À Eugénie de Guérin

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Mercure de France (p. 157-164).

À EUGÉNIE DE GUÉRIN


Pour Madame Léon Moulin.


« Je vous envoie au ciel cette lettre. » Ainsi écriviez-vous à Maurice le vendredi 19 juillet 1839, à 11 heures et demie, date éternelle. (C’était le soir de sa mort.) C’est aussi une date éternelle que l’anniversaire de votre naissance, ce 29 janvier.

Votre saint archevêque, Mgr Mignot, MM. Edmond Fabre, préfet du Tarn, chez qui vous eussiez dansé sous un autre régime ; Edmond Pilon, qui mêla sa voix aux chants des rossignols du Cayla ; Mme Lucie Félix-Faure-Goyau, qui aime les pauvres et le bel art ; Mme la duchesse d’Uzès, qui goûte la profondeur de la forêt quand le cerf bat l’eau encore éblouie du passage des nymphes ; le grand Frédéric Mistral, qui dans le soleil de la Crau voit blanchir les calcaires d’Andillac ; Barrès, qui dans Albi pense retrouver la Lorraine ; Robert Vallery-Radot, qui compare la limpidité de l’eau du puits d’Été à la transparence de votre âme… tous ces noms et d’autres encore s’inscrivent aujourd’hui pour honorer votre mémoire et celle de Maurice.

Laissez que je joigne à leurs hommages le mien. Donnez-moi de retrouver un peu de cette grâce alerte qu’avait votre plume quand elle courait sur le papier comme sur le lis la coccinelle ou comme l’ombre d’un oiseau sur le linge de la prairie. Inspirez-moi de telle sorte que je ne blesse en rien votre mémoire. Vous savez comme je la vénère et que, ma fenêtre ouverte au clair de lune, dans une ferme où je logeais non loin du Cayla, mon chapelet se déroulant communiait avec vos oraisons célestes.

Rassurez-vous. Je n’irai pas rouvrir les tiroirs de la gentilhommière où vous avez tant prié, pleuré, aimé, contenu votre âme plus serrée qu’un bourgeon de mars. Si j’ai pénétré dans votre cellule, ce fut par un jour de neige ; si j’ai traversé la chambre de Maurice, ce fut dans un rayon plus pâle que la mort ; si j’ai, entre les marches du perron, cueilli des giroflées, ce fut, si je peux dire, à âme basse, comme la messe à laquelle vous alliez assister de grand matin.

Il me plaît qu’un seul et humble médaillon orne d’un profil jumeau la tombe où vous reposez avec votre frère bien-aimé. Ainsi pourrai-je évoquer plus facilement l’ombre de vos silhouettes, découpée d’après nature sur quelque rideau d’indienne, quand la chandelle du salon du Cayla se consumait avec votre double rêverie fraternelle.

Seul ce médaillon m’agrée. Comment, en effet, eussé-je pu choisir une attitude entre toutes les vôtres ? Toutes vos attitudes ne sont-elles pas également nobles et pures et charmantes ?… soit que sous l’œil aigu de Barbey d’Aurevilly vous traversiez les salons les plus glissants du faubourg Saint-Germain, hautaine et sûre de vous-même ; soit que, coiffée de la paillole, ce large et frémissant chapeau des Gaillacoises, vous interpelliez avec familiarité les vendangeurs.

Tant d’images de vous nous solliciteraient que c’est vous seule qu’un peintre ou qu’un sculpteur eût dû représenter en mille formes : penchée comme la liane de l’églantine sur Maurice à l’agonie ; cramponnée comme la tige du lierre aux murs familiaux ; enlacée comme la volute du liseron au cou de votre père ; dressée en face de la douleur et de la mort comme la hampe du lis ; prosternée à l’église comme la branche du saule-pleureur.

… Et si le marbre avait pu s’animer, devenir sonore comme la harpe ; c’est tantôt gémissante que je vous eusse souhaitée, telle que cette forêt où vous alliez visiter des amis ; ou encore rieuse, telle que l’eau de votre moulin ; ou encore psalmodiant aux vêpres d’Andillac, telle que la colombe sauvage sur les cierges des peupliers.

