À force d’aimer/1/9

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 141-158).

IX



Le soir de ce même jour, Mme Giraudet achevait de dîner, lorsque la domestique de Mlle Marinval se présenta chez elle, apportant un billet.

— « Y a-t-il une réponse ? »

La messagère le supposait, car on lui avait dit d’attendre et de faire ce que madame la doctoresse voudrait bien lui indiquer.

Celle-ci ouvrit la lettre et jeta un grand cri.

M. Giraudet se précipita. Sa femme lui tendit le papier et courut vers la bonne, dans le vestibule.

— « Quand avez-vous quitté votre maîtresse ? Comment l’avez-vous laissée ?

— Je viens directement, » répondit cette fille. « Madame était comme d’habitude. Pourtant je l’ai trouvée bien pâle… Est-ce qu’elle demande les soins de madame la doctoresse ?

— Mes soins ?… Ah ! mon Dieu !… » gémit Mme Giraudet. « Mon enfant, je retourne avec vous… Pourvu que j’arrive à temps !… Toi, » cria*t-elle à son mari, « cours chez M. Fortier, porte lui cette lettre, et ramène-le chez cette malheureuse Hélène. »

M. Giraudet, paralysé par la stupeur, restait les yeux fixés sur le billet, qu’il semblait ne pas comprendre.

Voici ce qu’il venait de lire :

« Chère et excellente amie

« Pardonnez-moi la tristesse que je vous cause et les pénibles devoirs que j’impose à votre amitié.

« Je ne puis plus vivre. Tout est rompu entre Horace et moi. Ce n’est pas sa faute. La situation était sans issue. Je n’ai qu’un moyen de lui prouver ma sincérité, c’est de mourir.

« Vous, si raisonnable, si forte, vous me trouverez lâche. Vous m’accuserez d’abandonner mon enfant. Mais c’était aussi à cause de René que j’avais souhaité la réhabilitation. Dans la misère de mon cœur, aurait-il fallu le voir grandir pour qu’il me jugeât plus tard et rougît de ma déchéance ?

« Puis, comment vous dire ?… Un vertige m’entraîne… Il faut que je meure…

« Quand vous lirez ceci, je serai dans le repos… Enfin !…

« Je vous confie mon fils à vous, à votre cher mari, à M. Fortier. Je sais qu’Horace l’aimera bien quand je n’y serai plus.

« Embrassez mon pauvre René pour sa malheureuse mère. Adieu et merci du fond de la mort.

« Hélène. »

Une demi-heure avant, lorsque Mlle Marinval eut remis à la bonne cette lettre pour la porter immédiatement chez la doctoresse, elle avait regardé sortir la domestique, puis était rentrée dans sa chambre.

Tout était prêt. Ses dernières dispositions étaient prises. Elle n’avait rien réservé pour ce suprême instant. Comme elle le disait à son amie, quand celle-ci lirait son message, elle devait être morte.

