Confidence

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Les Ailes d’or : poésies nouvelles, 1878-1880Bibliothèque-Charpentier (p. 23-32).

CONFIDENCE

I

Âme dont j’ai connu les suprêmes détresses,
Et qui, sur mes langueurs, as versé tes caresses
Comme un baume sacré, comme un linceul de fleurs,
Veux-tu que nous comptions nos communes douleurs ?

Sous la même torture ont ployé nos jeunesses :
Je n’ai souffert de maux que tu ne les connaisses.
L’amour, au même gouffre, a longtemps confondu
Mon espoir immortel et ton rêve éperdu.

Par d’étrangères mains nos blessures creusées
De nos yeux fraternels ont reçu les rosées,
Comme aux cimes d’un lis des calices pareils :
Notre pitié leur fit de rapides soleils.

Sous un supplice égal, ce bonheur fut le nôtre
De n’avoir pas été le bourreau l’un de l’autre.
Nous pouvons donc, dans l’ombre où sont nos bonheurs morts,
Mêler des cœurs sans haine et des pleurs sans remords.

Comme un lac d’eau paisible au torrent qui s’élance,
La nuit à nos sanglots ouvre son grand silence,
Et, pailletant d’or fin l’ombre de ses cheveux,
Aux lèvres sans baisers tend le vin des aveux.

La mer, en les berçant d’insensibles cadences,
Emporte le vaisseau des lentes confidences
Vers l’horizon paisible où le ciel les attend,
Et, comme un lit d’azur, sous nos rêves s’étend.

II

Caresses du printemps sur nos têtes penchées !
As-tu gardé les fleurs qu’en tes mains a séchées
Le souffle évanoui des premières amours,
Et qu’anime un parfum tiède des anciens jours ?

Des baisers pour chansons et des rêves pour ailes,
Un monde s’est posé sur ces corolles frêles,
Comme un oiseau du ciel vers le ciel remonté
Et dont l’adieu ferma sur nous l’éternité.

Ô colombe, j’ai fait des blancheurs de ta plume
Un doux nid, où s’endort quelquefois l’amertume
Des secrets désespoirs et des pleurs clandestins
Dont la douleur d’aimer a comblé mes destins !

Celle qui m’apparut au seuil de ces géhennes
Où j’ai bu tour à tour les amours et les haines,
Portait un lis des pleurs de l’aurore mouillé,
Et mes désirs tremblants ne l’ont pas effeuillé.

Sans que son pied divin se posât sur ma vie
Elle partit ! Et moi je ne l’ai pas suivie,
Et j’ai gardé pourtant, sur mon âpre chemin,
La pâle fleur qu’un soir laissa tomber sa main.

Bien qu’avec cette fleur je n’emporte rien d’elle,
Ni le premier aveu, ni le serment fidèle,
Au plus cher de mon cœur j’ai ce rien renfermé.
— Le rêve reste seul, en nous, d’avoir aimé.

III

Ô torture sans fin :… Que nos forces sont vaines
À remonter le cours descendu de nos veines,
À mesurer le sang sur nos pas répandu,
À compter le trésor de notre amour perdu !

Printemps sous les vergers, automne sous les treilles,
Le temps, en les touchant, fit nos âmes pareilles
À ces arbres d’hiver par les autans courbés
Dont les fleurs et les fruits tour à tour sont tombés.

Ô moisson de baisers ! vendange de caresses !
Soleil de nos espoirs, langueur de nos ivresses,
Ô larmes de l’angoisse, ô sourires vainqueurs,
Vos pouvoirs sont égaux à consumer nos cœurs !

Ah ! jusqu’au plus profond, du moins, ton âme a-t-elle
Senti descendre en soi la brûlure immortelle,
Et dans une vapeur, ton être évanoui
Vers le ciel plus lointain remonter ébloui ?

As-tu bu jusqu’au fond la coupe de l’extase,
Et déchiré ta lèvre aux bords sanglants du vase
Où fermente sans fin la liqueur du baiser,
Où s’épuise la soif sans jamais l’épuiser ?

Si, comme un feu qui court au bout de ce qu’il touche
Son flot jusqu’à ton cœur est venu de la bouche,
Malgré les maux soufferts et le sang de tes pas,
Ô toi qui sus aimer, je ne te plaindrai pas !

IV

Comme un pêcheur debout dont le torrent emporte
Les filets déchirés et l’espérance morte,
Vois passer sur le flot, brisés et confondus,
Tes rêves abolis et tes espoirs perdus.

Ceux-là seuls ont valu que notre âme les pleure,
Ces bonheurs entrevus que n’attendit pas l’heure,
Ces jours dont l’aube seule éclaire nos chemins,
Ces amours dont la fleur se fana dans nos mains.

Mais, pour les jours vécus et les amours passées,
Malgré nos cœurs meurtris et nos larmes versées,
Malgré nos désespoirs, sachons garder, en nous,
Un souvenir clément, mélancolique et doux.

Va, ne maudissons pas ceux qui, du sort complices,
Ont, sous leur lèvre en flamme, avivé nos supplices.
Nos maux seront les leurs et l’amour inhumain
Fait des bourreaux d’hier les martyrs de demain.

— Mais sous les pas du jour l’immensité murmure.
Voici que le soleil, déployant son armure,
Escalade les murs de pourpre de la mer :
Sous les pas alanguis de notre rêve amer,

La lumière a déjà ses embûches dressées ;
Comme des oiseaux d’or dont les ailes lassées
Se prennent aux filets d’un céleste chasseur,
Viens regarder mourir les étoiles, ma sœur !