Ruy Blas

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Ruy Blas
1838

Sommaire

[modifier] PREFACE

Trois espèces de spectateurs composent ce qu' on est convenu d' appeler le public : premièrement, les femmes ; deuxièmement, les penseurs ; troisièmement, la foule proprement dite. Ce que la foule demande presque exclusivement à l' œuvre dramatique, c' est de l' action ; ce que les femmes y veulent avant tout, c' est de la passion ; ce qu' y cherchent plus spécialement les penseurs, ce sont des caractères. Si l' on étudie attentivement ces trois classes de spectateurs, voici ce qu' on remarque : la foule est tellement amoureuse de l' action, qu' au besoin elle fait bon marché des caractères et des passions. Les femmes, que l' action intéresse d' ailleurs, sont si absorbées par les développements de la passion, qu' elles se préoccupent peu du dessin des caractères ; quant aux penseurs, ils ont un tel goût de voir des caractères, c' est-à-dire des hommes, vivre sur la scène, que, tout en accueillant volontiers la passion comme incident naturel dans l' œuvre dramatique, ils en viennent presque à y être importunés par l' action. Cela tient à ce que la foule demande surtout au théâtre des sensations ; la femme, des émotions ; le penseur, des méditations. Tous veulent un plaisir ; mais ceux-ci, le plaisir des yeux ; celles-là, le plaisir du cœur ; les derniers, le plaisir de l' esprit. De là, sur notre scène, trois espèces d' œuvres bien distinctes : l' une vulgaire et inférieure, les deux autres illustres et supérieures, mais qui toutes les trois satisfont un besoin : le mélodrame pour la foule ; pour les femmes, la tragédie qui analyse la passion ; pour les penseurs, la comédie qui peint l' humanité.

Disons-le en passant, nous ne prétendons rien établir ici de rigoureux, et nous prions le lecteur d' introduire de lui-même dans notre pensée les restrictions qu' elle peut contenir. Les généralités admettent toujours les exceptions ; nous savons fort bien que la foule est une grande chose dans laquelle on trouve tout, l' instinct du beau comme le goût du médiocre, l' amour de l' idéal comme l' appétit du commun ; nous savons également que tout penseur complet doit être femme par les côtés délicats du cœur ; et nous n' ignorons pas que, grâce à cette loi mystérieuse qui lie les sexes l' un à l' autre aussi bien par l' esprit que par le corps, bien souvent dans une femme il y a un penseur. Ceci posé, et après avoir prié de nouveau le lecteur de ne pas attacher un sens trop absolu aux quelques mots qui nous restent à dire, nous reprenons.

Pour tout homme qui fixe un regard sérieux sur les trois sortes de spectateurs dont nous venons de parler, il est évident qu' elles ont toutes les trois raison. Les femmes ont raison de vouloir être émues, les penseurs ont raison de vouloir être enseignés, la foule n' a pas tort de vouloir être amusée. De cette évidence se déduit la loi du drame. En effet, au delà de cette barrière de feu qu' on appelle la rampe du théâtre, et qui sépare le monde réel du monde idéal, créer et faire vivre, dans les conditions combinées de l' art et de la nature, des caractères, c' est-à-dire, et nous le répétons, des hommes ; dans ces hommes, dans ces caractères, jeter des passions qui développent ceux-ci et modifient ceux-là ; et enfin, du choc de ces caractères et de ces passions avec les grandes lois providentielles, faire sortir la vie humaine, c' est-à-dire des événements grands, petits, douloureux, comiques, terribles, qui contiennent pour le cœur ce plaisir qu' on appelle l' intérêt, et pour l' esprit cette leçon qu' on appelle la morale : tel est le but du drame. On le voit, le drame tient de la tragédie par la peinture des passions, et de la comédie par la peinture des caractères. Le drame est la troisième grande forme de l' art, comprenant, enserrant, et fécondant les deux premières. Corneille et Molière existeraient indépendamment l' un de l' autre, si Shakespeare n' était entre eux, donnant à Corneille la main gauche, à Molière la main droite. De cette façon, les deux électricités opposées de la comédie et de la tragédie se rencontrent, et l' étincelle qui en jaillit, c' est le drame.

En expliquant, comme il les entend et comme il les a déjà indiqués plusieurs fois, le principe, la loi et le but du drame, l' auteur est loin de se dissimuler l' exiguïté de ses forces et la brièveté de son esprit. Il définit ici, qu' on ne s' y méprenne pas, non ce qu' il a fait, mais ce qu' il a voulu faire. Il montre ce qui a été pour lui le point de départ. Rien de plus.

Nous n' avons en tête de ce livre que peu de lignes à écrire, et l' espace nous manque pour les développements nécessaires. Qu' on nous permette donc de passer, sans nous appesantir autrement sur la transition, des idées générales que nous venons de poser, et qui, selon nous, toutes les conditions de l' idéal étant maintenues du reste, régissent l' art tout entier, à quelques-unes des idées particulières que ce drame, Ruy Blas, peut soulever dans les esprits attentifs.

Et premièrement, pour ne prendre qu' un des côtés de la question, au point de vue de la philosophie de l' histoire, quel est le sens de ce drame ?

-expliquons-nous.

Au moment où une monarchie va s' écrouler, plusieurs phénomènes peuvent être observés. Et d' abord la noblesse tend à se dissoudre. En se dissolvant elle se divise, et voici de quelle façon :

le royaume chancelle, la dynastie s' éteint, la loi tombe en ruine ; l' unité politique s' émiette aux tiraillements de l' intrigue ; le haut de la société s' abâtardit et dégénère ; un mortel affaiblissement se fait sentir à tous au dehors comme au dedans ; les grandes choses de l' état sont tombées, les petites seules sont debout, triste spectacle public ; plus de police, plus d' armée, plus de finances ; chacun devine que la fin arrive. De là, dans tous les esprits, ennui de la veille, crainte du lendemain, défiance de tout homme, découragement de toute chose, dégoût profond. Comme la maladie de l' état est dans la tête, la noblesse, qui y touche, en est la première atteinte. Que devient-elle alors ? Une partie des gentilshommes, la moins honnête et la moins généreuse, reste à la cour. Tout va être englouti, le temps presse, il faut se hâter, il faut s' enrichir, s' agrandir et profiter des circonstances. On ne songe plus qu' à soi. Chacun se fait, sans pitié pour le pays, une petite fortune particulière dans un coin de la grande infortune publique. On est courtisan, on est ministre, on se dépêche d' être heureux et puissant. On a de l' esprit, on se déprave, et l' on réussit. Les ordres de l' état, les dignités, les places, l' argent, on prend tout, on veut tout, on pille tout. On ne vit plus que par l' ambition et la cupidité. On cache les désordres secrets que peut engendrer l' infirmité humaine sous beaucoup de gravité extérieure. Et, comme cette vie acharnée aux vanités et aux jouissances de l' orgueil a pour première condition l' oubli de tous les sentiments naturels, on y devient féroce. Quand le jour de la disgrâce arrive, quelque chose de monstrueux se développe dans le courtisan tombé, et l' homme se change en démon.

L' état désespéré du royaume pousse l' autre moitié de la noblesse, la meilleure et la mieux née, dans une autre voie. Elle s' en va chez elle, elle rentre dans ses palais, dans ses châteaux, dans ses seigneuries. Elle a horreur des affaires, elle n' y peut rien, la fin du monde approche ;

qu' y faire et à quoi bon se désoler ? Il faut s' étourdir, fermer les yeux, vivre, boire, aimer, jouir. Qui sait ? A-t-on même un an devant soi ? Cela dit, ou même simplement senti, le gentilhomme prend la chose au vif, décuple sa livrée, achète des chevaux, enrichit des femmes, ordonne des fêtes, paie des orgies, jette, donne, vend, achète, hypothèque, compromet, dévore, se livre aux usuriers et met le feu aux quatre coins de son bien. Un beau matin, il lui arrive un malheur. C' est que, quoique la monarchie aille grand train, il s' est ruiné avant elle. Tout est fini, tout est brûlé. De toute cette belle vie flamboyante il ne reste pas même de la fumée ; elle s' est envolée. De la cendre, rien de plus. Oublié et abandonné de tous, excepté de ses créanciers, le pauvre gentilhomme devient alors ce qu' il peut, un peu aventurier, un peu spadassin, un peu bohémien. Il s' enfonce et disparaît dans la foule, grande masse terne et noire que, jusqu' à ce jour, il a à peine entrevue de loin sous ses pieds. Il s' y plonge, il s' y réfugie. Il n' a plus d' or, mais il lui reste le soleil, cette richesse de ceux qui n' ont rien. Il a d' abord habité le haut de la société, voici maintenant qu' il vient se loger dans le bas, et qu' il s' en accommode ; il se moque de son parent l' ambitieux, qui est riche et qui est puissant ; il devient philosophe, et il compare les voleurs aux courtisans. Du reste, bonne, brave, loyale et intelligente nature ; mélange du poëte, du gueux et du prince ; riant de tout ; faisant aujourd' hui rosser le guet par ses camarades comme autrefois par ses gens, mais n' y touchant pas ; alliant dans sa manière, avec quelque grâce, l' impudence du marquis à l' effronterie du zingaro ; souillé au dehors, sain au dedans ; et n' ayant plus du gentilhomme que son honneur qu' il garde, son nom qu' il cache, et son épée qu' il montre.

Si le double tableau que nous venons de tracer s' offre dans l' histoire de toutes les monarchies à un moment donné, il se présente particulièrement en Espagne d' une façon frappante à la fin du dix-septième siècle. Ainsi, si l' auteur avait réussi à exécuter cette partie de sa pensée, ce qu' il est loin de supposer, dans le drame qu' on va lire, la première moitié de la noblesse espagnole à cette époque se résumerait en don Salluste, et la seconde moitié en don César. Tous deux cousins, comme il convient. Ici, comme partout, en esquissant ce croquis de la noblesse castillane vers 1695, nous réservons, bien entendu, les rares et vénérables exceptions.

-poursuivons.

En examinant toujours cette monarchie et cette époque, au-dessous de la noblesse ainsi partagée, et qui pourrait, jusqu' à un certain point, être personnifiée dans les deux hommes que nous venons de nommer, on voit remuer dans l' ombre quelque chose de grand, de sombre et d' inconnu. C' est le peuple. Le peuple, qui a l' avenir et qui n' a pas le présent ; le peuple, orphelin, pauvre, intelligent et fort ; placé très bas, et aspirant très haut ; ayant sur le dos les marques de la servitude et dans le cœur les préméditations du génie ; le peuple, valet des grands seigneurs, et amoureux, dans sa misère et dans son abjection, de la seule figure qui, au milieu de cette société écroulée, représente pour lui, dans un divin rayonnement, l' autorité, la charité et la fécondité. Le peuple, ce serait Ruy Blas.

Maintenant, au-dessus de ces trois hommes qui, ainsi considérés, feraient vivre et marcher, aux yeux du spectateur, trois faits, et, dans ces trois faits, toute la monarchie espagnole au dix-septième siècle ; au-dessus de ces trois hommes, disons-nous, il y a une pure et lumineuse créature, une femme, une reine. Malheureuse comme femme, car elle est comme si elle n' avait pas de mari ; malheureuse comme reine, car elle est comme si elle n' avait pas de roi ; penchée vers ceux qui sont au-dessous d' elle par pitié royale et par instinct de femme aussi peut-être, et regardant en bas pendant que Ruy Blas, le peuple, regarde en haut.

Aux yeux de l' auteur, et sans préjudice de ce que les personnages accessoires peuvent apporter à la vérité de l' ensemble, ces quatre têtes ainsi groupées résumeraient les principales saillies qu' offrait au regard du philosophe historien la monarchie espagnole il y a cent quarante ans. à ces quatre têtes il semble qu' on pourrait en ajouter une cinquième, celle du roi Charles Ii. Mais, dans l' histoire comme dans le drame, Charles Ii d' Espagne n' est pas une figure, c' est une ombre. à présent, hâtons-nous de le dire, ce qu' on vient de lire n' est point l' explication de Ruy Blas .

C' en est simplement un des aspects. C' est l' impression particulière que pourrait laisser ce drame, s' il valait la peine d' être étudié, à l' esprit grave et consciencieux qui l' examinerait, par exemple, du point de vue de la philosophie de l' histoire. Mais, si peu qu' il soit, ce drame, comme toutes les choses de ce monde, a beaucoup d' autres aspects et peut être envisagé de beaucoup d' autres manières. On peut prendre plusieurs vues d' une idée comme d' une montagne. Cela dépend du lieu où l' on se place. Qu' on nous passe, seulement pour rendre claire notre idée, une comparaison infiniment trop ambitieuse : le mont Blanc, vu de la Croix-De-Fléchères, ne ressemble pas au mont Blanc vu de Sallenches.

Pourtant c' est toujours le mont Blanc.

De même, pour tomber d' une très grande chose à une très petite, ce drame, dont nous venons d' indiquer le sens historique, offrirait une tout autre figure, si on le considérait d' un point de vue beaucoup plus élevé encore, du point de vue purement humain. Alors don Salluste serait l' égoïsme absolu, le souci sans repos ; don César, son contraire, serait le désintéressement et l' insouciance ; on verrait dans Ruy Blas le génie et la passion comprimés par la société, et s' élançant d' autant plus haut que la compression est plus violente ; la reine enfin, ce serait la vertu minée par l' ennui.

Au point de vue uniquement littéraire, l' aspect de cette pensée telle quelle, intitulée Ruy Blas , changerait encore. Les trois formes souveraines de l' art pourraient y paraître personnifiées et résumées. Don Salluste serait le drame, don César la comédie, Ruy Blas la tragédie. Le drame noue l' action, la comédie l' embrouille, la tragédie la tranche.