Pourtant elle ne se tua pas tout de suite. Elle prit le revolver, s’assit dans un fauteuil, sa montre placée auprès d’elle. Avec une puérilité tout à fait bizarre en un moment pareil, elle se mit à suivre la marche des aiguilles, présumant au fur et à mesure le chemin accompli par sa domestique. Était-ce vraiment du sang-froid, la tranquillité avec laquelle cette belle jeune femme pleine de vie se disait à elle-même : « J’ai encore dix minutes… encore sept minutes… encore quatre minutes à vivre ?… » C’était plutôt une sombre et froide démence, l’idée fixe, plus engourdissante que le chloroforme, paralysant tout sentiment, toute réflexion, et régnant triomphante sur ce désastre de la personnalité. Moralement, Hélène déjà n’existait plus. La preuve, c’est qu’elle ne souffrait même pas. Ses yeux, qu’elle promenait sur les objets familiers, sur les meubles et les bibelots de sa chambre, sur les fleurs du jardin à travers le rideau, ne se mouillaient pas dans la sensation d’un atroce arrachement ; ils n’exprimaient qu’une immense curiosité et comme la fascination du mystère. Elle essayait de comprendre, de s’arrêter à une notion positive de l’acte effroyable, et elle ne pouvait pas… Encore un instant, et tous ces objets seraient encore les mêmes, dehors, sous le soleil, ou ici, dans le tranquille demi-jour de la chambre. Mais elle ne les verrait plus. Elle serait étendue là, ensanglantée, défigurée peut être… Morte !… C’est elle qui voulait cela… Était-ce possible ?… Elle eut un frisson, un sursaut, une révolte… Mais son regard, ramené machinalement vers la montre, put constater que l’heure avait fui… La doctoresse devait avoir la lettre. On allait venir… on la trouverait vivante. La frayeur du ridicule et de la honte la souleva. Elle se redressa dans son fauteuil, saisit le revolver, s’appuya du coude au dossier pour que sa main ne tremblât pas. Alors elle approcha sa tempe du canon, sans l’y poser, et tourna un peu l’arme en arrière, pour que la balle traversât le crâne sans ravager le visage. Puis son doigt pressa la détente…

Il y eut une détonation faible, un petit coup sec de la balle, qui, après avoir traversé cette pauvre jolie tête, alla frapper contre une boiserie. Le bras d’Hélène retomba, et le revolver heurta lourdement le sol. Une convulsion secoua le corps, le renversa contre le dossier du siège, où la tête roula dans une attitude d’abandon presque naturelle. Mais, sous le choc mortel, les yeux, volontairement fermés, s’étaient rouverts, effrayants d’angoisse. Et ils dardaient dans l’espace une supplication fixe, désespérée, terrifiante… Peu à peu, pourtant, ils se résignèrent ; une buée grisâtre noya leurs prunelles, atténua la surhumaine horreur qui les emplissait. Maintenant, dans l’absolu silence de la chambre, deux bruits ténus mettaient une double palpitation presque imperceptible : le tic tac de la montre et la chute sourde et mouillée d’un filet de sang sur une place du tapis déjà détrempée et toute rouge.

Hélène était morte depuis un quart d’heure lorsqu’une voiture lancée à fond de train parcourut l’avenue de Royat et vint s’arrêter devant la maison.

La bonne en descendit, ouvrit la grille avec sa clef, puis laissa passer la doctoresse, qui se précipita.

Dès le seuil, Mme Giraudet se rendit compte que tout était fini. Avec la circonspection et le sang-froid qu’elle tenait de sa profession, elle vérifia, sans déranger le corps, cette impression première. Du moment que tout secours était inutile, autant laisser la triste scène intacte pour les constatations légales.

Mais, ses préoccupations médicales disparues, elle sentit son cœur se convulser d’émotion, et elle pleura.

Puis elle se préoccupa de René. La bonne, qui étouffait ses sanglots, lui apprit que l’enfant était chez sa nourrice, où, le lendemain, on devait aller le reprendre.

Sur le gravier du petit jardin, des pas rapides crièrent. C’était Horace. Il était accouru à pied, d’une démarche telle que M. Giraudet n’avait pu le suivre.

Il entra.

Sans même regarder la doctoresse, il alla droit à cette blanche figure, sur le fauteuil. Si calme, les paupières abaissées maintenant par la main de son amie, elle paraissait plongée dans un simple évanouissement. Le jeune homme s’y trompa. Tout haut, à deux reprises, il dit :

— « Hélène !… »

Mais, tout à coup, il vit tomber de la tempe inclinée une lourde goutte de sang, et ses yeux, suivant cette chute, aperçurent, parmi les claires fleurs du tapis, un cercle rougeâtre, sinistre…

En même temps, il sentit une main sur son bras. Se retournant, il se trouva face à face avec la doctoresse. La pitié qu’il lut, à travers des larmes, dans ce regard d’amie, l’éclaira.

