À bout portant/Ironie des mots

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Éditions du Devoir (p. 85-87).


Ironie des Mots

What’s in a name, disait Cambronne ennuyé en se pinçant le nez. Si le mot est du célèbre général de Napoléon, la phrase est de Shakespeare.

Quoi qu’il en soit, la perplexité de l’un et l’autre était parfaitement justifiable, car, en effet, qui pourra jamais dire ce que contient un nom ?

Citons des exemples au hasard.

Prenons le mot : peinture. Ces huit lettres éveillent tout de suite en votre esprit le nom d’un art qui a fait l’illustration des Raphaël, des Rubens, des Van Dyck, des Rembrandt, des Millet et des Puvis de Chavanne.

Ajoutez à la peinture le nom : Lanctôt, et déjà la féerie de tableaux que vous avez vu défiler, disparaît pour faire rdace à une maisonnette, gentille, il est vrai, mais sur laquelle vous pouvez voir cette tache indélébile : Peinture rouge du Gouvernement.

Le nom de l’agneau devenu adolescent est : mouton, si je ne me trompe. Cependant cette désignation d’un animal très doux et très apprécié, surtout pour ses côtelettes, perd tout son charme si vous y ajoutez le mot : ministériel.

Mouton ministériel ! Réunissez ces deux mots et vous apercevrez toute la horde des éternels tondus, toujours prêts sur le signe de leur chef, à sauter la clôture des droits de leurs compatriotes.

Dites d’un homme public : Il a une bonne presse, et tout le monde comprendra que les journaux lui sont favorables. Prenez les mêmes mots et dites d’une femme publique : Cette femme est une bonne Presse, et vous proférerez contre elle une accusation infâmante.

Les mots : dégénérés, crétins, hystériques, ratés, demi-fous, etc., vous semblent des énormités que vous ne voudriez même pas adresser à votre belle-mère.

Placez ces mots tous à la suite et ajoutez-y au bout le nom : Nationalistes. Mettez le tout dans la bouche d’un Ministre qui le lancera à tous les échos, ensuite examinez le Ministre, et vous verrez, que dans son effort, il s’est couvert de salive. La bave est sortie, mais elle est retombée sur lui. Si vous continuez vos recherches, vous constaterez toutefois que les Nationalistes ne s’en portent pas plus mal.

Ainsi, moi qui vous parle, je suis victime du : What’s in a name. Mon aïeul, un brave habitant — les habitants sont tous braves — était un peu plus fortuné que ses concitoyens. Il possédait, dit la légende, plus de bêtes que ses voisins — (le lecteur voudra bien me pardonner si je lui parle de ma famille) — et comme les sobriquets étaient de mode dans sa paroisse on le surnomma : la fortune.

Ses fils prirent ce nom, je fis comme eux, et depuis mes camarades ne cessent de m’appeler : Mon petit D. A.

Je vous laisse juge de mon infortune.