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À bas la calotte/Un serment de haine

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Bibliothèque anti-cléricale (p. v-x).


UN SERMENT DE HAINE


AVANT-PROPOS


J’ai aujourd’hui vingt-cinq ans.

Il y a dix ans et quatre mois, en 1868, un homme et un enfant se trouvaient en présence, dans une étroite cellule de la maison de correction connue sous le nom de Mettray, près Tours.

L’homme était venu là, en visiteur de la colonie pénitentiaire. C’était à l’époque de la Noël. Tous les jeunes détenus, sauf un seul, — qui subissait la réclusion cellulaire, — avaient communié la veille, et le visiteur avait demandé à voir, par curiosité, cet enfant qui refusait ainsi, dans cet asile de souffrances morales, les consolations de la religion.

Le directeur avait fait remarquer que le détenu se trouvait en réclusion précisément à cause de ses sentiments irréligieux manifestés d’une manière un peu trop précoce : il était le fils d’un honorable négociant, homme profondément catholique, qui, désespéré de voir son enfant rebelle aux enseignements de l’Église, avait, après conseil de quelques prêtres[1], usé des droits de puissance paternelle inscrits dans le Code, requis l’assistance du parquet, et fait enfermer l’enfant. Et de la sorte, — en vertu de la loi qui laisse le père seul appréciateur des griefs qu’il peut avoir contre son enfant et qui l’autorise à infliger à celui-ci une peine pour laquelle en tout autre cas il faut la décision du tribunal, — un adolescent, n’ayant pas encore atteint sa quinzième année, avait été conduit par un gendarme, de Marseille à Mettray (deux cent quarante-cinq lieues !), et là, avait été cloîtré dans une cellule de quelques mètres carrés pour y rester jusqu’à sa majorité[2]. On n’avait eu à reprocher à cet enfant, avouait le directeur de l’établissement, aucun acte contre la morale ou la probité.

Le visiteur curieux avait donc tenu à ce qu’on lui montrât le jeune incorrigible. La cellule s’était ouverte. L’homme était entré.

L’homme portait une soutane.

Instinctivement, l’enfant recula : il avait l’horreur la plus profonde de tous ces individus du sexe mâle qui s’affublent d’une robe, de quelle couleur qu’elle soit.

La soutane du visiteur était violette.

— C’est donc vous, dit l’homme, qui n’avez pas voulu communier hier ?

— Oui ! répondit l’enfant.

— Vous n’êtes pas catholique ?

— Non !

— Seriez-vous protestant, par hasard ?

— Non !

— Juif ?

— Non !

— Qu’êtes-vous, alors ?

L’enfant se mordait les lèvres ; le ton narquois du visiteur lui donnait comme une sorte de rage.

— Je suis matérialiste ! fit-il en se redressant superbement.

L’homme eut un éclat de rire.

— Matérialiste ? répliqua-t-il ; qu’est-ce donc que cette bête-là ?…

Et il sortit, avec un sourire de pitié méprisante.

La porte de la cellule se referma.

L’enfant qu’on venait d’insulter crispa les poings.

Il fit, ce jour-là, un serment de haine. Il jura de consacrer toute sa vie à combattre ces hommes qui lui avaient aliéné le cœur de son père pour une misérable question de dissentiments religieux ; il jura de faire, jusqu’à son dernier jour, jusqu’à sa dernière heure, jusqu’à sa dernière minute, une guerre acharnée, sans trêve ni merci, à cette secte de gens — qu’on a appelés plus tard « les cléricaux » — qui, sous prétexte de croyance et de foi, victiment les enfants et rendent les pères bourreaux.

Ah ! il aimait son père, le jeune reclus de Mettray, et il l’adore encore, malgré tout ce qu’il a souffert !… Mais il déteste, il exècre, il hait les prêtres et la religion d’où lui sont venus tous ses maux.

Il aurait, pu, comme beaucoup d’autres, garder pour lui ses convictions de libre-penseur, son incrédulité de sceptique. Eh bien ! non, sa vie se passera tout entière à lutter contre l’obscurantisme, à faire passer ses convictions dans les intelligences et sa haine dans les cœurs de ses concitoyens.

L’enfant, entrevoyant l’existence de luttes qu’il se préparait, se fixa une date pour commencer son grand assaut. Il se donna dix ans pour les escarmouches et jura que, lorsque sonnerait sa vingt-cinquième année, il entreprendrait l’œuvre suprême de destruction. Guerre où ne seront employées que des armes honnêtes, mais où toutes les armes honnêtes seront employées. Et, entre toutes, l’arme du ridicule ; car c’est la plus redoutable, la plus mortelle ; car il ne suffit pas d’assommer le jésuite avec des arguments, il faut encore le percer au cœur avec le poignard de la satire.

Je crée donc aujourd’hui — le reclus de Mettray, c’était moi — une Bibliothèque anti-cléricale. Chaque trimestre, un fascicule ; chaque année, un volume. Ce sera une œuvre populaire. Je veux me mettre à la portée de tous, je veux que mes écrits circulent de villages en villages, de mains en mains.

« Écrasons l’infâme ! » a dit Voltaire.

Ô grand Voltaire, moi ton humble fils, je reprendrai ta tradition, et je soufflerai partout la haine de la cléricaille.

Je suis jeune, j’ai l’avenir devant moi, je sens la foi de l’irréligion qui me brûle, et je suis à Paris, patrie de l’incrédulité…

L’homme qui me visita par curiosité, en 1868, a poursuivi son chemin. Il est à Paris, lui aussi. Voyez comme on se retrouve ! Il avait alors une soutane violette. Il porte aujourd’hui un chapeau rouge. C’est M. Guibert : en 1868 prélat à Tours, aujourd’hui cardinal-archevêque de Paris.

Prêtre, tu as nargué l’enfant dans sa cellule. Maintenant, je crache mon scepticisme à la face de tous les tiens.


Paris, le 21 mars 1879.


  1. L’un de ces prêtres, donneurs de bons conseils aux pères fanatisés, a, depuis ce temps-là, été condamné à douze ans de travaux forcés, pour attentat à la pudeur sur la personne de jeunes garçons, par la Cour d’assises des Bouches-du-Rhône.
  2. L’enfant en question fut néanmoins remis en liberté au bout de deux mois et quelques jours d’incarcération. Une irrégularité avait été commise dans cet acte d’arbitraire pseudo-légal : les journaux républicains de l’époque, notamment le Peuple, de Marseille, signalèrent ce cas abusif de séquestration, dont un procureur impérial du nom de Crépon, aujourd’hui rendu à la vie privée, s’était fait le complice.