Tous ces aspects sont justes et vrais, mais aucun d' eux n' est complet. La vérité absolue n' est que dans l' ensemble de l' œuvre. Que chacun y trouve ce qu' il y cherche, et le poëte, qui ne s' en flatte pas du reste, aura atteint son but. Le sujet philosophique de Ruy Blas , c' est le peuple aspirant aux régions élevées ; le sujet humain, c' est un homme qui aime une femme ; le sujet dramatique, c' est un laquais qui aime une reine. La foule qui se presse chaque soir devant cette œuvre, parce qu' en France jamais l' attention publique n' a fait défaut aux tentatives de l' esprit, quelles qu' elles soient d' ailleurs, la foule, disons-nous, ne voit dans Ruy Blas que ce dernier sujet, le sujet dramatique, le laquais ; et elle a raison.

Et ce que nous venons de dire de Ruy Blas nous semble évident de tout autre ouvrage. Les œuvres vénérables des maîtres ont même cela de remarquable qu' elles offrent plus de faces à étudier que les autres. Tartuffe fait rire ceux-ci et trembler ceux-là. Tartuffe, c' est le serpent domestique ; ou bien c' est l' hypocrite ; ou bien c' est l' hypocrisie. C' est tantôt un homme, tantôt une idée. Othello, pour les uns, c' est un noir qui aime une blanche ; pour les autres, c' est un parvenu qui a épousé une patricienne ; pour ceux-là, c' est un jaloux ; pour ceux-ci, c' est la jalousie. Et cette diversité d' aspects n' ôte rien à l' unité fondamentale de la composition. Nous l' avons déjà dit ailleurs : mille rameaux et un tronc unique.

Si l' auteur de ce livre a particulièrement insisté sur la signification historique de Ruy Blas , c' est que, dans sa pensée, par le sens historique, et, il est vrai, par le sens historique uniquement, Ruy Blas se rattache à Hernani . Le grand fait de la noblesse se montre, dans Hernani comme dans Ruy Blas , à côté du grand fait de la royauté. Seulement, dans Hernani , comme la royauté absolue n' est pas faite, la noblesse lutte encore contre le roi, ici avec l' orgueil, là avec l' épée ; à demi féodale, à demi rebelle. En 1519, le seigneur vit loin de la cour, dans la montagne, en bandit comme Hernani, ou en patriarche comme Ruy Gomez. Deux cents ans plus tard, la question est retournée. Les vassaux sont devenus des courtisans. Et, si le seigneur sent encore d' aventure le besoin de cacher son nom, ce n' est pas pour échapper au roi, c' est pour échapper à ses créanciers. Il ne se fait pas bandit, il se fait bohémien. -on sent que la royauté absolue a passé pendant de longues années sur ces nobles têtes, courbant l' une, brisant l' autre. Et puis, qu' on nous permette ce dernier mot, entre Hernani et Ruy Blas , deux siècles de l' Espagne sont encadrés ; deux grands siècles, pendant lesquels il a été donné à la descendance de Charles-Quint de dominer le monde ; deux siècles que la providence, chose remarquable, n' a pas voulu allonger d' une heure, car Charles-Quint naît en 1500, et Charles II meurt en 1700. En 1700, Louis XIV héritait de Charles-Quint, comme en 1800 Napoléon héritait de Louis XIV. Ces grandes apparitions de dynasties qui illuminent par moments l' histoire sont pour l' auteur un beau et mélancolique spectacle sur lequel ses yeux se fixent souvent. Il essaie parfois d' en transporter quelque chose dans ses œuvres. Ainsi il a voulu remplir Hernani du rayonnement d' une aurore, et couvrir Ruy Blas des ténèbres d' un crépuscule. Dans Hernani , le soleil de la maison d' Autriche se lève ; dans Ruy Blas , il se couche.

Paris, 25 novembre 1838.

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[modifier] ACTE 1 SCENE 1


Le salon de Danaé dans le palais du roi, à Madrid.
Ameublement magnifique dans le goût demi-flamand du
temps de Philippe Iv. à gauche, une grande fenêtre
à châssis dorés et à petits carreaux. Des deux côtés,
sur un pan coupé, une porte basse donnant dans quelque
appartement intérieur. Au fond, une grande cloison
vitrée à châssis dorés s' ouvrant par une large porte
également vitrée sur une longue galerie. Cette galerie,
qui traverse tout le théâtre, est masquée par
d' immenses rideaux qui tombent du haut en bas de la
cloison vitrée. Une table, un fauteuil, et ce qu' il
faut pour écrire.

Don Salluste entre par la petite porte de gauche,
suivi de Ruy Blas et de Gudiel, qui porte une
cassette et divers paquets qu' on dirait disposés pour
un voyage. Don Salluste est vêtu de velours noir,
costume de cour du temps de Charles Ii. La toison
d' or au cou. Par-dessus l' habillement noir, un riche
manteau de velours vert clair, brodé d' or et
doublé de satin noir. épée à grande coquille. Chapeau
à plumes blanches. Gudiel est en noir, épée au côté.
Ruy Blas est en livrée. Haut-de-chausses et
justaucorps bruns. Surtout galonné, rouge et or.
Tête nue. Sans épée.

Don Salluste De Bazan, Gudiel ; par instants
Ruy Blas.
Don Salluste.
Ruy Blas, fermez la porte, -ouvrez cette fenêtre.
Ruy Blas obéit, puis, sur un signe de don Salluste,
il sort par la porte du fond.
Don Salluste va à la fenêtre.
Ils dorment encor tous ici, -le jour va naître.
Il se tourne brusquement vers Gudiel.
Ah ! C' est un coup de foudre ! ... -oui, mon règne est
passé,
Gudiel ! -renvoyé, disgracié, chassé ! -
ah ! Tout perdre en un jour ! -l' aventure est secrète
encor, n' en parle pas. -oui, pour une amourette,
-chose, à mon âge, sotte et folle, j' en convien ! -
avec une suivante, une fille de rien !
Séduite, beau malheur ! Parce que la donzelle
est à la reine, et vient de Neubourg avec elle,
que cette créature a pleuré contre moi,
et traîné son enfant dans les chambres du roi ;
ordre de l' épouser. Je refuse. On m' exile.
On m' exile ! Et vingt ans d' un labeur difficile,
vingt ans d' ambition, de travaux nuit et jour ;
le président haï des alcades de cour,
dont nul ne prononçait le nom sans épouvante ;
le chef de la maison de Bazan, qui s' en vante ;
mon crédit, mon pouvoir ; tout ce que je rêvais,
tout ce que je faisais et tout ce que j' avais,
charge, emplois, honneurs, tout en un instant
s' écroule
au milieu des éclats de rire de la foule !
Gudiel.
Nul ne le sait encor, monseigneur.
Don Salluste.
Mais demain !
Demain, on le saura ! -nous serons en chemin.
Je ne veux pas tomber, non, je veux disparaître !
Il déboutonne violemment son pourpoint.
-tu m' agrafes toujours comme on agrafe un prêtre,
tu serres mon pourpoint, et j' étouffe, mon cher ! -
il s' assied.
Oh ! Mais je vais construire, et sans en avoir l' air,
une sape profonde, obscure et souterraine !
-chassé ! -
il se lève.
Gudiel.
D' où vient le coup, monseigneur ?
Don Salluste.
De la reine.
Oh ! Je me vengerai, Gudiel ! Tu m' entends.
Toi dont je suis l' élève, et qui depuis vingt ans
m' as aidé, m' as servi dans les choses passées,
tu sais bien jusqu' où vont dans l' ombre mes pensées,
comme un bon architecte, au coup d' oeil exercé,
connaît la profondeur du puits qu' il a creusé.
Je pars. Je vais aller à Finlas, en Castille,
dans mes états, -et là, songer ! -pour une fille !
-toi, règle le départ, car nous sommes pressés.
Moi, je vais dire un mot au drôle que tu sais.
à tout hasard. Peut-il me servir ? Je l' ignore.
Ici jusqu' à ce soir je suis le maître encore.
Je me vengerai, va ! Comment ? Je ne sais pas ;
mais je veux que ce soit effrayant ! -de ce pas
va faire nos apprêts, et hâte-toi. -silence !
Tu pars avec moi. Va.
Gudiel salue et sort. -don Salluste appelant.
-Ruy Blas !
Ruy Blas, se présentant à la porte du fond.
Votre excellence ?
Don Salluste.
Comme je ne dois plus coucher dans le palais,
il faut laisser les clefs et clore les volets.
Ruy Blas, s' inclinant.
Monseigneur, il suffit.
Don Salluste.
écoutez, je vous prie.
La reine va passer, là, dans la galerie,
en allant de la messe à sa chambre d' honneur,
dans deux heures. Ruy Blas, soyez là.
Ruy Blas.
Monseigneur,
j' y serai.
Don Salluste, à la fenêtre.
Voyez-vous cet homme dans la place
qui montre aux gens de garde un papier, et qui
passe ?
Faites-lui, sans parler, signe qu' il peut monter.
Par l' escalier étroit.
Ruy Blas obéit. Don Salluste continue en lui
montrant la petite porte à droite.
-avant de nous quitter,
dans cette chambre où sont les hommes de police,
voyez donc si les trois alguazils de service
sont éveillés.
Ruy Blas.
Il va à la porte, l' entr' ouvre et revient.
Seigneur, ils dorment.
Don Salluste.
Parlez bas.
J' aurai besoin de vous, ne vous éloignez pas.
Faites le guet afin que les fâcheux nous laissent.
Entre don César De Bazan. Chapeau défoncé.
Grande cape déguenillée qui ne laisse voir de sa
toilette que des bas mal tirés et des souliers
crevés. épée de spadassin.
Au moment où il entre, lui et Ruy Blas se
regardent et font en même temps, chacun de son
côté, un geste de surprise.
Don Salluste, les observant, à part.
Ils se sont regardés ! Est-ce qu' ils se
connaissent ?
Ruy Blas sort.