Elle n’eut pas le courage de lui dire : « Pourquoi l’avez-vous tuée ? » Femme de réflexion et d’étude, familière aux misères humaines, elle connaissait l’horrible fatalité des malentendus, l’incompréhension réciproque des âmes ; elle savait que, lorsque nos sentiments deviennent meurtriers pour les autres, c’est le plus souvent après nous avoir dévastés nous-mêmes. De quel droit aurait-elle, par ses questions ou ses reproches, augmenté le tourment de cet homme, qui, visiblement, souffrait autant qu’on peut souffrir ?

Elle-même oublia, durant quelques minutes, le deuil de sa propre amitié, dans le saisissement que lui causa la douleur d’Horace. Pourtant il ne la témoignait pas, cette douleur, avec la dérivative expansion, qui généralement soulage. Il gardait encore l’altière domination de ses mouvements intérieurs, la maîtrise de son âme si haute et si secrète. Mais comment, sans frémir d’une sympathie presque épouvantée, aurait-on vu la nuance atroce de sa pâleur et le regard qu’il posait sur cette morte, — regard mouillé de deux larmes tellement arides qu’elles ne pouvaient couler, tellement ardentes qu’elles brûlaient et ensanglantaient ses paupières ?

Il se tint longtemps debout, les bras croisés, perdu dans sa méditation. La doctoresse et la servante, leurs pleurs séchés par l’appréhension, n’osaient faire un geste ou dire un mot, dans la crainte qu’un brusque rappel à l’existence ambiante ne déterminât chez ce tragique songeur une réaction redoutable.

Quand elle le vit fléchir un genou, s’incliner vers le sol, Mme Giraudet s’avança vivement, croyant qu’il ramassait le revolver pour s’en servir contre lui-même…

L’idée n’en était pas venue à ce malheureux homme, qui songeait moins à sa souffrance propre qu’à celle qu’il avait infligée, et chez qui le remords écartait le désir d’une lâche délivrance.

Il s’agenouilla près de celle qu’il avait si violemment et si mal aimée. Il prit la main qui pendait, la main froide et blanche, la petite main qui ne se tendrait plus jamais vers lui, et dont le dernier geste avait été si effroyable !… Il la baisa, cette main. Il la mit contre ses yeux, contre sa bouche, et, entre les fins doigts inertes, il exhala cette parole, que ses lèvres n’avaient pas encore dite :

— « Pardon… oh ! pardon ! »

Alors, impétueusement, ses sanglots éclatèrent. Mme Giraudet, malgré sa fermeté, fut saisie d’un tremblement en face de cette douleur d’homme. Elle fit signe à la domestique de sortir. Celle-ci, se glissant hors de la chambre, rejoignit dans le salon voisin M. Giraudet, qui n’osait entrer, et qui, par elle, apprit la navrante scène.

Une fois seule avec Horace, la doctoresse s’approcha de lui, posa une main sur ses épaules convulsives, lui parla :

— « Mon ami… mon pauvre ami !… »

Il ne l’entendait pas. Il pleurait. Pour la première fois depuis sa lointaine enfance, il goûtait, sur la main d’Hélène, la saveur âcre et oubliée de ses propres larmes… Ah ! ces larmes sur elle, coulant des yeux adorés, mouillant sa chair, était-il possible que la morte ne les sentît pas ?… Avec quel ravissement indicible, il y avait une heure à peine, elle en eût reçu le baume délicieux dans son pauvre cœur plein d’angoisse !…

De nouveau Horace murmura :

— « Pardon !…

— Cher ami, » dit Mme Giraudet, « vous êtes en présence de la fatalité… Il n’y a pas de votre faute.

— Pas de ma faute !… »

Il se releva. Sa haute taille, qui se redressait, sembla renier l’attitude prostrée, la faiblesse de tout à l’heure. En face d’une créature vivante, son visage reprit son masque de fierté. Pourtant ses paroles furent humbles.

