À S. Exe. le ministre des travaux publics (O. C. Élisa Mercœur)

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Mlle ÉLISA MERCŒUR.
À SON EXCELLENCE LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS,
(le comte d’argout.)

 

Le printemps est plus doux après un long hiver.

Élisa Mercœur.
 

Monsieur le comte,

Je n’aurais pas dû sans doute attendre jusqu’ici à vous exprimer ma reconnaissance ; mais sachant que tout vos momens sont comptés pour le bien public, j’ai voulu achever mes vers pour le Roi, afin de pouvoir, par la même occasion, et vous les envoyer, et vous remercier de la touchante réception dont Votre Excellence a daigné nous honorer [1]. Vous le dirai-je, monsieur le comte :

        À cet accueil plein de douceur
Que la bonté sait prendre et qu’elle seule inspire,
        À cet air qui semble vous dire :
Avancez sans effroi, c’est vers un protecteur
Que le sort favorable aujourd’hui vous amène ;
    Si vous souffrez, dites-moi votre peine,
Ne craignez pas, répondez ; car mon cœur
    N’est jamais froid et sourd à la voix du malheur [2] !

j’ai cru revoir M. de Martignac ; oui, c’était avec cette même bonté qu’il me disait d’avancer, qu’il s’informait de ma situation, de mes projets, dont l’intérêt qu’il me portait sollicitait toujours la confidence.

Oui, j’ai cru que le ciel le rendait à la terre,
Cet homme généreux, qui pour moi, comme un père,

        Versait à la fois ses bienfaits
        Sur mes besoins et sur ma gloire [3],
Et dont le souvenir, culte de mes regrets,
Par la reconnaissance est gravé pour jamais
        Dans mon cœur et dans ma mémoire !
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        Mais vous m’avez dit : « Du courage [4] ! »
J’en ai besoin. Ma vie a souffert tant de maux !
Ballotté par les vents qui déchaînent leur rage,
Mon frêle esquif sans rame, égaré sur les flots,
        Se voit menacé du naufrage ;
Et si, parfois, mes yeux pensent apercevoir
        Un riant et prochain rivage,
        Ce n’est jamais, ô désespoir !
        Que l’imposture d’un mirage !

Mais si pourtant du bord je pouvais m’approcher,
De mon esquif errant devenu le nocher,

        Pilote habile et tutélaire,
Si vous disiez aux flots d’apaiser leur courroux,
        Aux vents de dompter leur colère ;
        Si, poussant ma barque légère,
Un zéphir bienfaisant, au souffle calme et doux,
Seul respirant sur l’onde où je vogue incertaine,
        Vers quel bord le destin m’entraîne,
Je pouvais sur la rive aborder, grâce à vous,
Ma voix, de vos bienfaits consacrant la mémoire,
Dans ma reconnaissance, au charme inspirateur,
Heureuse, j’essaîrais d’acquitter par la gloire
        Ma dette envers mon bienfaiteur !


(1832.)
  1. Une heure après que nous eûmes quitté le ministre, Élisa reçut un bon de 300 francs que Son Excellence lui faisait passer.
  2. Ce sont les paroles de M. d’Argout qu’Élisa lui renvoyait en vers. Il est impossible d’être accueilli avec plus de bienveillance que nous ne le fûmes par ce ministre. On aurait été tenté de croire que M. de Martignac l’avait chargé de le remplacer auprès d’Élisa.
  3. Lorsqu’Elisa parla à M. d’Aigout de la perte de sa pension de la liste civile, il lui dit qu’il la dédommagerait de cette perte ; qu’à la première vacation, il porterait sa pension de 1 200 francs à 2 000 francs, comme celle de madame Tastu.
  4. Quoique je n’aie pas trouvé ces dix-huit derniers vers avec les précédens, ils m’en ont semblé la suite, et je les ai posés là.