[modifier] ACTE 1 SCENE 2


Don Salluste, don César.
Don Salluste.
Ah ! Vous voilà, bandit !
Don César.
Oui, cousin, me voilà.
Don Salluste.
C' est grand plaisir de voir un gueux comme cela !
Don César, saluant.
Je suis charmé...
Don Salluste.
Monsieur, on sait de vos histoires.
Don César, gracieusement.
Qui sont de votre goût ?
Don Salluste.
Oui, des plus méritoires.
Don Charles De Mira l' autre nuit fut volé.
On lui prit son épée à fourreau ciselé
et son buffle. C' était la surveille de pâques.
Seulement, comme il est chevalier de saint-Jacques,
la bande lui laissa son manteau
Don César.
Doux jésus !
Pourquoi ?
Don Salluste.
Parce que l' ordre était brodé dessus.
Eh bien, que dites-vous de l' algarade ?
Don César.
Ah ! Diable !
Je dis que nous vivons dans un siècle effroyable !
Qu' allons-nous devenir, bon dieu ! Si les voleurs
vont courtiser saint Jacque et le mettre des
leurs ?
Don Salluste.
Vous en étiez !
Don César.
Eh bien, -oui ! S' il faut que je parle,
j' étais là. Je n' ai pas touché votre don Charle,
j' ai donné seulement des conseils.
Don Salluste.
Mieux encor.
La lune étant couchée, hier, Plaza-Mayor,
toutes sortes de gens, sans coiffe et sans semelle,
qui hors d' un bouge affreux se ruaient pêle-mêle,
ont attaqué le guet. -vous en étiez !
Don César.
Cousin,
j' ai toujours dédaigné de battre un argousin.
J' étais là. Rien de plus. Pendant les estocades,
je marchais en faisant des vers sous les arcades.
On s' est fort assommé.
Don Salluste.
Ce n' est pas tout.
Don César.
Voyons.
Don Salluste.
En France, on vous accuse, entre autres actions,
avec vos compagnons à toute loi rebelles,
d' avoir ouvert sans clef la caisse des gabelles.
Don César.
Je ne dis pas. -la France est pays ennemi.
Don Salluste.
En Flandre, rencontrant dom Paul Barthélemy,
lequel portait à Mons le produit d' un vignoble
qu' il venait de toucher pour le chapitre noble,
vous avez mis la main sur l' argent du clergé.
Don César.
En Flandre ? -il se peut bien. J' ai beaucoup
voyagé.
-est-ce tout ?
Don Salluste.
Don César, la sueur de la honte,
lorsque je pense à vous, à la face me monte.
Don César.
Bon. Laissez-la monter.
Don Salluste.
Notre famille...
Don César.
Non.
Car vous seul à Madrid connaissez mon vrai nom.
Ainsi ne parlons pas famille !
Don Salluste.
Une marquise
me disait l' autre jour en sortant de l' église :
-quel est donc ce brigand qui, là-bas, nez au vent,
se carre, l' oeil au guet et la hanche en avant,
plus délabré que Job et plus fier que Bragance,
drapant sa gueuserie avec son arrogance,
et qui, froissant du poing sous sa manche en haillons
l' épée à lourd pommeau qui lui bat les talons,
promène, d' une mine altière et magistrale,
sa cape en dents de scie et ses bas en spirale ?
Don César, jetant un coup d' oeil sur sa toilette.
Vous avez répondu : c' est ce cher Zafari !
Don Salluste.
Non ; j' ai rougi, monsieur.
Don César.
Eh bien ! La dame a ri.
Voilà. J' aime beaucoup faire rire les femmes.
Don Salluste.
Vous n' allez fréquentant que spadassins infâmes !
Don César.
Des clercs ! Des écoliers doux comme des moutons !
Don Salluste.
Partout on vous rencontre avec des jeannetons !
Don César.
ô lucindes d' amour ! ô douces Isabelles !
Eh bien ! Sur votre compte on en entend de belles !
Quoi ! L' on vous traite ainsi, beautés à l' oeil
mutin,
à qui je dis le soir mes sonnets du matin !
Don Salluste.
Enfin, Matalobos, ce voleur de Galice
qui désole Madrid malgré notre police,
il est de vos amis !
Don César.
Raisonnons, s' il vous plaît.
Sans lui j' irais tout nu, ce qui serait fort laid.
Me voyant sans habit, dans la rue, en décembre,
la chose le toucha. -ce fat parfumé d' ambre,
le comte d' Albe, à qui l' autre mois fut volé
son beau pourpoint de soie...
Don Salluste.
Eh bien ?
Don César.
C' est moi qui l' ai.
Matalobos me l' a donné.
Don Salluste.
L' habit du comte !
Vous n' êtes pas honteux ? ...
Don César.
Je n' aurai jamais honte
de mettre un bon pourpoint, brodé, passementé,
qui me tient chaud l' hiver et me fait beau l' été.
-voyez, il est tout neuf. -
il entr' ouvre son manteau, qui laisse voir un
superbe pourpoint de satin rose brodé d' or.
Les poches en sont pleines
de billets doux au comte adressés par centaines.
Souvent, pauvre, amoureux, n' ayant rien sous la dent,
j' avise une cuisine au soupirail ardent
d' où la vapeur des mets aux narines me monte.
Je m' assieds là. J' y lis les billets doux du comte,
et, trompant l' estomac et le cœur tour à tour,
j' ai l' odeur du festin et l' ombre de l' amour !
Don Salluste.
Don César...
Don César.
Mon cousin, tenez, trêve aux reproches.
Je suis un grand seigneur, c' est vrai, l' un de vos
proches ;
je m' appelle César, comte de Garofa ;
mais le sort de folie en naissant me coiffa.
J' étais riche, j' avais des palais, des domaines,
je pouvais largement renter les Célimènes.
Bah ! Mes vingt ans n' étaient pas encor révolus
que j' avais mangé tout ! Il ne me restait plus
de mes prospérités, ou réelles ou fausses,
qu' un tas de créanciers hurlant après mes chausses.
Ma foi, j' ai pris la fuite et j' ai changé de nom.
à présent, je ne suis qu' un joyeux compagnon,
Zafari, que hors vous nul ne peut reconnaître.
Vous ne me donnez pas du tout d' argent, mon maître ;
je m' en passe. Le soir, le front sur un pavé,
devant l' ancien palais des comtes de Tevé,
-c' est là, depuis neuf ans, que la nuit je
m' arrête, -
je vais dormir avec le ciel bleu sur ma tête.
Je suis heureux ainsi. Pardieu, c' est un beau sort !
Tout le monde me croit dans l' Inde, au diable,
-mort.
La fontaine voisine a de l' eau, j' y vais boire,
et puis je me promène avec un air de gloire.
Mon palais, d' où jadis mon argent s' envola,
appartient à cette heure au nonce Espinola.
C' est bien. Quand par hasard jusque-là je m' enfonce,
je donne des avis aux ouvriers du nonce
occupés à sculpter sur la porte un Bacchus. -
maintenant, pouvez-vous me prêter dix écus ?
Don Salluste.
écoutez-moi...
Don César, croisant les bras.
Voyons à présent votre style.
Don Salluste.
Je vous ai fait venir, c' est pour vous être utile.
César, sans enfants, riche, et de plus votre aîné,
je vous vois à regret vers l' abîme entraîné ;
je veux vous en tirer. Bravache que vous êtes,
vous êtes malheureux. Je veux payer vos dettes,
vous rendre vos palais, vous remettre à la cour,
et refaire de vous un beau seigneur d' amour.
Que Zafari s' éteigne et que César renaisse.
Je veux qu' à votre gré vous puisiez dans ma caisse,
sans crainte, à pleines mains, sans soin de l' avenir.
Quand on a des parents il faut les soutenir,
César, et pour les siens se montrer pitoyable...
pendant que don Salluste parle, le visage de
don César prend une expression de plus en plus
étonnée, joyeuse et confiante ; enfin il éclate.
Don César.
Vous avez toujours eu de l' esprit comme un diable,
et c' est fort éloquent ce que vous dites là.
-continuez.
Don Salluste.
César, je ne mets à cela
qu' une condition. -dans l' instant je m' explique.
Prenez d' abord ma bourse.
Don César, empoignant la bourse, qui est pleine
d' or.
Ah ça ! C' est magnifique !
Don Salluste.
Et je vous vais donner cinq cents ducats...
Don César, ébloui.
Marquis !
Don Salluste, continuant.
Dès aujourd' hui.
Don César.
Pardieu, je vous suis tout acquis.
Quant aux conditions, ordonnez. Foi de brave,
mon épée est à vous. Je deviens votre esclave,
et, si cela vous plaît, j' irai croiser le fer
avec don Spavento, capitan de l' enfer.
Don Salluste.
Non, je n' accepte pas, don César, et pour cause,
votre épée.
Don César.
Alors quoi ? Je n' ai guère autre chose.
Don Salluste, se rapprochant de lui et baissant la
voix.
Vous connaissez, -et c' est en ce cas un bonheur, -
tous les gueux de Madrid ?
Don César.
Vous me faites honneur.
Don Salluste.
Vous en traînez toujours après vous une meute ;
vous pourriez, au besoin, soulever une émeute,
je le sais. Tout cela peut-être servira.
Don César, éclatant de rire.
D' honneur ! Vous avez l' air de faire un opéra.
Quelle part donnez-vous dans l' œuvre à mon génie ?
Sera-ce le poëme ou bien la symphonie ?
Commandez. Je suis fort pour le charivari.
Don Salluste, gravement.
Je parle à don César et non à Zafari.
Baissant la voix de plus en plus.
écoute. J' ai besoin, pour un résultat sombre,
de quelqu' un qui travaille à mon côté dans l' ombre
et qui m' aide à bâtir un grand événement.
Je ne suis pas méchant, mais il est tel moment
où le plus délicat, quittant toute vergogne,
doit retrousser sa manche et faire la besogne.
Tu seras riche, mais il faut m' aider sans bruit
à dresser, comme font les oiseleurs la nuit,
un bon filet caché sous un miroir qui brille,
un piège d' alouette ou bien de jeune fille.
Il faut, par quelque plan terrible et merveilleux,
-tu n' es pas, que je pense, un homme
scrupuleux, -
me venger !
Don César.
Vous venger ?
Don Salluste.
Oui.
Don César.
De qui ?
Don Salluste.
D' une femme.
Don César.
Il se redresse et regarde fièrement don Salluste.
Ne m' en dites pas plus. Halte-là ! -sur mon âme,
mon cousin, en ceci voilà mon sentiment.
Celui qui, bassement et tortueusement,
se venge, ayant le droit de porter une lame,
noble, par une intrigue, homme, sur une femme,
et qui, né gentilhomme, agit en alguazil,
celui-là, -fût-il grand de Castille, fût-il
suivi de cent clairons sonnant des tintamarres,
fût-il tout harnaché d' ordres et de chamarres,
et marquis, et vicomte, et fils des anciens preux, -
n' est pour moi qu' un maraud sinistre et ténébreux
que je voudrais, pour prix de sa lâcheté vile,
voir pendre à quatre clous au gibet de la ville !
Don Salluste.
César ! ...
Don César.
N' ajoutez pas un mot, c' est outrageant.
Il jette la bourse aux pieds de don Salluste.
Gardez votre secret, et gardez votre argent.
Oh ! Je comprends qu' on vole, et qu' on tue, et qu' on
pille,
que par une nuit noire on force une bastille,
d' assaut, la hache au poing, avec cent flibustiers ;
qu' on égorge estafiers, geôliers et guichetiers,
tous, taillant et hurlant, en bandits que nous sommes,
oeil pour oeil, dent pour dent, c' est bien ! Hommes
contre hommes !
Mais doucement détruire une femme ! Et creuser
sous ses pieds une trappe ! Et contre elle abuser,
qui sait ? De son humeur peut-être hasardeuse !
Prendre ce pauvre oiseau dans quelque glu hideuse !
Oh ! Plutôt qu' arriver jusqu' à ce déshonneur,
plutôt qu' être, à ce prix, un riche et haut seigneur,
-et je le dis ici pour dieu qui voit mon âme, -
j' aimerais mieux, plutôt qu' être à ce point infâme,
vil, odieux, pervers, misérable et flétri,
qu' un chien rongeât mon crâne au pied du pilori !
Don Salluste.
Cousin...
Don César.
De vos bienfaits je n' aurai nulle envie,
tant que je trouverai, vivant ma libre vie,
aux fontaines de l' eau, dans les champs le grand air,
à la ville un voleur qui m' habille l' hiver,
dans mon âme l' oubli des prospérités mortes,
et devant vos palais, monsieur, de larges portes
où je puis, à midi, sans souci du réveil,
dormir, la tête à l' ombre et les pieds au soleil !
-adieu donc. -de nous deux dieu sait quel est le
juste.
Avec les gens de cour, vos pareils, don Salluste,
je vous laisse, et je reste avec mes chenapans.
Je vis avec les loups, non avec les serpents.
Don Salluste.
Un instant...
Don César.
Tenez, maître, abrégeons la visite.
Si c' est pour m' envoyer en prison, faites vite.
Don Salluste.
Allons, je vous croyais, César, plus endurci.
L' épreuve vous est bonne et vous a réussi ;
je suis content de vous. Votre main, je vous prie.
Don César.
Comment !
Don Salluste.
Je n' ai parlé que par plaisanterie.
Tout ce que j' ai dit là, c' est pour vous éprouver.
Rien de plus.
Don César.
çà, debout vous me faites rêver.
La femme, le complot, cette vengeance...
Don Salluste.
Leurre !
Imagination ! Chimère !
Don César.
à la bonne heure !
Et l' offre de payer mes dettes ! Vision ?
Et les cinq cents ducats ! Imagination ?
Don Salluste.
Je vais vous les chercher.
Il se dirige vers la porte du fond, et fait signe
à Ruy Blas de rentrer.
Don César, à part sur le devant, et regardant
don Salluste de travers.
Hum ! Visage de traître !
Quand la bouche dit oui, le regard dit peut-être.
Don Salluste, à Ruy Blas.
Ruy Blas, restez ici.
à don César.
Je reviens.
Il sort par la petite porte de gauche. Sitôt qu' il
est sorti, don César et Ruy Blas vont vivement
l' un à l' autre.

