À force d’aimer/2/03

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 191-226).
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III



Les bourgeons gonflèrent et s’ouvrirent. Les feuilles poussèrent. Le petit parc de l’hôtel Vallery se couronna de feuillages lourds. Entre ses labyrinthes du dix-huitième siècle et les maisons de la rue Montaigne, la verdure neuve et lustrée du lierre se déploya comme un écran.

Dans l’après-midi de mai où l’on y célébra par un garden-party les vingt-deux ans de Huguette, René Marinval n’y put apercevoir que les taches blanches, bleues et roses des toilettes, glissant, claires, derrière le rideau sombre, telles que des ombres chinoises à rebours.

Des bouffées de musique montaient à ses oreilles. Au-dessus du pupitre où il essayait de travailler, involontairement sa tête oscillait au rythme des valses. Le retour de certaines fusées de notes lui donnait une impression déchirante et nostalgique. René sentit qu’il ne ferait rien ce jour-là. Il prit son chapeau et sortit.

Pourtant le manuscrit qu’il laissait derrière lui tout épars, dans le désordre des feuilles volantes, était sa création passionnément aimée, l’œuvre suprême de sa jeunesse. Il y avait mis toutes les fortes convictions, toutes les démesurées espérances de son âge. Il y sentait avec ivresse palpiter son âme fougueuse.

C’était un drame, un drame socialiste, dont la censure avait interdit la représentation, mais qui allait être joué au Théâtre-Indépendant. Cela s’appelait La Force inconnue. Et cette « force inconnue », qui circulait dans toute la pièce, qui la soulevait bien haut, comme sans effort, avec une incroyable simplicité de moyens, qui, animant les principaux personnages, leur rendait le travail facile, l’amour tolérant et prêt au pardon, le bonheur presque accessible, c’était la Bonté. Mais cette Bonté tenait des propos subversifs contre l’égoïsme et la dureté du système social, tel que le conçoit et l’applique la classe dirigeante la plus fermée à toute conception généreuse qui se soit rencontrée depuis le début de la civilisation. Voilà pourquoi le veto de l’autorité s’inscrivait en marge. Comme toujours, ce veto n’avait fait que surexciter la curiosité, et assurer d’avance à la pièce au moins un succès de tapage. On parlait déjà beaucoup à Paris de La Force inconnue. Les journaux commettaient des indiscrétions, d’ailleurs rarement authentiques. La personnalité du jeune auteur, fils adoptif du célèbre écrivain socialiste Horace Fortier, promettait des nouveautés de théories et des audaces d’idées, dont s’effrayait et s’affriandait à la fois le public. Cependant, avec son indifférence pour tout ce qui n’est pas la jouissance du moment et son ordinaire scepticisme, ce public se souciait beaucoup moins des tendances de l’œuvre et de sa portée possible que du chic impliqué dans cet événement parisien : la représentation unique, exceptionnelle, d’une pièce qui faisait peur au Gouvernement.

C’était aux dernières retouches de son drame que René procédait, lorsque le frémissement de fête montant des pelouses où dansaient Huguette et Germaine le chassa de sa table de travail.

Il descendit ses trois étages et tourna à droite, vers les Champs-Élysées.

Le flot immobilisé des équipages qui ne pouvaient stationner devant l’hôtel Vallery refluait sur le Rond-Point. C’était tout un luxe impressionnant d’attelages nerveusement campés, de laquais raidis sous les chapeaux à cocarde et les lévites à galons, de voitures serrées roue à roue perpendiculairement au trottoir, et dont luisaient les vernis, les satins, les cuivres et les nickels.

Dans l’avenue d’Antin, le jeune homme passa devant la grille large ouverte. Mais il dut fendre le groupe des badauds attroupés, et, comme il s’approchait un peu trop, des agents l’écartèrent. L’attention absorbée avec laquelle il regardait vers l’intérieur, sans même paraître sentir sur son épaule la main gantée de blanc d’un sergent de ville qui le repoussait, fit courir un ricanement dans la haie des valets de pied alignés jusqu’au perron.

