À celle qui est au bord de la mer

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Pareils à des oiseaux Armand SilvestreLes Ailes d’or
I
Confidence



À
CELLE QUI EST AU BORD DE LA MER

I

Lorsque la mer et Toi vous serez face à face,
Abîme toutes deux, toutes deux sans remords,
Le flot où tout se perd, ton cœur où tout s’efface,
En se parlant tout bas, compteront-ils leurs morts ?

Toi la beauté qui luit, elle, la mer qui rêve,
Terrestres infinis sous l’infini des cieux ;
Quand vous vous toucherez, montera, de la grève,
Des oublis révoltés l’hymne silencieux.

Entendras-tu mon cœur dans cette voix immense
Que, sur la vague en pleurs, les vents emporteront,
Toi, par qui mon tourment sans cesse recommence,
Qui d’un exil sans fin m’as mesuré l’affront ?

Ah ! que la mort me prenne et que mon cœur se fasse
Flot vivant, pour venir à tes pieds se briser,
Lorsque la mer et Toi, vous serez face à face,
La nuit mêlant vos fronts sous un même baiser !

II

De sa tente nocturne ouvrant les rouges toiles,
Comme un roi magnifique au diadème ardent,
En franchissant le seuil pourpré de l’occident,
Le soleil dans l’air vide a jeté les étoiles,

Vers cette aumône d’or chaque monde tendu
Recueille avidement la lumière sacrée ;
De vagues hozannas montent vers l’Empyrée,
Chantant l’astre vainqueur sous le flot descendu.

Le soleil descendit de mes cieux avec celle
Dont la beauté versait la lumière à mes yeux :
Des souvenirs tombés de son front glorieux
La constellation dans ma nuit étincelle.

Derrière l’horizon des couchants sans réveil
Elle a fui pour jamais et je la chante encore ;
Et j’espère tout bas — comme si quelque aurore
Devait la ramener avec le jour vermeil !

III

Lorsque la nuit abat, sentant fléchir son aile,
L’ombre de son grand vol sur le sommeil des flots,
Penses-tu que je t’aime et sur mes yeux clos
Ton exil fit descendre une nuit éternelle ?

Quand monte à l’horizon la clameur du chemin,
Dans la poussière d’or où Sirius s’élance,
Penses-tu que je t’aime et, qu’en partant, ta main
A scellé sur ma bouche un éternel silence ?

Tout meurt autour de Toi, les sens et les couleurs.
En moi tout s’est éteint, le jour et la pensée.
Mais, — qu’un rêve s’incline à ma tombe glacée ; —
Dans un ruissellement de clartés et de pleurs,

Ton image à mes yeux se dresse la première.
— Telle, au rouge sortir du nid profond des mers,
L’aurore, en secouant ses ailes de lumière,
D’un humide frisson remplit les cieux amers !

IV

Voici que le printemps jette sur les chemins
Son beau manteau d’azur, de pourpre, d’hyacinthe,
Et, sentant croître une aile à sa nudité sainte,
Emporte jusqu’aux cieux l’haleine des jasmins.

Partout son vol léger trace un sillon de joie ;
Dans un bruit de baisers montent ses pieds vermeils,
Et les liens déchirés des stupides sommeils
Dans l’éther affranchi flottent en fils de soie.

Tout est enchantement, extases, infini
Sur les monts, dans les prés, dans la forêt austère,
Le long des fleuves bleus, partout où sent la terre
Un germe fécond mordre à son flanc rajeuni.

Près de la mer stérile et qui ne porte en elle
Que des fleurs sans parfums et qu’un feuillage amer,
Tu demeures, tandis que, pareil à la mer,
Mon cœur roule à tes pieds une plainte éternelle !

V

Au fleuve qui, jailli de l’œil clair de la source,
Sous la gaîté des cieux traîne, comme un long pleur,
Des naïades des bois l’immortelle douleur,
J’ai dit : Emporte, ami, mon âme dans ta course !

Il s’en va vers la mer, gouffre large et profond,
Où, comme les soleils tombés des Empyrées,
Je veux aller laver les blessures sacrées
Que l’amour et la mort éternelle me font.

Il s’en va vers la mer, grande lyre étendue
Qui vibre aux pieds divins de celle en qui je meurs,
Et déchirant des vents les lointaines clameurs,
Emplit les cieux béants de sa plainte éperdue.

Ô fleuve, il en est temps ! — Je veux, avec tes flots,
M’engloutir près des bords qu’éclaire son image
Et, jusque dans la mort, l’emportant sans partage,
Répandre sous ses pieds mon sang et mes sanglots !