[modifier] ACTE 1 SCENE 3


Don César, Ruy Blas.
Don César.
Sur ma foi,
je ne me trompais pas. C' est toi, Ruy Blas !
Ruy Blas.
C' est toi,
Zafari ! Que fais-tu dans ce palais ?
Don César.
J' y passe.
Mais je m' en vais. Je suis oiseau, j' aime l' espace.
Mais toi ? Cette livrée ? Est-ce un déguisement ?
Ruy Blas, avec amertume.
Non, je suis déguisé quand je suis autrement.
Don César.
Que dis-tu ?
Ruy Blas.
Donne-moi ta main que je la serre,
comme en cet heureux temps de joie et de misère
où je vivais sans gîte, où le jour j' avais faim,
où j' avais froid la nuit, où j' étais libre enfin !
-quand tu me connaissais, j' étais un homme encore.
Tous deux nés dans le peuple, -hélas ! C' était
l' aurore ! -
nous nous ressemblions au point qu' on nous prenait
pour frères ; nous chantions dès l' heure où l' aube
naît,
et le soir devant dieu, notre père et notre hôte,
sous le ciel étoilé nous dormions côte à côte.
Oui, nous partagions tout. Puis enfin arriva
l' heure triste où chacun de son côté s' en va.
Je te retrouve, après quatre ans, toujours le même,
joyeux comme un enfant, libre comme un bohème,
toujours ce Zafari, riche en sa pauvreté,
qui n' a rien eu jamais et n' a rien souhaité !
Mais moi, quel changement ! Frère, que te dirai-je ?
Orphelin, par pitié nourri dans un collège
de science et d' orgueil, de moi, triste faveur !
Au lieu d' un ouvrier on a fait un rêveur.
Tu sais, tu m' as connu. Je jetais mes pensées
et mes vœux vers le ciel en strophes insensées.
J' opposais cent raisons à ton rire moqueur.
J' avais je ne sais quelle ambition au cœur.
à quoi bon travailler ? Vers un but invisible
je marchais, je croyais tout réel, tout possible,
j' espérais tout du sort ! -et puis je suis de ceux
qui passent tout un jour, pensifs et paresseux,
devant quelque palais regorgeant de richesses,
à regarder entrer et sortir des duchesses. -
si bien qu' un jour, mourant de faim sur le pavé,
j' ai ramassé du pain, frère, où j' en ai trouvé :
dans la fainéantise et dans l' ignominie.
Oh ! Quand j' avais vingt ans, crédule à mon génie,
je me perdais, marchant pieds nus dans les chemins,
en méditations sur le sort des humains ;
j' avais bâti des plans sur tout, -une montagne
de projets ; -je plaignais le malheur de l' Espagne ;
je croyais, pauvre esprit, qu' au monde je
manquais... -
ami, le résultat, tu le vois : -un laquais !
Don César.
Oui, je le sais, la faim est une porte basse :
et, par nécessité lorsqu' il faut qu' il y passe,
le plus grand est celui qui se courbe le plus.
Mais le sort a toujours son flux et son reflux.
Espère.
Ruy Blas, secouant la tête.
Le marquis de Finlas est mon maître.
Don César.
Je le connais. -tu vis dans ce palais, peut-être ?
Ruy Blas.
Non, avant ce matin et jusqu' à ce moment
je n' en avais jamais passé le seuil.
Don César.
Vraiment ?
Ton maître cependant pour sa charge y demeure.
Ruy Blas.
Oui, car la cour le fait demander à toute heure.
Mais il a quelque part un logis inconnu,
où jamais en plein jour peut-être il n' est venu.
à cent pas du palais. Une maison discrète.
Frère, j' habite là. Par la porte secrète
dont il a seul la clef, quelquefois, à la nuit,
le marquis vient, suivi d' hommes qu' il introduit.
Ces hommes sont masqués et parlent à voix basse.
Ils s' enferment, et nul ne sait ce qui se passe.
Là, de deux noirs muets je suis le compagnon.
Je suis pour eux le maître. Ils ignorent mon nom.
Don César.
Oui, c' est là qu' il reçoit, comme chef des alcades,
ses espions, c' est là qu' il tend ses embuscades.
C' est un homme profond qui tient tout dans sa main.
Ruy Blas.
Hier, il m' a dit : -il faut être au palais demain.
Avant l' aurore. Entrez par la grille dorée. -
en arrivant il m' a fait mettre la livrée,
car l' habit odieux sous lequel tu me vois,
je le porte aujourd' hui pour la première fois.
Don César, lui serrant la main.
Espère !
Ruy Blas.
Espérer ! Mais tu ne sais rien encore.
Vivre sous cet habit qui souille et déshonore,
avoir perdu la joie et l' orgueil, ce n' est rien.
être esclave, être vil, qu' importe ! -écoute bien.
Frère ! Je ne sens pas cette livrée infâme,
car j' ai dans ma poitrine une hydre aux dents de flamme
qui me serre le cœur dans ses replis ardents.
Le dehors te fait peur ? Si tu voyais dedans !
Don César.
Que veux-tu dire ?
Ruy Blas.
Invente, imagine, suppose.
Fouille dans ton esprit. Cherches-y quelque chose
d' étrange, d' insensé, d' horrible et d' inouï.
Une fatalité dont on soit ébloui !
Oui, compose un poison affreux, creuse un abîme
plus sourd que la folie et plus noir que le crime,
tu n' approcheras pas encor de mon secret.
-tu ne devines pas ? -hé ! Qui devinerait ? -
Zafari ! Dans le gouffre où mon destin m' entraîne
plonge les yeux ! -je suis amoureux de la reine !
Don César.
Ciel !
Ruy Blas.
Sous un dais orné du globe impérial,
il est, dans Aranjuez ou dans l' Escurial,
-dans ce palais, parfois, -mon frère, il est un
homme
qu' à peine on voit d' en bas, qu' avec terreur on
nomme ;
pour qui, comme pour dieu, nous sommes égaux tous ;
qu' on regarde en tremblant et qu' on sert à genoux ;
devant qui se couvrir est un honneur insigne ;
qui peut faire tomber nos deux têtes d' un signe ;
dont chaque fantaisie est un événement ;
qui vit, seul et superbe, enfermé gravement
dans une majesté redoutable et profonde,
et dont on sent le poids dans la moitié du monde.
Eh bien ! -moi, le laquais, -tu m' entends, eh bien !
Oui,
cet homme-là ! Le roi ! Je suis jaloux de lui !
Don César.
Jaloux du roi !
Ruy Blas.
Hé ! Oui, jaloux du roi ! Sans doute.
Puisque j' aime sa femme !
Don César.
Oh ! Malheureux !
Ruy Blas.
écoute.
Je l' attends tous les jours au passage. Je suis
comme un fou ! Ho ! Sa vie est un tissu d' ennuis,
à cette pauvre femme ! -oui, chaque nuit j' y
songe. -
vivre dans cette cour de haine et de mensonge,
mariée à ce roi qui passe tout son temps
à chasser ! Imbécile ! -un sot ! Vieux à trente ans !
Moins qu' un homme ! à régner comme à vivre inhabile.
-famille qui s' en va ! -le père était débile
au point qu' il ne pouvait tenir un parchemin.
-oh ! Si belle et si jeune, avoir donné sa main
à ce roi Charles Deux ! Elle ! Quelle misère !
-elle va tous les soirs chez les sœurs du rosaire,
tu sais ? En remontant la rue Ortaleza.
Comment cette démence en mon cœur s' amassa,
je l' ignore. Mais juge ! Elle aime une fleur bleue
d' Allemagne... -je fais chaque jour une lieue,
jusqu' à Caramanchel, pour avoir de ces fleurs.
J' en ai cherché partout sans en trouver ailleurs.
J' en compose un bouquet, je prends les plus jolies...
-oh ! Mais je te dis là des choses, des folies ! -
puis à minuit, au parc royal, comme un voleur,
je me glisse et je vais déposer cette fleur
sur son banc favori. Même, hier, j' osai mettre
dans le bouquet, -vraiment, plains-moi, frère ! -
une lettre !
La nuit, pour parvenir jusqu' à ce banc, il faut
franchir les murs du parc, et je rencontre en haut
ces broussailles de fer qu' on met sur les murailles.
Un jour j' y laisserai ma chair et mes entrailles.
Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre ? Je ne sai.
Frère, tu le vois bien, je suis un insensé.
Don César.
Diable ! Ton algarade a son danger. Prends garde.
Le comte d' Onate, qui l' aime aussi, la garde
et comme un majordome et comme un amoureux.
Quelque reître, une nuit, gardien peu langoureux,
pourrait bien, frère, avant que ton bouquet se fane,
te le clouer au cœur d' un coup de pertuisane. -
mais quelle idée ! Aimer la reine ! Ah çà, pourquoi ?
Comment diable as-tu fait ?
Ruy Blas, avec emportement.
Est-ce que je sais, moi !
-oh ! Mon âme au démon ! Je la vendrais pour être
un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre,
je vois en ce moment, comme un vivant affront,
entrer, la plume au feutre et l' orgueil sur le front !
Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne,
et pour pouvoir comme eux m' approcher de la reine
avec un vêtement qui ne soit pas honteux !
Mais, ô rage ! être ainsi, près d' elle ! Devant eux !
En livrée ! Un laquais ! être un laquais pour elle !
Ayez pitié de moi, mon dieu !
Se rapprochant de don César.
Je me rappelle.
Ne demandais-tu pas pourquoi je l' aime ainsi,
et depuis quand ? ... -un jour... -mais à quoi bon
ceci ?
C' est vrai, je t' ai toujours connu cette manie !
Par mille questions vous mettre à l' agonie !
Demander où ? Comment ? Quand ? Pourquoi ? Mon sang
bout !
Je l' aime follement ! Je l' aime, voilà tout !
Don César.
Là, ne te fâche pas.
Ruy Blas, tombant épuisé et pâle sur le fauteuil.
Non. Je souffre. -pardonne.
Ou plutôt, va, fuis-moi. Va-t' en, frère. Abandonne
ce misérable fou qui porte avec effroi
sous l' habit d' un valet les passions d' un roi !
Don César, lui posant la main sur l' épaule.
Te fuir ! -moi qui n' ai pas souffert, n' aimant
personne,
moi, pauvre grelot vide où manque ce qui sonne,
gueux, qui vais mendiant l' amour je ne sais où,
à qui de temps en temps le destin jette un sou,
moi, cœur éteint, dont l' âme, hélas ! S' est retirée,
du spectacle d' hier affiche déchirée,
vois-tu, pour cet amour dont tes regards sont pleins,
mon frère, je t' envie autant que je te plains !
-Ruy Blas ! -
moment de silence. Ils se tiennent les mains serrées
en se regardant tous les deux avec une expression de
tristesse et d' amitié confiante.
Entre don Salluste. Il s' avance à pas lents, fixant
un regard d' attention profonde sur don César et
Ruy Blas, qui ne le voient pas. Il tient d' une
main un chapeau et une épée qu' il apporte en
entrant sur un fauteuil, et de l' autre une bourse
qu' il dépose sur la table.
Don Salluste, à don César.
Voici l' argent.
à la voix de don Salluste, Ruy Blas se lève
comme réveillé en sursaut, et se tient debout, les
yeux baissés, dans l' attitude du respect.
Don César, à part, regardant don Salluste de
travers.
Hum ! Le diable m' emporte !
Cette sombre figure écoutait à la porte.
Bah ! Qu' importe, après tout !
Haut à don Salluste.
Don Salluste, merci.
Il ouvre la bourse, la répand sur la table et remue
avec joie les ducats qu' il range en piles sur le
tapis de velours. Pendant qu' il les compte, don
Salluste va au fond, en regardant derrière lui s' il
n' éveille pas l' attention de don César. Il ouvre
la petite porte de droite. -à un signe qu' il fait,
trois alguazils armés d' épées et vêtus de noir en
sortent. Don Salluste leur montre mystérieusement
don César. Ruy Blas se tient immobile et debout
près de la table comme une statue, sans rien voir
ni rien entendre.
Don Salluste, bas, aux alguazils.
Vous allez suivre, alors qu' il sortira d' ici,
l' homme qui compte là de l' argent. -en silence
vous vous emparerez de lui. -sans violence. -
vous l' irez embarquer, par le plus court chemin,
à Denia. -
il leur remet un parchemin scellé.
Voici l' ordre écrit de ma main. -
enfin, sans écouter sa plainte chimérique,
vous le vendrez en mer aux corsaires d' Afrique.
Mille piastres pour vous. Faites vite à présent !
Les trois alguazils s' inclinent et sortent.
Don César, achevant de ranger ses ducats.
Rien n' est plus gracieux et plus divertissant
que des écus à soi qu' on met en équilibre.
Il fait deux parts égales et se tourne vers Ruy Blas.
Frère, voici ta part. -
Ruy Blas.
Comment !
Don César, lui montrant une des deux piles d' or.
Prends ! Viens ! Sois libre !
Don Salluste, qui les observe, à part.
Diable !
Ruy Blas, secouant la tête en signe de refus.
Non. C' est le cœur qu' il faudrait délivrer.
Non, mon sort est ici. Je dois y demeurer.
Don César.
Bien. Suis ta fantaisie. Es-tu fou ? Suis-je sage ?
Dieu le sait.
Il ramasse l' argent et le jette dans le sac, qu' il
empoche.
Don Salluste, au fond, à part, et les observant
toujours.
à peu près même air, même visage.
Don César, à Ruy Blas.
Adieu.
Ruy Blas.
Ta main !
Ils se serrent la main. Don César sort sans voir
don Salluste, qui se tient à l' écart.

[modifier] ACTE 1 SCENE 4


Ruy Blas, don Salluste.
Don Salluste.
Ruy Blas !
Ruy Blas, se retournant vivement.
Monseigneur ?
Don Salluste.
Ce matin,
quand vous êtes venu, je ne suis pas certain
s' il faisait jour déjà ?
Ruy Blas.
Pas encore, excellence.
J' ai remis au portier votre passe en silence,
et puis, je suis monté.
Don Salluste.
Vous étiez en manteau ?
Ruy Blas.
Oui, monseigneur.
Don Salluste.
Personne, en ce cas, au château,
ne vous a vu porter cette livrée encore ?
Ruy Blas.
Ni personne à Madrid.
Don Salluste,
désignant du doigt la porte par où est sorti
don César.
C' est fort bien. Allez clore
cette porte. Quittez cet habit.
Ruy Blas dépouille son surtout de livrée et le
jette sur un fauteuil.
Vous avez
une belle écriture, il me semble. -écrivez.
Il fait signe à Ruy Blas de s' asseoir à la table où
sont les plumes et les écritoires. Ruy Blas obéit.
Vous m' allez aujourd' hui servir de secrétaire.
D' abord un billet doux, -je ne veux rien vous
taire, -
pour ma reine d' amour, pour dona Praxedis,
ce démon que je crois venu du paradis.
-là, je dicte. " un danger terrible est sur ma tête.
" ma reine seule peut conjurer la tempête,
" en venant me trouver ce soir dans ma maison.
" sinon, je suis perdu. Ma vie et ma raison
" et mon cœur, je mets tout à ses pieds que je
baise. "
il rit et s' interrompt.
Un danger ! La tournure, au fait, n' est pas mauvaise
pour l' attirer chez moi. C' est que, j' y suis expert,
les femmes aiment fort à sauver qui les perd.
-ajoutez : -" par la porte au bas de l' avenue,
" vous entrerez la nuit sans être reconnue.
" quelqu' un de dévoué vous ouvrira. " -d' honneur,
c' est parfait. -ah ! Signez.
Ruy Blas.
Votre nom, monseigneur ?
Don Salluste.
Non pas. Signez César. C' est mon nom d' aventure.
Ruy Blas, après avoir obéi.
La dame ne pourra connaître l' écriture ?
Don Salluste.
Bah ! Le cachet suffit. J' écris souvent ainsi.
Ruy Blas, je pars ce soir, et je vous laisse ici.
J' ai sur vous les projets d' un ami très sincère.
Votre état va changer, mais il est nécessaire
de m' obéir en tout. Comme en vous j' ai trouvé
un serviteur discret, fidèle et réservé...
Ruy Blas, s' inclinant.
Monseigneur !
Don Salluste, continuant.
Je vous veux faire un destin plus large.
Ruy Blas, montrant le billet qu' il vient d' écrire.
Où faut-il adresser la lettre ?
Don Salluste.
Je m' en charge.
S' approchant de Ruy Blas d' un air significatif.
Je veux votre bonheur.
Un silence. Il fait signe à Ruy Blas de se rasseoir
à la table.
écrivez : -" moi, Ruy Blas,
" laquais de monseigneur le marquis de Finlas,
" en toute occasion, ou secrète ou publique,
" m' engage à le servir comme un bon domestique. "
Ruy Blas obéit.
-signez de votre nom. La date. Bien. Donnez.
Il ploie et serre dans son portefeuille la lettre et
le papier que Ruy Blas vient d' écrire.
On vient de m' apporter une épée. Ah ! Tenez,
elle est sur ce fauteuil.
Il désigne le fauteuil sur lequel il a posé l' épée
et le chapeau.
Il y va et prend l' épée.
L' écharpe est d' une soie
peinte et brodée au goût le plus nouveau qu' on voie.
Il lui fait admirer la souplesse du tissu.
Touchez. -que dites-vous, Ruy Blas, de cette
fleur ?
La poignée est de Gil, le fameux ciseleur,
celui qui le mieux creuse, au gré des belles filles,
dans un pommeau d' épée une boîte à pastilles.
Il passe au cou de Ruy Blas l' écharpe, à laquelle
est attachée l' épée.
Mettez-la donc. -je veux en voir sur vous l' effet.
-mais vous avez ainsi l' air d' un seigneur parfait !
écoutant.
On vient... oui. C' est bientôt l' heure où la reine
passe. -
-le marquis Del Basto ! -
la porte du fond sur la galerie s' ouvre. Don Salluste
détache son manteau et le jette vivement sur les
épaules de Ruy Blas, au moment où le marquis
Del Basto paraît ; puis il va droit au marquis,
en entraînant avec lui Ruy Blas stupéfait.