René entendit une voix qui lui disait :

— « Allons, décidez-vous. Décampez ou montrez votre invitation. »

Il s’éloigna. D’un pas rapide, il marcha dans la direction du faubourg Saint-Honoré, vers les bureaux de l’Avenir social. Il était sûr, à cette heure-là, d’y retrouver Horace, et il éprouvait le besoin de le voir. Le malaise qui lui alourdissait le cœur, lui brouillait le regard, lui rendait les lèvres sèches et amères, se dissiperait certainement au contact de la puissance morale qu’était cet homme. Rien qu’à se le représenter tel qu’il allait le retrouver, assis dans l’étroit cabinet directorial, dépouillant une correspondance venue de tous les coins du monde, la pensée tendue vers les plus lointaines et les plus humbles misères ; rien qu’à pressentir le regard de père et de maître qu’il rencontrerait chargé de confiance, René sentait son âme bondir dans des régions plus sereines, loin des mesquines douleurs personnelles.

Sur le gazon soyeux ou sur le gravier fin, dans le jardin de l’hôtel Vallery, des robes glissaient, légères, aux nuances délicieuses. C’étaient, presque toutes, des robes de jeunes filles, pâles de ton, vaporeuses de tissu, que les petits pieds vifs rendaient tournoyantes et rapides. Car les brochés lourds et les failles cassantes des douairières s’étalaient plutôt à l’intérieur, sur les divans du hall ou les fauteuils de la serre.

D’ailleurs il n’y avait de mamans que ce qu’il en fallait tout juste pour chaperonner cette jeunesse féminine, entre quinze et vingt-cinq ans, à qui la fête était offerte. Huguette, comme toujours, pour son anniversaire de naissance, avait elle-même lancé ses invitations, arrêté son programme. Elle avait choisi suivant ses sympathies particulières, dans la liste immense de leurs relations, sûre de n’essuyer aucun refus parmi ceux qu’elle inviterait, et sûre aussi de ne pas refroidir l’empressement de ceux qu’elle n’inviterait pas, — car tient-on jamais rigueur à un capitaliste comme Édouard Vallery, président des conseils d’administration de plusieurs grandes sociétés financières, ou à une héritière comme Mlle Huguette, dont la dot s’évaluait par millions ?

Elle rayonnait, aujourd’hui, la jolie héritière, — non de l’orgueil qui eût grisé toute autre, mais du plaisir qu’elle donnait. Mlle Vallery voulait qu’on s’amusât chez elle, et n’épargnait rien pour cela. Il ne lui suffisait pas d’avoir merveilleusement organisé sa fête, elle s’activait encore pour que chacune de ses invitées y prît sa part et s’y sentit parfaitement à l’aise.

Ce qu’elle avait imaginé pour cette année-là, c’étaient des baraques foraines, où l’on trouvait des divertissements comiques, en même temps que des surprises gracieuses. Des tourniquets et des loteries truqués faisaient gagner à chacun le bibelot qui lui convenait. De fausses somnambules annonçaient de chimériques bonnes fortunes au milieu des éclats de rire. Des tirs et des jeux d’adresse occupaient les plus remuants. D’excellentes photographies devaient reproduire les groupes sympathiques. Les rafraîchissements du premier glacier de Paris étaient servis par le classique marchand de nougat en fez rouge des fêtes de banlieue. Et, pour terminer, il y avait bal sur la grande pelouse, cotillon avec accessoires merveilleux, et farandole finale dans les allées tournantes de ce joli parc maniéré qu’avait dessiné jadis un contemporain de Watteau.

— « Eh bien, t’amuses-tu, ma chérie ? » dit tout à coup Huguette, en quittant le bras de son cavalier du moment pour courir vers Germaine.

Mlle de Percenay semblait chercher quelqu’un.

— « Oui, certainement, je m’amuse beaucoup, » dit-elle.

Mais sa mince figure brune aux longs yeux, aux lèvres rouges et retroussées d’idole, gardait une gravité qui démentait son assertion.