— « Si… Tout est de ma faute… C’est moi qui l’ai tuée !…

— Ne dites pas cela…

— Ah ! vous ne savez pas la lettre que je lui ai écrite hier…

— Une lettre !… »

La doctoresse avait tressailli. Elle devina le heurt de ces deux natures, l’une si facile à briser, l’autre d’un ressort si tendu, d’une concentration si violente. Elle savait que chaque parole, chaque action d’Horace, sous une sobre apparence, contenaient des sommes d’énergie capables de ravager une âme frêle et ouverte comme celle d’Hélène… Ce qu’il avait écrit, dans quelque crise mauvaise, devait être concis, courtois, terrible. Quelle agonie de cœur elle avait dû traverser avant de soulever le revolver, celle qui reposait là !

— « Pauvre… pauvre petite !… » murmura Mme Giraudet.

Elle contemplait cette figure pâle, si pitoyable, d’un abandon si résigné sous les duretés incompréhensibles du sort. Mais la compassion navrée de son regard enveloppant ce corps charmant et à jamais immobile fut plus qu’Horace n’en pouvait supporter.

Il lui saisit le bras.

— « Venez, ah ! par pitié… venez !… » gémit-il.

Dans le salon, ils trouvèrent M. Giraudet. Ce brave homme, vraiment ému, mais tout abasourdi, attendait sa femme pour savoir quel genre de sentiment il devait éprouver à l’égard de cette catastrophe. Les larmes lui venaient aux yeux en songeant qu’une si gentille créature se trouvait brusquement supprimée de tragique façon, et en imaginant le gros chagrin qu’elle avait dû avoir pour en arriver au suicide. Toutefois, dès qu’il sentait sa paupière trop humide, il l’essuyait rapidement, avec un coup d’œil vers la porte. Car si la doctoresse, jugeant peut-être avec sévérité la conduite d’Hélène, trouvait plus convenable de garder les yeux secs, lui-même ne se permettrait pas de s’attendrir.

Contre la sympathie d’un être séparé de sa pensée par de tels abîmes, Fortier se rebiffa tout de suite. Retranché dans les hauteurs farouches de son orgueil, il y retrouva quelque force. Et il eut alors le courage de régler certains détails matériels. Il fallait avant tout, malheureusement, prévenir le commissaire de police. Mais, dans la mesure où il serait possible, on étoufferait l’histoire du suicide. Mme Giraudet se chargeait de l’ensevelissement, de la cérémonie funèbre. Elle ne connaissait à Mlle Marinyal aucun parent qu’il fût nécessaire d’avertir.

Après une pause, avec des voix qui tremblaient, on se demanda :

— « Et l’enfant ?

— Je suis sa marraine, » déclara la doctoresse, « et mon mari est son parrain. Nous sommes disposés à le recueillir, à l’élever.

— Madame, » dit Horace, « réfléchissez que René ne peut rester à Clermont. Sa présence provoquerait, autour de lui, la condensation et la perpétuité d’une légende, qui, s’il s’éloigne, ne se formera même pas. On oubliera bien vite ici sa pauvre mère, pourvu que lui-même disparaisse. Vous ne voulez pas multiplier dans son cœur et dans sa vie les conséquences du malheur qui le frappe ?

— Nous trouverons peut-être un testament d’Hélène, où elle indique son désir à ce sujet.

— Elle vous l’aurait dit dans sa lettre. Non, madame… J’ai mes raisons pour croire que notre malheureuse amie n’a nulle part exprimé plus clairement qu’à vous-même, dans ce dernier mot, ce qu’elle souhaitait. N’y joint-elle pas mon nom à celui de son enfant d’une façon un peu spéciale ? Je pense accomplir son vœu le plus cher — un vœu que la contrainte des circonstances et son extrême délicatesse l’ont empêchée de formuler — en réclamant pour moi la tutelle de son fils. René a douze ans. Les soins d’une femme ne lui sont plus nécessaires. Je le mettrai comme interne dans le lycée où je vais être nommé professeur. »

Mme Giraudet se taisait, réfléchissant. Son mari — dont les conceptions minutieuses et routinières s’effaraient d’un enfant dans sa maison — trouva, dans sa crainte même, le courage d’émettre le premier son avis.

