Ouverture du printemps

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Mercure de France (p. 165-174).

OUVERTURE DU PRINTEMPS


NOCTURNE
À Mademoiselle Jacqueline Fontaine.


— Ne faites pas de bruit, me dit-elle, car un rouge-gorge s’est posé sur mon doigt. Venez.

C’était la Nuit de printemps qui me parlait.

Je repoussai les épais volets campagnards et j’enjambai la fenêtre. J’étouffai le bruit de mes pas. Je suivis la Nuit sous la lune. Sa démarche était sauvage, sa grâce s’ignorait et l’on devinait qu’aucun frisson d’amour ne l’avait jamais effleurée. Sa passion retenait ses ailes comme l’oiseau qui, tout à coup, s’envola.

Les plantes brillaient au bord des allées : parfois, la lourdeur de feuilles ruisselantes venait frapper nos fronts et nos joues. La Nuit se retourna vers moi, en appuyant en signe de silence, l’index sur sa bouche. Puis, de ce doigt qu’elle avait retiré de ses lèvres, elle me désignait je ne sais quoi dans la profondeur du parc.

Je vis alors venir vers nous des touffes du lilas.

— Regarde ! me dit la Nuit : voici les fleurs animées d’un livre de ton enfance.

Et les lilas s’avançaient en se balançant. Une musique s’élevait, « comme de violes », de leurs grappes fleuries. Nous étions sur une pelouse, les lilas se rangèrent au centre et continuèrent leur mélodie.

Et maintenant, dressant leurs trompettes de nacre, des lis où soufflaient des brises s’unissaient à cette fête mystérieuse. Et quand ils furent auprès des lilas, ils les saluèrent avant que de se mettre en ordre, comme pour je ne sais quelle revue.

Après les lis, je vis surgir de l’ombre des bouches qui chantaient. C’étaient les pourpres corolles d’anémones et de roses. D’autres fleurs suivaient encore, s’épanouissant et s’ordonnant. Et la Nuit, debout auprès de moi, les contemplait avec des larmes.

Qu’allait-il se passer ? La lune, encore que les néo-classiques de nos jours réclament sa suppression, ne quittait pas la nue. Au contraire, sa lumière s’accentuait. Elle avait l’air d’une vieille qui, auprès de sa veilleuse, ne se décide pas à mourir et dépite ses héritiers. Pauvre lune ! Pourquoi eût-elle cédé le pas à ces ennemis du romantisme ? On ne peut pourtant pas éteindre une si vieille institution pour complaire à quelques poétereaux qui pensent en avoir épuisé les rimes. La lune demeurait donc là, cette ancienne aristocrate, dans son quelque six millième printemps, et dansait encore un menuet sur la terre et sur l’eau ténébreuses. Elle semblait attendre, avec un intérêt passionné, quelqu’un ou quelque chose, tant sa physionomie prenait de plus en plus d’éclat.

Et la Nuit, svelte et jeune, me dit en me la montrant :

— Regarde grand’mère. Que son teint est animé ! Comme je devine qu’elle attend de vieilles connaissances ! J’ai voulu le faire assister à la fête de nuit de ce nouveau printemps… Cette Nuit, la plus jeune du monde, c’est moi. L’année prochaine, il eût été trop tard. On peut devenir presque aussi âgée que la lune mais on n’a, qu’une fois, quinze ans. As-tu songé qu’elle aussi les a eus ? Vois ! elle n’a plus de dents. Mais elle est bonne à sa petite-fille. Elle veut sans doute me présenter à ses amis. J’en pleure d’attendrissement ; mais j’ai peur de rire un peu…

Les fleurs jouaient maintenant en sourdine, un peu malicieuses peut-être, car dans le personnage qui s’avançait per amica silentia lunæ, je reconnus le poète Ossian, né au troisième siècle, fils de Fingal et père de Malvina. Un casque le coiffait. Il tenait une lyre. La noire mer d’Écosse tonnait au pied du rocher où il s’assit. Je crus voir l’un de ces naïfs sujets de pendule qui, dans nos salons de province, offrent encore un thème de méditation aux octogénaires assoupi !

Et la lune dit alors à la Nuit :

— Mon enfant, celui que tu vois là fut un des chantres les plus inspirés par la Nuit de printemps. Et qu’importe sa mise si, dans ce cœur sincère, de grands deuils et de grandes douleurs se sont agités ? Ô toi ! qui ne connais que la légère France et ses chagrins légers, n’ignore point que dans les brumes d’un autre pays et d’une autre époque de lourdes souffrances ont régné. Ce poète est à la mode de son temps, aussi bien qu’Edward Young que je te présente et qui toucha merveilleusement du luth pour, lui aussi, accompagner cette saison sous les étoiles.