— « Est-ce que tu as perdu ton flirt ? » demanda en riant son amie, qui suivit son regard préoccupé.

— « Non, mais je voudrais savoir où est Mlle Bjorklund.

— Là !… » s’écria Huguette en riant plus fort. « J’aurais dû le deviner. Comment !… même aujourd’hui tu ne peux pas te passer d’elle ? Tu sais que je vais être jalouse. »

Des jeunes gens, qui avaient entendu, s’approchèrent, saisissant l’occasion d’aborder ces deux jeunes filles, belles, riches, influentes et fêtées, vers qui s’aimantaient, ouvertement ou dans l’ombre, tant de désirs masculins.

— « Jalouse de quelqu’un, vous, mademoiselle Vallery ?… » dit l’un d’eux, exagérant l’étonnement d’une galanterie fade.

Ce fut Germaine qui répondit. Elle le fit avec une vivacité un peu brusque, d’un ton cassant :

— « Il y a de quoi. On peut s’avouer jaloux de Mlle Bjorklund, car elle est supérieure à bien des gens.

— Oh ! oh ! quelle est cette merveille dont on ne peut prononcer le nom sans éternuer ? »

Germaine dévisagea, de son air sérieux et hautain, celui qui voulait faire de l’esprit aux dépens d’une de ses admirations. Mais la rieuse Huguette partit aussitôt d’un de ses frais éclats de gaieté.

— « C’est un nom suédois, » fit-elle. « Voyons, il faut bien vous y habituer, puisque la littérature suédoise est à la mode. »

Elle se mit à répéter, avec des clignements d’yeux et des mouvements de tête espiègles :

— « Bjorklund !… Bjornson !… C’est vrai… On dirait d’un chat qui jure…

— Tais-toi donc !… » dit Germaine. « La voici. »

Une personne qui donnait l’idée d’un homme habillé en femme parut au détour de l’allée. Une taille haute, des épaules larges et anguleuses, des membres trop longs aux mouvements sans grâce, se dessinaient sous une robe très simple en mousseline claire semée de fleurettes. La coupe de cette robe, toute droite, sans lignes cintrées ni froufrous avantageux, aussi bien que la carrure de celle qui la portait, dénotait l’étrangère, la femme du Nord, au corps et à l’esprit masculinisés, ignorante en l’art de séduire. L’origine s’accentuait encore dans les plats et lourds cheveux couleur de paille et dans les yeux d’un gris d’eau boréale. Les traits du visage étaient forts avec une expression très douce. Ils s’éclairèrent d’un sourire tout à fait tendre à la vue de Huguette et de son amie.

— « Votre père vient d’arriver, » dit-elle à Germaine. « M. le ministre sort du Palais Bourbon, où le Cabinet, paraît-il, a remporté une victoire. Il m’a priée de vous envoyer à lui, parce qu’il veut voir comme vous êtes belle et si vous ne prenez pas trop chaud. Vous le trouverez dans le hall avec M. Vallery.

— J’y cours, » dit Germaine vivement.

— « Mademoiselle, » prononça l’un des jeunes gens en arrondissant le bras, « voulez-vous me permettre de vous y conduire ?

— Non, merci, monsieur. Mlle Bjorklund sera mon cavalier. »

Elle glissa la main sous le bras de la Suédoise et le serra contre elle d’un geste câlin. Toutes deux s’éloignèrent avec un air d’entente. Alors Huguette, prise peut-être d’un léger remords pour son innocente moquerie de tout à l’heure ou d’une enfantine jalousie, bondit après elles d’un mouvement d’écolière, prit Mlle Bjorklund par le cou, l’embrassa, puis revint avec légèreté vers le groupe de ses admirateurs.

L’un de ceux-ci s’écria bêtement :

— « Elle n’est pas à plaindre, cette demoiselle aux bandeaux filasse ! Je consentirais à être aussi mal tourné pour recevoir le même traitement.