— « Mon Dieu, prononça-t-il, « nous ne pourrions faire mieux nous-mêmes que de le placer comme pensionnaire, et sous votre direction. Le fait que vous soyez son tuteur ne diminuera en rien notre sollicitude, ni les affectueux services que nous rendrons à ce pauvre petit. N’est-ce pas, ma chère amie ? » ajouta-t-il en se tournant timidement vers sa femme.

Horace craignait une résistance de la part de la doctoresse. Il posa sur elle un regard où sa volonté tâchait de se faire suggestive, mais où flottait une nuance d’inquiétude.

— « Monsieur Fortier a parfaitement raison, » dit-elle simplement. « Je l’approuve de tout mon cœur. »

Elle ne motiva pas cette approbation. Mais Horace en comprit le sens, et, lui saisissant la main, il lui dit, avec une vibration profonde de tout son être :

— « Merci ! »

Car, si la jeune femme, très prompte habituellement à revendiquer un devoir, tout attendrie sur son amie et sur le triste orphelin, consentait si vite à lui laisser René, c’est qu’elle voulait émousser l’aiguillon de remords mêlé à la douleur d’Horace, satisfaire l’ardeur de réparation qui le dévorait. La préoccupation qu’elle lui concédait, n’était-ce pas la seule qui pût adoucir cette mâle et muette souffrance ? Elle ne se fût pas reconnu le droit de la lui disputer.

La nuit suivante, durant la veillée qu’ils partagèrent tous deux auprès de la morte, auprès de la forme suave et rigide, étendue maintenant sur le lit, Mme Giraudet s’applaudit davantage de ce qui, pour elle, avait été un véritable sacrifice. Elle pressentit que René ne pouvait avoir un meilleur éducateur qu’Horace, ni Horace une plus utile fructification de son épreuve que dans le développement de ce jeune esprit.

— « Ah ! » lui disait à voix basse M. Fortier, « je le dégagerai mieux que je ne me suis dégagé moi-même de toutes ces lâchetés sociales. Au fond, — je le vois bien maintenant, — moi, le révolté, le réformateur, le juge élevé au-dessus des peuples et des lois, sur le tribunal de ma conscience orgueilleuse, je n’ai fait que suivre honteusement ce qui, dans les préjugés humains, servait mes propres passions. J’ai rencontré une créature d’élite… Je l’ai jugée telle… Je la connaissais bien… Je l’admirais du fond de l’âme… Et, parce qu’elle ne m’avait pas rencontré le premier sur sa route, mon abominable jalousie, aidée de ma vanité non moins abominable, est allée prendre, pour consommer son martyre, des armes — que je méprisais !… — parmi les instruments de torture à l’usage des forts contre les faibles. Oui, moi… moi, Horace Fortier… je me suis mis — pour broyer cette femme, que j’adorais… — dans le camp brutal des êtres qui me sont le plus odieux : des « justes » au point de vue social ; de ceux qui ont pour eux le droit, la loi et l’opinion, c’est-à-dire les appétits, les peurs et les bassesses des hommes réunis en troupeau. Hélène ne valait-elle pas mieux que moi, de par sa faute même ? Elle avait mis au monde un homme, et elle l’élevait noblement. Moi, qu’ai-je produit ? Des spéculations stériles. Elle a enfanté dans la douleur, dans l’humiliation. Moi, dans l’ivresse de l’orgueil… Mais elle avait toute la faiblesse de la femme, et moi toute l’arrogance écœurante du mâle. Mes pareils n’ont-ils pas rédigé les codes dont je profite ? N’ont-ils pas fait de la paternité un exploit galant, sans responsabilité, sans conséquence, tandis qu’ils faisaient un bagne de la maternité ?… Et c’est cela que j’ai suivi… C’est cela qui m’inspirait, au fond !… C’est avec cela que j’ai brisé le cœur et armé le revolver de cette pauvre enfant !…

— Mon ami, » disait la doctoresse, « rappelez vous vos réflexions actuelles si jamais vous exercez une influence dans l’avenir.