[modifier] ACTE 1 SCENE 5


Don Salluste, Ruy Blas, don Pamfilo D' Avalos,
marquis Del Basto. -puis le marquis de
Santa-Cruz. -puis le comte d' Albe. -puis
toute la cour.
Don Salluste, au marquis Del Basto.
Souffrez qu' à votre grâce
je présente, marquis, mon cousin don César,
comte de Garofa près de Velalcazar.
Ruy Blas, à part.
Ciel !
Don Salluste, bas, à Ruy Blas.
Taisez-vous !
Le Marquis Del Basto, saluant Ruy Blas.
Monsieur... charmé...
il lui prend la main, que Ruy Blas lui livre avec
embarras.
Don Salluste, bas, à Ruy Blas.
Laissez-vous faire.
Saluez !
Ruy Blas salue le marquis.
Le Marquis Del Basto, à Ruy Blas.
J' aimais fort madame votre mère.
Bas, à don Salluste, en lui montrant Ruy Blas.
Bien changé ! Je l' aurais à peine reconnu.
Don Salluste, bas, au marquis.
Dix ans d' absence !
Le Marquis Del Basto, de même.
Au fait !
Don Salluste, frappant sur l' épaule de Ruy Blas.
Le voilà revenu !
Vous souvient-il, marquis ? Oh ! Quel enfant prodigue !
Comme il vous répandait les pistoles sans digue !
Tous les soirs danse et fête au vivier d' Apollo,
et cent musiciens faisant rage sur l' eau !
à tous moments, galas, masques, concerts, fredaines,
éblouissant Madrid de visions soudaines !
-en trois ans, ruiné ! -c' était un vrai lion.
-il arrive de l' Inde avec le galion.
Ruy Blas, avec embarras.
Seigneur...
Don Salluste, gaiement.
Appelez-moi cousin, car nous le sommes.
Les Bazan sont, je crois, d' assez francs
gentilshommes.
Nous avons pour ancêtre Iniguez d' Iviza.
Son petit-fils, Pedro De Bazan, épousa
Marianne De Gor. Il eut de Marianne
Jean, qui fut général de la mer océane
sous le roi don Philippe, et Jean eut deux garçons
qui sur notre arbre antique ont greffé deux blasons.
Moi, je suis le marquis de Finlas ; vous, le comte
de Garofa. Tous deux se valent si l' on compte.
Par les femmes, César, notre rang est égal.
Vous êtes Aragon, moi je suis portugal.
Votre branche n' est pas moins haute que la nôtre.
Je suis le fruit de l' une, et vous la fleur de l' autre.
Ruy Blas, à part.
Où donc m' entraîne-t-il ?
Pendant que don Salluste a parlé, le marquis de
Santa-Cruz, don Alvar De Bazan Y Benavides,
vieillard à moustache blanche et à grande perruque,
s' est approché d' eux.
Le Marquis De Santa-Cruz, à don Salluste.
Vous l' expliquez fort bien.
S' il est votre cousin, il est aussi le mien.
Don Salluste.
C' est vrai, car nous avons une même origine,
Monsieur De Santa-Cruz.
Il lui présente Ruy Blas.
Don César.
Le Marquis De Santa-Cruz.
J' imagine
que ce n' est pas celui qu' on croyait mort.
Don Salluste.
Si fait.
Le Marquis De Santa-Cruz.
Il est donc revenu ?
Don Salluste.
Des Indes.
Le Marquis De Santa-Cruz, examinant Ruy Blas.
En effet !
Don Salluste.
Vous le reconnaissez ?
Le Marquis De Santa-Cruz.
Pardieu ! Je l' ai vu naître !
Don Salluste, bas à Ruy Blas.
Le bonhomme est aveugle et se défend de l' être.
Il vous a reconnu pour prouver ses bons yeux.
Le Marquis De Santa-Cruz, tendant la main à
Ruy Blas.
Touchez là, mon cousin.
Ruy Blas, s' inclinant.
Seigneur...
Le Marquis De Santa-Cruz,
bas à don Salluste et lui montrant Ruy Blas.
On n' est pas mieux !
à Ruy Blas.
Charmé de vous revoir !
Don Salluste, bas au marquis et le prenant à part.
Je vais payer ses dettes.
Vous le pouvez servir dans le poste où vous êtes.
Si quelque emploi de cour vaquait en ce moment,
chez le roi, -chez la reine... -
Le Marquis De Santa-Cruz, bas.
Un jeune homme charmant !
J' y vais songer. -et puis, il est de la famille.
Don Salluste, bas.
Vous avez tout crédit au conseil de Castille.
Je vous le recommande.
Il quitte le marquis de Santa-Cruz, et va à d' autres
seigneurs, auxquels il présente Ruy Blas. Parmi eux
le comte d' Albe, très superbement paré.
Don Salluste lui présente Ruy Blas.
Un mien cousin, César,
comte de Garofa près de Velalcazar.
Les seigneurs échangent gravement des révérences avec
Ruy Blas interdit. Don Salluste, au comte de
Ribagorza.
Vous n' étiez pas hier au ballet d' Atalante ?
Lindamire a dansé d' une façon galante.
Il s' extasie sur le pourpoint du comte d' Albe.
C' est très beau, comte d' Albe !
Le Comte D' Albe.
Ah ! J' en avais encor
un plus beau. Satin rose avec des rubans d' or.
Matalobos me l' a volé.
Un Huissier De Cour, au fond.
La reine approche.
Prenez vos rangs, messieurs.
Les grands rideaux de la galerie vitrée s' ouvrent.
Les seigneurs s' échelonnent près de la porte. Des
gardes font la haie. Ruy Blas, haletant, hors de
lui, vient sur le devant comme pour s' y réfugier.
Don Salluste l' y suit.
Don Salluste, bas, à Ruy Blas.
Est-ce que, sans reproche,
quand votre sort grandit, votre esprit s' amoindrit ?
Réveillez-vous, Ruy Blas. Je vais quitter Madrid.
Ma petite maison, près du pont, où vous êtes,
-je n' en veux rien garder, hormis les clefs
secrètes, -
Ruy Blas, je vous la donne, et les muets aussi.
Vous recevrez bientôt d' autres ordres. Ainsi
faites ma volonté, je fais votre fortune.
Montez, ne craignez rien, car l' heure est opportune.
La cour est un pays où l' on va sans voir clair.
Marchez les yeux bandés ; j' y vois pour vous,
mon cher !
De nouveaux gardes paraissent au fond.
L' Huissier, à haute voix.
La reine !
Ruy Blas, à part.
La reine ! Ah !
La reine, vêtue magnifiquement, paraît, entourée
de dames et de pages, sous un dais de velours
écarlate porté par quatre gentilshommes de chambre,
tête nue. Ruy Blas, effaré, la regarde comme
absorbé par cette resplendissante vision. Tous les
grands d' Espagne se couvrent, le marquis Del Basto,
le comte d' Albe, le marquis de Santa-Cruz, don
Salluste. Don Salluste va rapidement au fauteuil,
et y prend le chapeau, qu' il apporte à Ruy Blas.
Don Salluste, à Ruy Blas, en lui mettant le
chapeau sur la tête.
Quel vertige vous gagne ?
Couvrez-vous donc, César. Vous êtes grand
d' Espagne.
Ruy Blas, éperdu, bas à don Salluste.
Et que m' ordonnez-vous, seigneur, présentement ?
Don Salluste, lui montrant la reine, qui traverse
lentement la galerie.
De plaire à cette femme et d' être son amant.

[modifier] ACTE 2 SCENE 1


Un salon contigu à la chambre à coucher de la reine.
à gauche, une petite porte donnant dans cette chambre.
à droite, sur un pan coupé, une autre porte donnant
dans les appartements extérieurs. Au fond, de grandes
fenêtres ouvertes. C' est l' après-midi d' une belle
journée d' été. Grande table. Fauteuils. Une figure
de sainte, richement enchâssée, est adossée au mur ;
au bas on lit : santa Maria Esclava . Au côté
opposé est une madone devant laquelle brûle une
lampe d' or. Près de la madone, un portrait en pied
du roi Charles Ii.
Au lever du rideau, la reine dona Maria De Neubourg
est dans un coin, assise à côté d' une de ses femmes,
jeune et jolie fille. La reine est vêtue de blanc,
robe de drap d' argent. Elle brode et s' interrompt
par moments pour causer. Dans le coin opposé est
assise, sur une chaise à dossier, dona Juana De La
Cueva, duchesse d' Albuquerque, camerera mayor, une
tapisserie à la main ; vieille femme en noir. Près de
la duchesse, à une table, plusieurs duègnes
travaillant à des ouvrages de femmes. Au fond, se
tient don Guritan, comte d' Onate, majordome,
grand, sec, moustaches grises, cinquante-cinq ans
environ ; mine de vieux militaire, quoique vêtu avec
une élégance exagérée et qu' il ait des rubans jusque
sur les souliers.

La reine, la duchesse d' Albuquerque, don Guritan,
Casilda, duègnes.

La Reine.

Il est parti pourtant ! Je devrais être à l' aise.
Eh bien, non ! Ce marquis de Finlas, il me pèse !
Cet homme-là me hait.

Casilda.

Selon votre souhait
n' est-il pas exilé ?

La Reine.

Cet homme-là me hait.

Casilda.

Votre majesté...

La Reine.

Vrai ! Casilda, c' est étrange,
ce marquis est pour moi comme le mauvais ange.
L' autre jour, il devait partir le lendemain,
et, comme à l' ordinaire, il vint au baise-main.
Tous les grands s' avançaient vers le trône à la file ;
je leur livrais ma main, j' étais triste et
tranquille,
regardant vaguement, dans le salon obscur,
une bataille au fond peinte sur un grand mur,
quand tout à coup, mon oeil se baissant vers la table,
je vis venir à moi cet homme redoutable !
Sitôt que je le vis, je ne vis plus que lui.
Il venait à pas lents, jouant avec l' étui
d' un poignard dont parfois j' entrevoyais la lame,
grave, et m' éblouissant de son regard de flamme.
Soudain il se courba, souple et comme rampant... -
je sentis sur ma main sa bouche de serpent !

Casilda.

Il rendait ses devoirs ; -rendons-nous pas les
nôtres ?

La Reine.

Sa lèvre n' était pas comme celle des autres.
C' est la dernière fois que je l' ai vu. Depuis,
j' y pense très souvent. J' ai bien d' autres ennuis,
c' est égal, je me dis : -l' enfer est dans cette âme.
Devant cet homme-là je ne suis qu' une femme. -
dans mes rêves, la nuit, je rencontre en chemin
cet effrayant démon qui me baise la main ;
je vois luire son oeil d' où rayonne la haine ;
et, comme un noir poison qui va de veine en veine,
souvent, jusqu' à mon cœur qui semble se glacer,
je sens en longs frissons courir son froid baiser !
Que dis-tu de cela ?

Casilda.

Purs fantômes, madame.

La Reine.

Au fait, j' ai des soucis bien plus réels dans l' âme.
à part.
Oh ! Ce qui me tourmente, il faut le leur cacher.

à Casilda.

Dis-moi, ces mendiants qui n' osaient approcher...

Casilda,
 allant à la fenêtre.

Je sais, madame. Ils sont encor là, dans la place.

La Reine.

Tiens ! Jette-leur ma bourse.

Casilda prend la bourse et va la jeter par la
fenêtre.

Casilda.

Oh ! Madame, par grâce,
vous qui faites l' aumône avec tant de bonté,
montrant à la reine don Guritan, qui, debout et
silencieux au fond de la chambre, fixe sur la reine
un oeil plein d' adoration muette.
Ne jetterez-vous rien au comte d' Onate ?
Rien qu' un mot ! -un vieux brave ! Amoureux sous
l' armure !
D' autant plus tendre au cœur que l' écorce est
plus dure !

La Reine.

Il est bien ennuyeux !

Casilda.

J' en conviens. -parlez-lui !

La Reine,
se tournant vers don Guritan.

Bonjour, comte.

Don Guritan s' approche avec trois révérences, et
vient baiser en soupirant la main de la reine, qui
le laisse faire d' un air indifférent et distrait.
Puis il retourne à sa place, à côté du siège de la
camerera mayor.

Don Guritan,
en se retirant, bas à Casilda.

La reine est charmante aujourd' hui
 
Casilda,
 le regardant s' éloigner.

Oh ! Le pauvre héron ! Près de l' eau qui le tente
il se tient. Il attrape, après un jour d' attente,
un bonjour, un bonsoir, souvent un mot bien sec,
et s' en va tout joyeux, cette pâture au bec.

La Reine,
avec un sourire triste.