VI

Que ne suis-je caché sous quelque roc obscur,
Par un matin vermeil, alors que les flots calmes
Couchent devant tes pas, comme un tapis d’azur,
Leur écume fleurie en nonchalantes palmes !

Sur le fond d’or d’un ciel plein d’adoration,
Dans les brumes d’encens qui montent de la terre.
Comme aux mystiques jours du beau lis de Sion,
Je verrais triompher ta beauté solitaire.

Les nuages légers, du bord du firmament.
Voleraient à tes pieds avec des blancheurs d’ailes,
Et les vagues auraient le doux gémissement
De l’orgue qui se mêle à la voix des fidèles.

Le monde n’étant plus qu’un temple à ta beauté,
Perdu dans ces parfums et dans cette harmonie,
Le front contre la pierre, à deux genoux jeté,
J’abîmerais mon cœur dans l’extase infinie !

VII

Captif d’un souvenir dont la chère prison
Tient mon cœur enfermé comme un mort sous les toiles,
D’un regard infini je creuse l’horizon,
Pays lointain du Rêve et berceau des étoiles.

Le ciel, comme un fer rouge, en effleurant la mer,
Soulève du couchant une brume dorée
Où, du feu de ses pas brûlant mon cœur amer,
Monte, parmi l’encens, ton image adorée.

Laisse mon cœur se fondre en adorations,
Ô blanche image, avant que la Nuit ne t’emporte
Dans le manteau d’argent des constellations
Et, sur mon paradis, ferme la sombre porte.

Que le soir te fait belle, ô mon unique amour,
Qui, du chœur étoilé te levant la première,
Poses ton pied divin sur le tombeau du jour,
Et qui du soleil mort as vêtu la lumière !

VIII

Quel invicible aimant t’attache à ce rivage
Et quel pôle inconnu tourne vers soi tes yeux,
Pour que rien désormais ne les rende joyeux
Que le grand ciel désert et que la mer sauvage ?

À quel rocher s’est donc enfin meurtri ton cœur,
Pour que, pesant trop lourd aux ailes de ton rêve,
Il soit venu, brisé, palpiter sur la grève
Avec le flot poussé par un flux vainqueur ?

Par quel fleuve ton sang coule-t-il, goutte à goutte,
Dans l’océan plaintif où se perdent nos jours ?
Que n’a-t-il pris le mien, pour que leur double cours
Vers le même néant nous fît la même route !

Des deux gouffres ouverts sous tes regards charmés,
Du ciel ou de la mer, lequel des deux t’attire ?
Lequel dois-je chercher pour tombe à mon martyre,
Pour qu’à leur seuil, du moins, nous nous soyons aimés ?

IX

Regarde, à l’horizon, l’étoile qui se lève
Et dont le reflet d’or, bercé par un sanglot,
Fait perler la lumière au flanc blessé du flot,
Comme le sang jaillit à la pointe d’un glaive.

Aux gloires du zénith monte l’astre vainqueur ;
Il traîne son image après sa lame nue.
— Toi qui, du seuil vermeil de mes nuits es venue,
L’étoile est sur ton front, le glaive est dans mon cœur !

Séparant nos chemins et t’emportant aux cimes,
L’heure endort ta beauté dans un rayonnement
Éternellement doux, et fait de mon tourment
Rouler les pleurs de feu jusqu’au fond des abîmes.

Son vol t’ouvre les cieux et me creuse la mer.
Mais ma route demeure à la tienne obstinée,
Et nous suivons, d’un pas égal, la destinée,
Toi, sur des fleurs d’azur — moi, dans un gouffre amer.

X

Sur les ailes du flot l’azur ne pose plus
Son reflet comme au vol d’un oiseau qui s’effare,
Et, tel un vieux chasseur sa lointaine fanfare,
L’hiver enfle la voix rythmique des reflux.

N’entends-tu pas sonner l’appel des jours moroses
Et la meute des vents aboyer dans les airs ?
Reviens ! — La neige, au moins, dans nos jardins déserts,
Couche un linceul de lis sur le tombeau des roses.

Vois ! — les vagues, ainsi qu’un peuple révolté,
Jusqu’à tes pieds divins font monter leur insulte.
Reviens ! — Mon cœur du moins, fidèle à l’ancien culte,
Garde un paisible autel à ta calme beauté !

J’y brûlerai l’encens mystique et la cinname :
Et, s’il te faut des pleurs pour oublier la mer,
Je ferai sur tes pas saigner mon cœur amer
Et gémir une plainte éternelle en mon âme !