Edward Young, l’auteur des Nuits anglaises, nous apparut. Beaucoup plus moderne que son compagnon, mais bien antique tout de même, il portait une sorte de bonnet de coton et avait endossé une robe à ramages, verte et amarante, d’où ressortaient les jambes d’un caleçon de soie indienne. Et quelle que fût sa douleur qui, dans ce renouveau frissonnant évoquait les âmes de son enfant bien-aimée et de sa femme ; quelque mélancolie qu’exhalât le chant d’un rossignol qui ne pouvait point ne pas lui répondre, la jeune Nuit et moi nous souriions.

— Soyez respectueux, nous dit la lune. Ah ! comme vous manquez à tout ce qui ne se rapproche pas de votre génération ! Seul, le passé n’insulte pas au présent. Ne vous moquez point de mes compagnons d’autrefois, puisqu’ils ne se gaussent pas de… ceux-ci.

Ceux-ci !

Les fleurs musiciennes vacillèrent et leurs chansons et leurs instruments eurent des sanglots pour célébrer le premier de ces nouveaux venus.

Dans la solitude du nouveau monde il apparaissait taciturne, les cheveux semblables à des serpents entrelacés, les yeux noyés, son manteau déroulé dans le vent. Il était paré, à la mode des Incas, de plumes multicolores d’aras, de flamants et de hérons bleus. Il ne donnait point la main à la jeune Indienne qui l’accompagnait, mais chacun d’eux tenait en marchant l’extrémité d’un arc qui les séparait. C’était au printemps, sur les rives heureuses du Meschacebé, l’époque où chaque couple de nouveaux mariés se fabrique un nid flottant de lianes et de roseaux, y monte et se laisse entraîner vers la mer.

La lune flottait silencieusement sur la cime des forêts, et, descendant dans les intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumière jusque dans l’épaisseur des plus profondes ténèbres

Et, quand il passa devant elles, les fleurs se turent pour ne pas troubler la tristesse qui naissait du bonheur même qu’il éprouvait loin des siens.

Et la Nuit me dit : Regarde comme son Ombre est grande !

Les violes des lilas avaient repris leur motif parfumé. Une barque apparaissait maintenant et glissait sur un golfe aussi bleu que la lune. L’arôme des orangers se mêlait à celui des lilas. Un jeune homme, beau comme Antinoüs, ramait. La brise venue de Sicile se jouait dans les boucles de sa chevelure.

Assise en face de lui, une enfant aux mains poudrées de corail, aux joues brunes et calmes, chantait une chanson napolitaine. Des colombes endormies, qui s’étaient envolées en rêvant, se posaient sur les épaules de ces deux êtres ravissants. De temps en temps, cet adolescent abandonnait ses avirons pour lancer par jeu à son amie des grains de ce raisin qui se gonfle de feu sur les flancs du Vésuve.

La jeune Nuit frémissait devant moi. Elle ne souriait plus. Elle contemplait ce printemps, de notre âge déjà, sur ces faces fières et illuminées de bonheur. Elle vit la compagne du jeune homme, quand l’esquif aborda, sauter sur le sable et ses mollets brunis s’agiter au milieu des poissons d’argent qu’avait ramenés leur filet.

Une vague plus douce qu’une parole d’amour fit courir un long frisson d’un bout à l’autre du golfe.

L’astre, pour admirer ce couple, s’était à demi voilé. Nous vîmes disparaître peu à peu l’un et l’autre : il la tenait par un bras. Elle dressait au bout de sa main libre un tambourin qui accompagnait sa voix chaude et nuancée. Et lui, ivre de cette nuit printanière qui l’avait fait surgir de ma mémoire, drapé dans une longue lévite noire serrée à la taille, il montrait à cette fille dorée de l’Italie la direction des collines mâconnaises, de Milly ou la Terre natale. La Nuit pâlit alors. Des larmes effaçaient son sourire. Son bras s’arqua vers son front, son buste se penchait en arrière par une émotion qu’elle n’avait, jusque-là, jamais ressentie. Elle contemplait de nouvelles ombres qui foulaient le tapis chantant des anémones ardentes. La lune, pour les mieux considérer, avait ôté le masque de velours d’une soirée perdue. J’aperçus un chapeau haut de forme, une barbe courte, un habit pincé, une cravache et ce cou de cygne expirant.

— C’est ma dernière nuit, dit-il.

Nous vîmes alors la Lucie le regarder comme une source regarde le ciel. Elle semblait, à peine existante dans sa robe pou-de-soie bombée par la crinoline, une fleur gigantesque qui va se flétrir en vous embaumant.

— C’est ma dernière nuit, répéta-t-il.

Alors, elle fouilla dans son corsage. On distinguait ses bandeaux blonds et lisses sagement appliqués sur ses fines oreilles. Elle fouilla dans son corsage, en retira une croix d’or de première communiante et, sans l’enlever de la chaîne qui la retenait, la tendit aux lèvres du débauché.

Et la Nuit de printemps mourut.