventure. Je vous sais assez fort, cousin, assez subtil, pour pendre deux ou trois pantins au même fil. Tiens, j’en suis un ! Je reste ! Don Salluste. écoute... Don César. Rhétorique ! Ah ! Vous me faites vendre aux pirates d’Afrique ! Ah ! Vous me fabriquez ici des faux César ! Ah ! Vous compromettez mon nom ! Don Salluste. Hasard ! Don César. Hasard ? Mets que font les fripons pour les sots qui le mangent. Point de hasard ! Tant pis si vos plans se dérangent ! Mais je prétends sauver ceux qu’ici vous perdez. Je vais crier mon nom sur les toits. Il monte sur l’appui de la fenêtre et regarde au dehors. Attendez ! Juste ! Des alguazils passent sous la fenêtre. Il passe son bras à travers les barreaux, et l’agite en criant. Holà ! Don Salluste, effaré, sur le devant du théâtre. à part. Tout est perdu s’il se fait reconnaître ! Entrent les alguazils précédés d’un alcade. Don Salluste paraît en proie à une vive perplexité. Don César va vers l’alcade d’un air de triomphe.


ACTE 4 SCENE 8[modifier]

Les mêmes, un alcade, des alguazils. Don César, à l’alcade. Vous allez consigner dans vos procès-verbaux... Don Salluste, montrant don César à l’alcade. Que voici le fameux voleur Matalobos ! Don César, stupéfait. Comment ! Don Salluste, à part. Je gagne tout en gagnant vingt-quatre heures. à l’alcade. Cet homme ose en plein jour entrer dans les demeures. Saisissez ce voleur. Les alguazils saisissent don César au collet. Don César, furieux, à don Salluste. Je suis votre valet, vous mentez hardiment ! L’Alcade. Qui donc nous appelait ? Don Salluste. C’est moi. Don César. Pardieu ! C’est fort ! L’Alcade. Paix ! Je crois qu’il raisonne. Don César. Mais je suis don César De Bazan en personne ! Don Salluste. Don César ? -regardez son manteau, s’il vous plaît. Vous trouverez Salluste écrit sous le collet. C’est un manteau qu’il vient de me voler. Les alguazils arrachent le manteau, l’alcade l’examine. L’Alcade. C’est juste. Don Salluste. Et le pourpoint qu’il porte... Don César, à part. Oh ! Le damné Salluste ! Don Salluste, continuant. Il est au comte d’Albe, auquel il fut volé... - montrant un écusson brodé sur le parement de la manche gauche. Dont voici le blason ! Don César, à part. Il est ensorcelé ! L’Alcade, examinant le blason. Oui, les deux châteaux d’or... Don Salluste. Et puis, les deux chaudières. Enriquez et Gusman. En se débattant, don César fait tomber quelques doublons de ses poches. Don Salluste montre à l’alcade la façon dont elles sont remplies. Sont-ce là les manières dont les honnêtes gens portent l’argent qu’ils ont ? L’Alcade, hochant la tête. Hum ! Don César, à part. Je suis pris ! Les alguazils le fouillent et lui prennent son argent. Un Alguazil, fouillant. Voilà des papiers. Don César, à part. Ils y sont ! Oh ! Pauvres billets doux sauvés dans mes traverses ! L’Alcade, examinant les papiers. Des lettres... qu’est cela ? -d’écritures diverses ? ... Don Salluste, lui faisant remarquer les suscriptions. Toutes au comte d’Albe ! L’Alcade. Oui. Don César. Mais... Les Alguazils, lui liant les mains. Pris ! Quel bonheur ! Un Alguazil, entrant, à l’alcade. Un homme est là qu’on vient d’assassiner, seigneur. L’Alcade. Quel est l’assassin ? Don Salluste, montrant don César. Lui ! Don César, à part. Ce duel ! Quelle équipée ! Don Salluste. En entrant, il tenait à la main une épée. La voilà. L’Alcade, examinant l’épée. Du sang. -bien. à don César. Allons, marche avec eux ! Don Salluste, à don César, que les alguazils emmènent. Bonsoir, Matalobos. Don César, faisant un pas vers lui et le regardant fixement. Vous êtes un fier gueux !