Il est pourtant une attitude… une autre attitude de vous… une attitude moins connue et qui m’a été révélée sous un chêne de votre pays, dans un après-midi torride, par un vieillard qui, lorsqu’il était enfant, vous avait approchée déjà déclinante :

« Elle était, me disait-il, assise et misérablement troussée dans un châle sur la terrasse du Cayla ; nous, gamins, lui jouions des tours ; elle ne se retournait même pas ; elle attendait la mort ; on lui apportait, à intervalles réguliers, un bol de tisane ; elle buvait, puis reprenait sa méditation ; on se moquait d’elle dans le pays ; on l’appelait : la Savante ! »

Ô chère et grande disparue ! C’est ainsi que je voudrais vous fixer dans mon âme. Et si les défunts reprenaient leurs vies sur la terre, c’est à ce moment où s’évanouissait votre destinée que j’eusse prié l’admirable Eugène Carrière de se rendre auprès de vous. Et je lui aurais dit : « Prenez pour en imprégner vos pinceaux toute l’ombre que pourra supporter votre palette. Il n’y en aura pas assez encore. Ô vous ! qui avez peint Albert Samain à son lit de mort, venez jeter un voile sur la face d’une poétesse que l’on n’a pas plus épargnée que ses sœurs et que ses frères.

La Savante ! En ce jour où l’on veut vous tant célébrer, où un prince de l’Église lui-même et votre humble curé d’Andillac donnent leur adhésion à votre génie fait de foi — honneur qui doit vous toucher entre tous les honneurs ! — je veux me souvenir de cette ironique appellation qui vous était décochée par des barbares ; je veux la remémorer, non pour leur en vouloir, mais pour glorifier tous ceux dont le cœur trop harmonieux fut ainsi bafoué. Il ne faut pas qu’à la date de voire anniversaire, ni qu’au mois de juillet, lorsqu’on posera sur votre front ces lauriers qui vous frôlaient déjà, lorsque vous longiez les allées de votre jardin, il ne faut pas que le public soit dupe. C’est dans cette morne et souriante attitude qu’à la fin je désire qu’il vous voie. Nous ne vous imaginons tellement en robe rose que parce que vous vous êtes échappée du lamentable châle, comme un papillon de sa chrysalide. Oui, il faut bien avouer que ni les piqûres à l’amour-propre ne vous furent épargnées ni les douleurs qu’un cœur sensible semble sécréter.

Je vous ai dit que je n’irai point fouiller dans vos meubles. D’autres l’ont fait. Était-ce bien leur droit ? En tout cas, je n’ai pas voulu lire, encore qu’il fût entre mes mains, le cahier pour lequel vous avez en vain demandé le secret.

Eh ! Que m’importe aussi tant d’autres documents, et si divers ! Au-dessus de leur sécheresse, au-dessus de leurs poussières, une vérité plane. Il m’est égal que certains philosophes aient voulu enchaîner le centaure de votre frère au bloc de la matière brute. Vous me comprenez, chère et grande âme, au delà de la tombe : la porte du Ciel n’est point si lourde qu’un seul mot ne puisse la faire s’ouvrir. En quelques passages que se trouve ce mot dans l’œuvre de Maurice, je sais qu’il y est et que nul ne pourra l’en arracher, non plus que l’on n’enlève au granit breton son caractère de vieillesse et de fermeté.

Mais avant de clore cette lettre, je me sens pris d’un remords ; je me demande si l’amertume que j’y laisse paraître est bien de circonstance et si, comme vous avez pardonné à ceux qui vous ont offensée, je ne dois pas oublier les cruautés que l’on infligea à vos derniers jours, à votre mémoire et à celle de Maurice.

Et alors…

Alors la Savante, la grande malade s’efface. J’entends des rires clairs. J’entends les merles. Je distingue une rose. Je ne vois plus, droite sur le perron, qu’une adolescente de génie. Sa résille pend sur sa nuque ainsi qu’un filet d’or lourd de pensées et d’images. Elle est laide, peut-être, aux yeux des hommes, mais ce masque, pour qui sait le percer, recouvre une angélique beauté. Cette adolescente contemple l’étendue, ce pays qui est pâle et comme frappé d’extase. J’approche. C’est vous. C’est vous. C’est bien vous. Vous me tendez la main. Et alors je veux vous parler, je veux vous dire quelque chose. Et je ne trouve plus en moi que du silence.