Tais-toi !

Casilda.

Pour être heureux, il suffit qu' il vous voie !
Voir la reine, pour lui cela veut dire : -joie !

S' extasiant sur une boîte posée sur le guéridon.

Oh ! La divine boîte !

La Reine.

Ah ! J' en ai la clef là.

Casilda.

Ce bois de calambour est exquis !

La Reine,
lui présentant la clef.

Ouvre-la.

Vois :
-je l' ai fait emplir de reliques, ma chère ;
puis je vais l' envoyer à Neubourg, à mon père ;
il sera très content !

Elle rêve un instant, puis s' arrache vivement à sa
rêverie. à part.

Je ne veux pas penser !
Ce que j' ai dans l' esprit, je voudrais le chasser.

à Casilda.

Va chercher dans ma chambre un livre... -je suis
folle !
Pas un livre allemand ! Tout en langue espagnole !
Le roi chasse. Toujours absent. Ah ! Quel ennui !
En six mois, j' ai passé douze jours près de lui.

Casilda.

épousez donc un roi pour vivre de la sorte !

La reine retombe dans sa rêverie, puis en sort de
nouveau violemment et comme avec effort.

La Reine.

Je veux sortir !

à ce mot, prononcé impérieusement par la reine, la
duchesse d' Albuquerque, qui est jusqu' à ce moment
restée immobile sur son siège, lève la tête, puis se
dresse debout et fait une profonde révérence à la
reine.

La Duchesse D' Albuquerque, d' une voix brève et
dure.

Il faut, pour que la reine sorte,
que chaque porte soit ouverte, -c' est réglé ! -
par un des grands d' Espagne ayant droit à la clé.
Or nul d' eux ne peut être au palais à cette heure.

La Reine.

Mais on m' enferme donc ! Mais on veut que je meure,
duchesse, enfin !

La Duchesse,
avec une nouvelle révérence.

Je suis camerera mayor,
et je remplis ma charge.

Elle se rassied.

La Reine, prenant sa tête à deux mains, avec
désespoir, à part.

Allons rêver encor !
Non !

Haut.

-vite ! Un lansquenet ! à moi, toutes mes femmes !
Une table, et jouons !

La Duchesse,
 aux duègnes.

Ne bougez pas, mesdames.

Se levant et faisant la révérence à la reine.

Sa majesté ne peut, suivant l' ancienne loi,
jouer qu' avec des rois ou des parents du roi.

La Reine,
avec emportement.

Eh bien ! Faites venir ces parents.

Casilda,
à part, regardant la duchesse.

Oh ! La duègne !

La Duchesse,
avec un signe de croix.

Dieu n' en a pas donné, madame, au roi qui règne.
La reine-mère est morte. Il est seul à présent.

La Reine.

Qu' on me serve à goûter !

Casilda.

Oui, c' est très amusant.

La Reine.

Casilda, je t' invite.

Casilda,
 à part, regardant la camerera.

Oh ! Respectable aïeule !

La Duchesse,
 avec une révérence

Quand le roi n' est pas là, la reine mange seule.

Elle se rassied.

La Reine,
 poussée à bout.

Ne pouvoir, -ô mon dieu ! Qu' est-ce que je ferai ?
Ni sortir, ni jouer, ni manger à mon gré !
Vraiment, je meurs depuis un an que je suis reine.

Casilda,

à part, la regardant avec compassion.

Pauvre femme ! Passer tous ses jours dans la gêne,
au fond de cette cour insipide ! Et n' avoir
d' autre distraction que le plaisir de voir,
au bord de ce marais à l' eau dormante et plate,

regardant don Guritan, toujours immobile et debout
au fond de la chambre.

Un vieux comte amoureux rêvant sur une patte !

La Reine,
à Casilda.

Que faire ? Voyons !

Cherche une idée.

Casilda

Ah ! Tenez !
En l' absence du roi, c' est vous qui gouvernez.
Faites, pour vous distraire, appeler les ministres !

La Reine,
 haussant les épaules.

Ce plaisir ! -avoir là huit visages sinistres
me parlant de la France et de son roi caduc,
de Rome, et du portrait de monsieur l' archiduc,
qu' on promène à Burgos, parmi des cavalcades,
sous un dais de drap d' or porté par quatre alcades !

-cherche autre chose.

Casilda.

Eh bien, pour vous désennuyer,
si je faisais monter quelque jeune écuyer ?

La Reine.

Casilda !

Casilda.

Je voudrais regarder un jeune homme,
madame ! Cette cour vénérable m' assomme.
Je crois que la vieillesse arrive par les yeux,
et qu' on vieillit plus vite à voir toujours des
vieux !

La Reine.

Ris, folle ! -il vient un jour où le cœur se reploie.
Comme on perd le sommeil, enfant, on perd la joie.

Pensive.

Mon bonheur, c' est ce coin du parc où j' ai le droit
d' aller seule.

Casilda.

Oh ! Le beau bonheur, l' aimable endroit !
Des pièges sont creusés derrière tous les marbres.
On ne voit rien. Les murs sont plus hauts que les
arbres.

La Reine.

Oh ! Je voudrais sortir parfois !

Casilda,
 bas

Sortir ! Eh bien,
madame, écoutez-moi. Parlons bas. Il n' est rien
de tel qu' une prison bien austère et bien sombre
pour vous faire chercher et trouver dans son ombre
ce bijou rayonnant nommé la clef des champs.
-je l' ai ! -quand vous voudrez, en dépit des
méchants,
je vous ferai sortir, la nuit, et par la ville
nous irons.

La Reine.

Ciel ! Jamais ! Tais-toi !

Casilda.

C' est très facile !

La Reine.

Paix !

Elle s' éloigne un peu de Casilda et retombe dans sa
rêverie.

Que ne suis-je encor, moi qui crains tous ces grands,
dans ma bonne Allemagne, avec mes bons parents !
Comme, ma sœur et moi, nous courions dans les
herbes !
Et puis des paysans passaient, traînant des gerbes ;
nous leur parlions. C' était charmant. Hélas ! Un soir,
un homme vint, qui dit, -il était tout en noir,
je tenais par la main ma sœur, douce compagne, -
" madame, vous allez être reine d' Espagne. "
mon père était joyeux et ma mère pleurait.
Ils pleurent tous les deux à présent. -en secret
je vais faire envoyer cette boîte à mon père,
il sera bien content. -vois, tout me désespère.
Mes oiseaux d' Allemagne, ils sont tous morts.

Casilda fait le signe de tordre le cou à des oiseaux,
en regardant de travers la camerera.

Et puis
on m' empêche d' avoir des fleurs de mon pays.
Jamais à mon oreille un mot d' amour ne vibre.
Aujourd' hui je suis reine. Autrefois j' étais libre !
Comme tu dis, ce parc est bien triste le soir,
et les murs sont si hauts, qu' ils empêchent de voir.
-oh ! L' ennui !
On entend au dehors un chant éloigné.
Qu' est ce bruit ?

Casilda.

Ce sont les lavandières
qui passent en chantant, là-bas, dans les bruyères.

Le chant se rapproche. On distingue les paroles. La
reine écoute avidement.

Voix Du Dehors.

à quoi bon entendre
les oiseaux des bois ?
L' oiseau le plus tendre
chante dans ta voix.
Que Dieu montre ou voile
les astres des cieux !
La plus pure étoile
brille dans tes yeux.
Qu' avril renouvelle
le jardin en fleur !
La fleur la plus belle
fleurit dans ton cœur.
Cet oiseau de flamme,
cet astre du jour,
cette fleur de l' âme,
s' appelle l' amour !

Les voix décroissent et s' éloignent.

La Reine,
 rêveuse.

L' amour ! -oui, celles-là sont heureuses. -leur voix,
leur chant me fait du mal et du bien à la fois.

La Duchesse,
aux duègnes.

Ces femmes dont le chant importune la reine,
qu' on les chasse !

La Reine,
 vivement.

Comment ! On les entend à peine.
Pauvres femmes ! Je veux qu' elles passent en paix,
madame.

à Casilda,en lui montrant une croisée au fond.

Par ici le bois est moins épais,
cette fenêtre-là donne sur la campagne ;
viens, tâchons de les voir.

Elle se dirige vers la fenêtre avec Casilda.

La Duchesse,se levant, avec une révérence

Une reine d' Espagne
ne doit pas regarder à la fenêtre.

La Reine, s' arrêtant et revenant sur ses pas.

Allons !
Le beau soleil couchant qui remplit les vallons,
la poudre d' or du soir qui monte sur la route,
les lointaines chansons que toute oreille écoute,
n' existent plus pour moi ! J' ai dit au monde adieu.
Je ne puis même voir la nature de Dieu !
Je ne puis même voir la liberté des autres !

La Duchesse,
 faisant signe aux assistants de sortir.

Sortez, c' est aujourd' hui le jour des saints apôtres.

Casilda fait quelques pas vers la porte. La reine
l' arrête.

La Reine.

Tu me quittes ?

Casilda,
montrant la duchesse.

Madame, on veut que nous sortions.

La Duchesse,
saluant la reine jusqu' à terre.

Il faut laisser la reine à ses dévotions.

Tous sortent avec de profondes révérences.

[modifier] ACTE 2 SCENE 2


La Reine
seule.

à ses dévotions ? Dis donc à sa pensée !
Où la fuir maintenant ? Seule ! Ils m' ont tous
laissée.
Pauvre esprit sans flambeau dans un chemin obscur !

Rêvant

Oh ! Cette main sanglante empreinte sur le mur !
Il s' est donc blessé ? Dieu ! -mais aussi c' est sa
faute.
Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute ?
Pour m' apporter les fleurs qu' on me refuse ici,
pour cela, pour si peu, s' aventurer ainsi !
C' est aux pointes de fer qu' il s' est blessé sans
doute.
Un morceau de dentelle y pendait. Une goutte
de ce sang répandu pour moi vaut tous mes pleurs.

S' enfonçant dans sa rêverie

Chaque fois qu' à ce banc je vais chercher les fleurs,
je promets à mon dieu, dont l' appui me délaisse,
de n' y plus retourner. J' y retourne sans cesse.
-mais lui ! Voilà trois jours qu' il n' est pas
revenu.
-blessé ! -qui que tu sois, ô jeune homme inconnu,
toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m' aime,
sans me rien demander, sans rien espérer même,
viens à moi, sans compter les périls où tu cours ;
toi qui verses ton sang, toi qui risques tes jours
pour donner une fleur à la reine d' Espagne ;
qui que tu sois, ami dont l' ombre m' accompagne,
puisque mon cœur subit une inflexible loi,
sois aimé par ta mère et sois béni par moi !
Vivement et portant la main à son cœur.
-oh ! Sa lettre me brûle !

Retombant dans sa rêverie.

Et l' autre ! L' implacable
don Salluste ! Le sort me protège et m' accable.
En même temps qu' un ange, un spectre affreux me suit ;
et, sans les voir, je sens s' agiter dans ma nuit,
pour m' amener peut-être à quelque instant suprême,
un homme qui me hait près d' un homme qui m' aime.
L' un me sauvera-t-il de l' autre ? Je ne sais.
Hélas ! Mon destin flotte à deux vents opposés.
Que c' est faible, une reine, et que c' est peu de
chose !
Prions.

Elle s' agenouille devant la madone.

-secourez-moi, madame ! Car je n' ose
élever mon regard jusqu' à vous !

Elle s' interrompt.

-ô mon dieu !
La dentelle, la fleur, la lettre, c' est du feu !

Elle met la main dans sa poitrine et en arrache une
lettre froissée, un bouquet desséché de petites
fleurs bleues et un morceau de dentelle taché de
sang qu' elle jette sur la table ; puis elle retombe
à genoux.

Vierge, astre de la mer ! Vierge, espoir du martyre !
Aidez-moi ! -

s' interrompant.

Cette lettre !

Se tournant à demi vers la table.

Elle est là qui m' attire.

S' agenouillant de nouveau.

Je ne veux plus la lire ! -ô reine de douceur !
Vous qu' à tout affligé Jésus donne pour sœur !
Venez, je vous appelle ! -

elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis
s' arrête, puis enfin se précipite sur la lettre, comme
cédant à une attraction irrésistible.

Oui, je vais la relire
une dernière fois ! Après, je la déchire !

Avec un sourire triste.

Hélas ! Depuis un mois je dis toujours cela.

Elle déplie la lettre résolument et lit.

" madame, sous vos pieds, dans l' ombre, un homme est là
" qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;
" qui souffre, ver de terre amoureux d' une étoile ;
" qui pour vous donnera son âme, s' il le faut ;
" et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. "

elle pose la lettre sur la table.

Quand l' âme a soif, il faut qu' elle se désaltère,
fût-ce dans du poison !

Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine.

Je n' ai rien sur la erre.
Mais enfin il faut bien que j' aime quelqu' un, moi !
Oh ! S' il avait voulu, j' aurais aimé le roi.
Mais il me laisse ainsi, -seule, -d' amour privée.

La grande porte s' ouvre à deux battants. Entre un
huissier de chambre en grand costume.

L' Huissier,
à haute voix.

Une lettre du roi !

La Reine, comme réveillée en sursaut, avec un cri
de joie.

Du roi ! Je suis sauvée !