— Je ne les oublierai pas, » reprit Horace. « Et surtout je tâcherai que René s’y élève sans passer par ma criminelle expérience. Il sera plus digne que moi de devenir un novateur. J’empêcherai qu’il fasse jamais à une femme le mal que j’ai fait à sa mère. »

À partir de cet instant, la pensée de son fils adoptif devint prédominante dans l’esprit d’Horace. Le lendemain matin, ce fut lui qui voulut aller chercher le petit garçon chez la nourrice, à Fontanat.

Même pour cette mission, où le cœur le plus délicatement tendre ne pouvait prendre que des précautions de bourreau, Mme Giraudet eut plus de confiance en M. Fortier qu’en elle-même.

Si elle l’avait entendu, pendant le retour en voiture, envelopper de force morale en même temps que d’infinie sympathie le petit être impressionnable qu’il préparait au pire des malheurs, elle n’eût pas regretté sa décision.

Pourtant, elle-même crut défaillir de pitié, quand elle vit, devant la grille du jardin, descendre de fiacre cette petite silhouette gauche, trébuchante, secouée de sanglots, que les fermes bras d’Horace soutenaient, emportaient presque. Elle vint au-devant de René, tâcha d’écarter le mouchoir où se cachait le charmant visage défiguré, gonflé par les larmes.

— « Mon pauvre petit !… Mon mignon !… C’est moi… Écoute… Nous t’aimerons tous… »

Il la repoussa presque avec colère.

— « Maman !… maman !… Je veux la voir !…

— Il ne sait donc pas ?… » murmura la doctoresse, interrogeant Horace du regard.

Celui-ci serrait les dents et les lèvres, comme à bout d’énergie contre sa propre émotion.

— « Si… si… » fit-il d’une voix sifflante. « Pardon… Laissez-nous entrer… Je lui ai promis qu’il la verrait. »

Le jeune homme et l’enfant pénétrèrent dans la chambre, seuls.

Hélène, apaisée, presque sereine, était là, sur le lit. Ses beaux cheveux, ramenés sur ses tempes, voilaient la double blessure. Son fils ne verrait pas les affreux petits trous sanglants. Il ignorerait — pour le moment du moins — qu’elle l’avait quitté volontairement, qu’elle était morte de cette terrible mort.

René la regardait, ses larmes suspendues par l’admiration, l’étonnement de la voir si belle et si calme. Il ne pouvait plus croire qu’il l’avait perdue. Il voulut l’embrasser.

Oh ! le cri qu’il jeta de sentir sous sa lèvre le froid de cette joue, le froid indescriptible, auquel on ne l’avait pas préparé !…

Que dut éprouver Horace lorsqu’il l’entendit ? Il mit un bras autour des épaules de René.

— « Mon enfant, » lui dit-il, « retiens un instant tes pleurs. Je ferai de toi un homme. Laisse-moi le promettre à ta mère. Et toi, promets-lui de vivre avec son souvenir, de suivre toujours sa tendre inspiration, qu’elle a mise en toi par tant d’exemples et de douces paroles. Elle a beaucoup souffert. L’un et l’autre, nous penserons toute notre vie à cette souffrance, nous la ferons tourner à notre élévation morale, et au soulagement de tous les cœurs que les hommes et la société meurtrissent comme a été meurtri le sien. »

La voix de cet homme fort se brisa. L’enfant, saisi par la solennité de son accent, l’écoutait, attentif. Il y eut un silence. Puis Horace, étendant le bras, dit :

— « Je vous le promets, Hélène.

— Moi aussi, moi aussi, mère ! » cria René, dans une explosion de sanglots, son petit bras étendu, la main sur la main d’Horace.

Lesueur - À force d'aimer, 1895 (page 162 crop).jpg