[modifier] ACTE 2 SCENE 3


La reine, la duchesse d' Albuquerque, Casilda,
don Guritan, femmes de la reine, pages, Ruy Blas.
Tous entrent gravement. La duchesse en tête, puis les
femmes. Ruy Blas reste au fond de la chambre. Il est
magnifiquement vêtu. Son manteau tombe sur son bras
gauche et le cache. Deux pages, portant sur un coussin
de drap d' or la lettre du roi, viennent s' agenouiller
devant la reine, à quelques pas de distance.
Ruy Blas, au fond, à part.
Où suis-je ? -qu' elle est belle ! -oh ! Pour qui
suis-je ici ?
La Reine, à part.
C' est un secours du ciel !
Haut.
Donnez vite !
Se retournant vers le portrait du roi.
Merci,
monseigneur !
à la duchesse.
D' où me vient cette lettre ?
La Duchesse.
Madame,
d' Aranjuez, où le roi chasse.
La Reine.
Du fond de l' âme
je lui rends grâce. Il a compris qu' en mon ennui
j' avais besoin d' un mot d' amour qui vînt de lui !
-mais donnez donc.
La Duchesse, avec une révérence, montrant la lettre.
L' usage, il faut que je le dise,
veut que ce soit d' abord moi qui l' ouvre et la lise.
Encore ! -eh bien, lisez !
La duchesse prend la lettre et la déploie lentement.
Casilda, à part.
Voyons le billet doux.
La Duchesse, lisant.
" madame, il fait grand vent et j' ai tué six loups. "
signé : " Carlos. "
La Reine, à part.
Hélas !
Don Guritan, à la duchesse.
C' est tout ?
La Duchesse.
Oui, seigneur comte.
Casilda, à part.
Il a tué six loups ! Comme cela vous monte
l' imagination ! Votre cœur est jaloux,
tendre, ennuyé, malade ? -il a tué six loups !
La Duchesse, à la reine, en lui présentant la lettre.
Si sa majesté veut ? ...
La Reine, la repoussant.
Non.
Casilda, à la duchesse.
C' est bien tout ?
La Duchesse.
Sans doute.
Que faut-il donc de plus ? Notre roi chasse ; en route
il écrit ce qu' il tue avec le temps qu' il fait.
C' est fort bien.
Examinant de nouveau la lettre.
Il écrit ? Non, il dicte.
La Reine, lui arrachant la lettre et l' examinant
à son tour.
En effet,
ce n' est pas de sa main. Rien que sa signature !
Elle l' examine avec plus d' attention et paraît frappée
de stupeur. à part.
Est-ce une illusion ? C' est la même écriture
que celle de la lettre !
Elle désigne de la main la lettre qu' elle vient de
cacher sur son cœur.
Oh ! Qu' est-ce que cela ?
à la duchesse.
Où donc est le porteur du message ?
La Duchesse, montrant Ruy Blas.
Il est là.
La Reine, se tournant à demi vers Ruy Blas.
Ce jeune homme ?
La Duchesse.
C' est lui qui l' apporte en personne.
-un nouvel écuyer que sa majesté donne
à la reine. Un seigneur que, de la part du roi,
Monsieur De Santa-Cruz me recommande, à moi.
La Reine.
Son nom ?
La Duchesse.
C' est le seigneur César De Bazan, comte
de Garofa. S' il faut croire ce qu' on raconte,
c' est le plus accompli gentilhomme qui soit.
La Reine.
Bien. Je veux lui parler.
à Ruy Blas.
Monsieur...
Ruy Blas, à part, tressaillant.
Elle me voit !
Elle me parle ! Dieu ! Je tremble.
La Duchesse, à Ruy Blas.
Approchez, comte.
Don Guritan, regardant Ruy Blas de travers, à part.
Ce jeune homme ! écuyer ! Ce n' est pas là mon compte.
Ruy Blas, pâle et troublé, approche à pas lents.
La Reine, à Ruy Blas.
Vous venez d' Aranjuez ?
Ruy Blas, s' inclinant.
Oui, madame.
La Reine.
Le roi
se porte bien ?
Ruy Blas s' incline, elle montre la lettre royale.
Il a dicté ceci pour moi ?
Ruy Blas.
Il était à cheval, il a dicté la lettre...
il hésite un moment.
à l' un des assistants.
La Reine, à part, regardant Ruy Blas.
Son regard me pénètre.
Je n' ose demander à qui.
Haut.
C' est bien, allez.
-ah ! -
Ruy Blas, qui avait fait quelques pas pour sortir,
revient vers la reine.
Beaucoup de seigneurs étaient là rassemblés ?
à part.
Pourquoi donc suis-je émue en voyant ce jeune homme ?
Ruy Blas s' incline, elle reprend.
Lesquels ?
Ruy Blas.
Je ne sais point les noms dont on les nomme.
Je n' ai passé là-bas que des instants fort courts.
Voilà trois jours que j' ai quitté Madrid.
La Reine, à part.
Trois jours !
Elle fixe un regard plein de trouble sur Ruy Blas.
Ruy Blas, à part.
C' est la femme d' un autre ! ô jalousie affreuse !
-et de qui ! -dans mon cœur un abîme se creuse.
Don Guritan, s' approchant de Ruy Blas.
Vous êtes écuyer de la reine ? Un seul mot.
Vous connaissez quel est votre service ? Il faut
vous tenir cette nuit dans la chambre prochaine,
afin d' ouvrir au roi, s' il venait chez la reine.
Ruy Blas, tressaillant.
à part.
Ouvrir au roi ! Moi !
Haut.
Mais... il est absent.
Don Guritan.
Le roi
peut-il pas arriver à l' improviste ?
Ruy Blas, à part.
Quoi !
Don Guritan, à part, observant Ruy Blas.
Qu' a-t-il ?
La Reine, qui a tout entendu et dont le regard est
resté fixé sur Ruy Blas.
Comme il pâlit !
Ruy Blas chancelant s' appuie sur le bras d' un
fauteuil.
Casilda, à la reine.
Madame, ce jeune homme
se trouve mal !
Ruy Blas, se soutenant à peine.
Moi, non ! Mais c' est singulier comme
le grand air... le soleil... la longueur du chemin...
à part.
-ouvrir au roi !
Il tombe épuisé sur un fauteuil. Son manteau se
dérange et laisse voir sa main gauche enveloppée de
linges ensanglantés.
Casilda.
Grand dieu, madame ! à cette main
il est blessé !
La Reine.
Blessé !
Casilda.
Mais il perd connaissance !
Mais, vite, faisons-lui respirer quelque essence !
La Reine, fouillant dans sa gorgerette.
Un flacon que j' ai là contient une liqueur...
en ce moment son regard tombe sur la manchette que
Ruy Blas porte au bras droit.
à part.
C' est la même dentelle !
Au même instant elle a tiré le flacon de sa
poitrine, et, dans son trouble, elle a pris en même
temps le morceau de dentelle qui y était caché.
Ruy Blas, qui ne la quitte pas des yeux, voit
cette dentelle sortir du sein de la reine.
Ruy Blas, éperdu.
Oh !
Le regard de la reine et le regard de Ruy Blas se
rencontrent. Un silence.
La Reine, à part.
C' est lui !
Ruy Blas, à part.
Sur son cœur !
La Reine, à part.
C' est lui !
Ruy Blas, à part.
Faites, mon dieu, qu' en ce moment je meure !
Dans le désordre de toutes les femmes s' empressant
autour de Ruy Blas, ce qui se passe entre la reine
et lui n' est remarqué de personne.
Casilda, faisant respirer le flacon à Ruy Blas.
Comment vous êtes-vous blessé ? C' est tout à
l' heure ?
Non ? Cela s' est rouvert en route ? Aussi pourquoi
vous charger d' apporter le message du roi ?
La Reine, à Casilda.
Vous finirez bientôt vos questions, j' espère.
La Duchesse, à Casilda.
Qu' est-ce que cela fait à la reine, ma chère ?
La Reine.
Puisqu' il avait écrit la lettre, il pouvait bien
l' apporter, n' est-ce pas ?
Casilda.
Mais il n' a dit en rien
qu' il eût écrit la lettre.
La Reine, à part.
Oh !
à Casilda.
Tais-toi !
Casilda, à Ruy Blas.
Votre grâce
se trouve-t-elle mieux ?
Ruy Blas.
Je renais !
La Reine, à ses femmes.
L' heure passe,
rentrons. -qu' en son logis le comte soit conduit.
Aux pages, au fond.
Vous savez que le roi ne vient pas cette nuit.
Il passe la saison tout entière à la chasse.
Elle rentre avec sa suite dans ses appartements.
Casilda, la regardant sortir.
La reine a dans l' esprit quelque chose.
Elle sort par la même porte que la reine
en emportant la petite cassette aux reliques.
Ruy Blas, resté seul.
Il semble écouter encore quelque temps avec une joie
profonde les dernières paroles de la reine. Il paraît
comme en proie à un rêve. Le morceau de dentelle,
que la reine a laissé tomber dans son trouble, est
resté à terre sur le tapis. Il le ramasse, le
regarde avec amour, et le couvre de baisers. Puis
il lève les yeux au ciel.
ô dieu ! Grâce !
Ne me rendez pas fou !
Regardant le morceau de dentelle.
C' était bien sur son cœur !
Il le cache dans sa poitrine. -entre don Guritan.
Il revient par la porte de la chambre où il a suivi
la reine. Il marche à pas lents vers Ruy Blas.
Arrivé près de lui sans dire un mot, il tire à demi
son épée, et la mesure du regard avec celle de
Ruy Blas. Elles sont inégales. Il remet son épée
dans le fourreau. Ruy Blas le regarde avec
étonnement.

[modifier] ACTE 2 SCENE 4


Ruy Blas, don Guritan.
Don Guritan, repoussant son épée dans le fourreau.
J' en apporterai deux de pareille longueur.
Ruy Blas.
Monsieur, que signifie ? ...
Don Guritan, avec gravité.
En mil six cent cinquante,
j' étais très amoureux. J' habitais Alicante.
Un jeune homme, bien fait, beau comme les amours,
regardait de fort près ma maîtresse, et toujours
passait sous son balcon, devant la cathédrale,
plus fier qu' un capitan sur la barque amirale.
Il avait nom Vasquez, seigneur, quoique bâtard.
Je le tuai. -
Ruy Blas veut l' interrompre, don Guritan l' arrête
du geste, et continue.
Vers l' an soixante-six, plus tard,
Gil, comte d' Iscola, cavalier magnifique,
envoya chez ma belle, appelée Angélique,
avec un billet doux, qu' elle me présenta,
un esclave nommé Grifel De Viserta.
Je fis tuer l' esclave et je tuai le maître.
Ruy Blas.
Monsieur ! ...
Don Guritan, poursuivant.
Plus tard, vers l' an quatre-vingt, je crus être
trompé par ma beauté, fille aux tendres façons,
pour Tirso Gamonal, un de ces beaux garçons
dont le visage altier et charmant s' accommode
d' un panache éclatant. C' est l' époque où la mode
était qu' on fît ferrer ses mules en or fin.
Je tuai don Tirso Gamonal.
Ruy Blas.
Mais enfin
que veut dire cela, monsieur ?
Don Guritan.
Cela veut dire,
comte, qu' il sort de l' eau du puits quand on en tire ;
que le soleil se lève à quatre heures demain ;
qu' il est un lieu désert et loin de tout chemin,
commode aux gens de cœur, derrière la chapelle ;
qu' on vous nomme, je crois, César, et qu' on
m' appelle
don Gaspar Guritan Tassis Y Guevarra,
comte d' Onate.
Ruy Blas, froidement.
Bien, monsieur. On y sera.
Depuis quelques instants, Casilda, curieuse, est
entrée à pas de loup par la petite porte du fond, et
a écouté les dernières paroles des deux
interlocuteurs sans être vue d' eux.
Casilda, à part.
Un duel ! Avertissons la reine.
Elle rentre et disparaît par la petite porte.
Don Guritan, toujours imperturbable.
En vos études,
s' il vous plaît de connaître un peu mes habitudes,
pour votre instruction, monsieur, je vous dirai
que je n' ai jamais eu qu' un goût fort modéré
pour ces godelureaux, grands friseurs de moustache,
beaux damerets sur qui l' oeil des femmes s' attache,
qui sont tantôt plaintifs et tantôt radieux,
et qui dans les maisons, faisant force clins d' yeux,
prenant sur les fauteuils d' adorables tournures,
viennent s' évanouir pour des égratignures.
Ruy Blas.
Mais-je ne comprends pas.
Don Guritan.
Vous comprenez fort bien.
Nous sommes tous les deux épris du même bien.
L' un de nous est de trop dans ce palais. En somme,
vous êtes écuyer, moi je suis majordome.
Droits pareils. Au surplus, je suis mal partagé,
la partie entre nous n' est pas égale : j' ai
le droit du plus ancien, vous le droit du plus jeune.
Donc vous me faites peur. à la table où je jeûne
voir un jeune affamé s' asseoir avec des dents
effrayantes, un air vainqueur, des yeux ardents,
cela me trouble fort. Quant à lutter ensemble
sur le terrain d' amour, beau champ qui toujours
tremble,
de fadaises, mon cher, je sais mal faire assaut,
j' ai la goutte ; et d' ailleurs ne suis point assez sot
pour disputer le cœur d' aucune Pénélope
contre un jeune gaillard si prompt à la syncope.
C' est pourquoi, vous trouvant fort beau, fort
caressant,
fort gracieux, fort tendre et fort intéressant,
il faut que je vous tue.
Ruy Blas.
Eh bien, essayez.
Don Guritan.
Comte
de Garofa, demain, à l' heure où le jour monte,
à l' endroit indiqué, sans témoin ni valet,
nous nous égorgerons galamment, s' il vous plaît,
avec épée et dague, en dignes gentilshommes,
comme il sied quand on est des maisons dont nous
sommes.
Il tend la main à Ruy Blas, qui la lui prend.
Ruy Blas.
Pas un mot de ceci, n' est-ce pas ? -
le comte fait un signe d' adhésion.
à demain.
Ruy Blas sort.
Don Guritan, resté seul.
Non, je n' ai pas du tout senti trembler sa main.
être sûr de mourir et faire de la sorte,
c' est d' un brave jeune homme !
Bruit d' une clef à la petite porte de la chambre de
la reine. Don Guritan se retourne.
On ouvre cette porte ?
La reine paraît et marche vivement vers don
Guritan, surpris et charmé de la voir.
Elle tient entre ses mains la petite cassette.

[modifier] ACTE 2 SCENE 5


Don Guritan, la reine.
La Reine, avec un sourire.
C' est vous que je cherchais !
Don Guritan, ravi.
Qui me vaut ce bonheur ?
La Reine, posant la cassette sur le guéridon.
Oh dieu ! Rien, ou du moins peu de chose, seigneur.
Elle rit.
Tout à l' heure on disait, parmi d' autres paroles, -
Casilda, -vous savez que les femmes sont folles,
Casilda soutenait que vous feriez pour moi
tout ce que je voudrais.
Don Guritan.
Elle a raison !
La Reine, riant.
Ma foi,
j' ai soutenu que non.
Don Guritan.
Vous avez tort, madame !
La Reine.
Elle a dit que pour moi vous donneriez votre âme,
votre sang...
Don Guritan.
Casilda parlait fort bien ainsi.
La Reine.
Et moi, j' ai dit que non.
Don Guritan.
Et moi, je dis que si !
Pour votre majesté, je suis prêt à tout faire.
La Reine.
Tout ?
Don Guritan.
Tout !
La Reine.
Eh bien, voyons, jurez que pour me plaire
vous ferez à l' instant ce que je vous dirai.
Don Guritan.
Par le saint roi Gaspar, mon patron vénéré,
je le jure ! Ordonnez. J' obéis, ou je meure !
La Reine, prenant la cassette.
Bien. Vous allez partir de Madrid tout à l' heure
pour porter cette boîte en bois de calambour
à mon père monsieur l' électeur de Neubourg.
Don Guritan, à part.
Je suis pris !
Haut.
à Neubourg !
La Reine.
à Neubourg.
Don Guritan.
Six cents lieues !
La Reine.
Cinq cent cinquante. -
elle montre la housse de soie qui enveloppe la
cassette.
Ayez grand soin des franges bleues.
Cela peut se faner en route.
Don Guritan.
Et quand partir ?
La Reine.
Sur-le-champ.
Don Guritan.
Ah ! Demain !
La Reine.
Je n' y puis consentir.
Don Guritan, à part.
Je suis pris !
Haut.
Mais...
La Reine.
Partez !
Don Guritan.
Quoi ? ...
La Reine.
J' ai votre parole.
Don Guritan.
Une affaire...
La Reine.
Impossible.
Un objet si frivole...
La Reine.
Vite !
Don Guritan.
Un seul jour !
La Reine.
Néant.
Car...
La Reine.
Faites à mon gré.
Don Guritan.
Je...
La Reine.
Non.
Mais...
La Reine.
Partez !
Don Guritan.
Si...
La Reine.
Je vous embrasserai !
Elle lui saute au cou et l' embrasse.
Don Guritan, fâché et charmé.
Haut.
Je ne résiste plus. J' obéirai, madame.
à part.
Dieu s' est fait homme ; soit. Le diable s' est fait
femme !
La Reine, montrant la fenêtre.
Une voiture en bas est là qui vous attend.
Don Guritan.
Elle avait tout prévu !
Il écrit sur un papier quelques mots à la hâte et
agite une sonnette.
Un page paraît.
Page, porte à l' instant
au seigneur don César De Bazan cette lettre.
à part.
Ce duel ! à mon retour il faut bien le remettre.
Je reviendrai !
Haut.
Je vais contenter de ce pas
votre majesté.
La Reine.
Bien.
Il prend la cassette, baise la main de la reine,
salue profondément et sort. Un moment après, on
entend le roulement d' une voiture qui s' éloigne.
La Reine, tombant sur un fauteuil.
Il ne le tuera pas !

[modifier] ACTE 3 SCENE 1


La salle dite salle de gouvernement , dans le
palais du roi à Madrid.
Au fond, une grande porte élevée au-dessus de
quelques marches. Dans l' angle à gauche, un
pan coupé fermé par une tapisserie de haute lice.
Dans l' angle opposé, une fenêtre. à droite, une
table carrée, revêtue d' un tapis de velours vert,
autour de laquelle sont rangés des tabourets
pour huit ou dix personnes correspondant à autant
de pupitres placés sur la table. Le côté de la
table qui fait face au spectateur est occupé par un
grand fauteuil recouvert de drap d' or et surmonté
d' un dais en drap d' or, aux armes d' Espagne,
timbrées de la couronne royale. à côté de ce
fauteuil, une chaise.
Au moment où le rideau se lève, la junte du
despacho universal (conseil privé du roi) est au
moment de prendre séance.
Don Manuel Arias, président de Castille ;
don Pedro Velez De Guevarra, comte de Camporeal,
conseiller de cape et d' épée de la
contaduria-mayor ; don Fernando De Cordova Y
Aguilar, marquis de Priego, même qualité ;
Antonio Ubilla, écrivain-mayor des rentes ;
Montazgo, conseiller de robe de la chambre des
Indes ; Covadenga, secrétaire suprême des îles.
Plusieurs autres conseillers. Les conseillers de robe
vêtus de noir. Les autres en habit de cour. Camporeal
a la croix de Calatrava au manteau. Priego la
toison d' or au cou.
Don Manuel Arias, président de Castille, et le
comte de Camporeal causent à voix basse, et
entre eux, sur le devant. Les autres conseillers
font des groupes çà et là dans la salle.
Don Manuel Arias.
Cette fortune-là cache quelque mystère.
Le Comte De Camporeal.
Il a la toison d' or. Le voilà secrétaire
universel, ministre, et puis duc d' Olmedo !
Don Manuel Arias.
En six mois !
Le Comte De Camporeal.
On le sert derrière le rideau.
Don Manuel Arias, mystérieusement.
La reine !
Le Comte De Camporeal.
Au fait, le roi, malade et fou dans l' âme,
vit avec le tombeau de sa première femme.
Il abdique, enfermé dans son Escurial,
et la reine fait tout !
Don Manuel Arias.
Mon cher Camporeal,
elle règne sur nous, et don César sur elle.
Le Comte De Camporeal.
Il vit d' une façon qui n' est pas naturelle.
D' abord, quant à la reine, il ne la voit jamais.
Ils paraissent se fuir. Vous me direz non, mais
comme depuis six mois je les guette, et pour cause,
j' en suis sûr. Puis il a le caprice morose
d' habiter, assez près de l' hôtel de Tormez,
un logis aveuglé par des volets fermés,
avec deux laquais noirs, gardeurs de portes closes,
qui, s' ils n' étaient muets, diraient beaucoup de
choses.
Don Manuel Arias.
Des muets ?
Le Comte De Camporeal.
Des muets. -tous ses autres valets
restent au logement qu' il a dans le palais.
Don Manuel Arias.
C' est singulier.
Don Antonio Ubilla, qui s' est approché d' eux depuis
quelques instants.
Il est de grande race, en somme.
Le Comte De Camporeal.
L' étrange, c' est qu' il veut faire son honnête homme !
à don Manuel Arias.
-il est cousin, -aussi Santa-Cruz l' a poussé, -
de ce marquis Salluste écroulé l' an passé. -
jadis, ce don César, aujourd' hui notre maître,
était le plus grand fou que la lune eût vu naître.
C' était un drôle, -on sait des gens qui l' ont
connu, -
qui prit un beau matin son fonds pour revenu,
qui changeait tous les jours de femmes, de carrosses,
et dont la fantaisie avait des dents féroces
capables de manger en un an le Pérou.
Un jour il s' en alla, sans qu' on ait su par où.
Don Manuel Arias.
L' âge a du fou joyeux fait un sage fort rude.
Le Comte De Camporeal.
Toute fille de joie en séchant devient prude.
Ubilla.
Je le crois homme probe.
Le Comte De Camporeal, riant.
Oh ! Candide Ubilla !
Qui se laisse éblouir à ces probités-là !
D' un ton significatif.
La maison de la reine, ordinaire et civile,
appuyant sur les chiffres.
Coûte par an six cent soixante-quatre mille
soixante-six ducats ! -c' est un pactole obscur
où, certe, on doit jeter le filet à coup sûr.
Eau trouble, pêche claire.
Le Marquis De Priego, survenant.
Ah çà, ne vous déplaise,
je vous trouve imprudents et parlant fort à l' aise.
Feu mon grand-père, auprès du comte-duc nourri,
disait : -mordez le roi, baisez le favori. -
messieurs, occupons-nous des affaires publiques.
Tous s' asseyent autour de la table ; les uns
prennent des plumes, les autres feuillettent des
papiers. Du reste, oisiveté générale. Moment de
silence.
Montazgo, bas à Ubilla.
Je vous ai demandé sur la caisse aux reliques
de quoi payer l' emploi d' alcade à mon neveu.
Ubilla, bas.
Vous, vous m' aviez promis de nommer avant peu
mon cousin Melchior D' Elva bailli de l' èbre.
Montazgo, se récriant.
Nous venons de doter votre fille. On célèbre
encor sa noce. -on est sans relâche assailli...
Ubilla, bas.
Vous aurez votre alcade.
Montazgo, bas.
Et vous votre bailli.
Ils se serrent la main.
Covadenga, se levant.
Messieurs les conseillers de Castille, il importe,
afin qu' aucun de nous de sa sphère ne sorte,
de bien régler nos droits et de faire nos parts.
Le revenu d' Espagne en cent mains est épars.
C' est un malheur public, il y faut mettre un terme.
Les uns n' ont pas assez, les autres trop. La ferme
du tabac est à vous, Ubilla. L' indigo
et le musc sont à vous, marquis de Priego.
Camporeal perçoit l' impôt des huit mille hommes,
l' almojarifazgo, le sel, mille autres sommes,
le quint du cent de l' or, de l' ambre et du jayet ;
à Montazgo.
Vous qui me regardez de cet oeil inquiet,
vous avez à vous seul, grâce à votre manège,
l' impôt sur l' arsenic et le droit sur la neige ;
vous avez les ports secs, les cartes, le laiton,
l' amende des bourgeois qu' on punit du bâton,
la dîme de la mer, le plomb, le bois de rose ! ... -
moi, je n' ai rien, messieurs. Rendez-moi quelque
chose !
Le Comte De Camporeal, éclatant de rire.
Oh ! Le vieux diable ! Il prend les profits les plus
clairs.
Excepté l' Inde, il a les îles des deux mers.
Quelle envergure ! Il tient Mayorque d' une griffe,
et de l' autre il s' accroche au pic de Ténériffe !
Covadenga, s' échauffant.
Moi, je n' ai rien !
Le Marquis De Priego, riant.
Il a les nègres !
Tous se lèvent et parlent à la fois, se querellant.
Montazgo.
Je devrais
me plaindre bien plutôt. Il me faut les forêts !
Covadenga, au marquis de Priego.
Donnez-moi l' arsenic, je vous cède les nègres !
Depuis quelques instants, Ruy Blas est entré par
la porte du fond et assiste à la scène sans être vu
des interlocuteurs. Il est vêtu de velours noir,
avec un manteau de velours écarlate ; il a la plume
blanche au chapeau et la toison d' or au cou.
Il les écoute d' abord en silence, puis, tout à coup,
il s' avance à pas lents et paraît au milieu d' eux
au plus fort de la querelle.

[modifier] ACTE 3 SCENE 2


Les mêmes, Ruy Blas.
Ruy Blas, survenant.
Bon appétit, messieurs ! -
tous se retournent. Silence de surprise et
d' inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les
bras, et poursuit en les regardant en face.
ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
de servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n' avez pas honte et vous choisissez l' heure,
l' heure sombre où l' Espagne agonisante pleure !
Donc vous n' avez pas ici d' autres intérêts
que remplir votre poche et vous enfuir après !
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
-mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
L' Espagne et sa vertu, l' Espagne et sa grandeur,
tout s' en va. -nous avons, depuis Philippe Quatre,
perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;
en Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;
et toute la Comté jusqu' au dernier faubourg ;
le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues
de côte, et Pernambouc, et les Montagnes Bleues !
Mais voyez. -du Ponant jusques à l' Orient,
l' Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
Comme si votre roi n' était plus qu' un fantôme,
La Hollande et l' anglais partagent ce royaume ;
Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu' à demi
une armée en Piémont, quoique pays ami ;
la Savoie et son duc sont pleins de précipices.
La France pour vous prendre attend des jours propices.
L' Autriche aussi vous guette. Et l' infant bavarois
se meurt, vous le savez. -quant à vos vice-rois,
Médina, fou d' amour, emplit Naples d' esclandres,
Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres.
Quel remède à cela ? -l' état est indigent,
l' état est épuisé de troupes et d' argent ;
nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,
perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.
Et vous osez ! ... -messieurs, en vingt ans,
songez-y,
le peuple, -j' en ai fait le compte, et c' est
ainsi ! -
portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,
pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,
le peuple misérable, et qu' on pressure encor,
a sué quatre cent trente millions d' or !
Et ce n' est pas assez ! Et vous voulez, mes
maîtres ! ... -
ah ! J' ai honte pour vous ! -au dedans, routiers,
reîtres,
vont battant le pays et brûlant la moisson.
L' escopette est braquée au coin de tout buisson.
Comme si c' était peu de la guerre des princes,
guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,
tous voulant dévorer leur voisin éperdu,
morsures d' affamés sur un vaisseau perdu !
Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;
l' herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais
pas d' œuvres.
Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
L' Espagne est un égout où vient l' impureté
de toute nation. -tout seigneur à ses gages
a cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.
Génois, sardes, flamands, Babel est dans Madrid.
L' alguazil, dur au pauvre, au riche s' attendrit.
La nuit on assassine, e