— Si vous saviez comme elle est bonne !… et savante !… » dit Huguette avec un petit air pénétré. « Vous ne la connaissez pas ?… Cela m’étonne… Elle est chez nous depuis dix ans, depuis la mort de ma pauvre mère. Elle m’a élevée… Germaine aussi… Car Germaine, voyez-vous, n’écoute personne d’autre qu’elle. Toutes les gouvernantes que M. de Percenay a données à sa fille n’ont servi qu’à la chaperonner chaque jour jusqu’ici. Nos leçons, nous les prenons ensemble…

-Qu’est-ce qu’elle vous enseigne, cette demoiselle, outre la prononciation de son nom — qui doit être une étude laborieuse ?

— Ce qu’elle nous enseigne ?… Tout. Oh ! c’est-à-dire… pas tout ce qu’elle sait… Nous serions trop sottes pour en apprendre aussi long.

— Diable !… c’est donc un puits, un abîme de science ?

— Elle sait cinq ou six langues, avec toutes leurs littératures… Et l’histoire !… C’est extraordinaire ! Les livres ne parlent pas aussi bien qu’elle, parce qu’ils racontent les événements sans les expliquer. Mais Mlle Bjorklund nous montre comment les peuples font leur destinée, en dehors même des circonstances, par leurs qualités, leurs défauts, leurs passions, tout comme les individus… Puis elle nous dit un tas de choses admirables sur nous, sur le temps où nous vivons, sur la façon dont nous devons comprendre le bonheur et essayer de le donner aux autres… Car elle assure que nous… oui, même des petites jeunes filles comme nous deux Germaine, nous avons des responsabilités parce que nous avons des privilèges… »

Huguette s’arrêta, énervée de ce qu’on l’écoutât sans s’intéresser, sans lui suggérer des mots. Devant l’indifférence des cinq ou six jeunes mondains qui l’admiraient des yeux, mais souriaient ironiquement à ses paroles, son enthousiasme se dissimulait, gêné. Les grandes idées, qui lui semblaient si lumineuses dans la bouche de sa chère institutrice, s’embrumaient, s’effaçaient en passant par son petit cerveau, et arrivaient balbutiantes, puériles, au bord de ses lèvres.

Elle insista encore un peu cependant. Mais elle sentit bien que cette femme du Nord, animée du grand souffle humanitaire qui soulève sa race, éprise des spéculations généreuses de ses poètes, oublieuse d’elle-même, avide de science, de progrès, d’œuvres utiles, n’était, pour ces fils de bourgeois français, qu’une vieille fille pauvre et laide.

— « Quel âge a-t-elle ? » demanda l’un d’eux.

— « Trente-six ans, » répondit Huguette.

Un silence ennuyé tomba. L’orchestre, qui préludait aux premières danses, donna au petit groupe un prétexte pour se disperser.

À ce moment, Germaine, au bras de Mlle Bjorklund, ralentissait le pas pour achever ce qu’elle disait avant de pénétrer dans le hall.

— « Je vous en prie, n’est-ce pas, mademoiselle, vous insisterez auprès de nos papas pour qu’ils vous permettent de nous conduire à cette représentation !…

— Mais, » disait la gouvernante, « sera-ce convenable pour des jeunes filles ? Les Français confondent souvent la hardiesse dans les idées avec le cynisme dans les mœurs. Une pièce interdite par la censure comme celle de ce jeune socialiste…

— Oh ! elle n’est interdite que pour des raisons politiques.

— Si ces messieurs vous autorisent à y assister, ils vous y mèneront eux-mêmes.

— Non. Papa prétend que ce sont des élucubrations de détraqués ; que, lorsqu’il va au théâtre, c’est pour se distraire, pas pour subir des tartines philosophiques. Quant à M. Vallery, vous savez bien qu’il ne veut pas entendre parler de l’auteur. Je pense que ce M. René Marinval l’aura attaqué dans les journaux. Il déclare que c’est un galopin, bon à enfermer dans une maison de correction.

— Oh ! d’ailleurs, » fit observer la Suédoise, « le Théâtre-Indépendant n’intéresse guère M. Vallery. Je ne sais pas pourquoi il garde la location d’une des premières loges. »

Germaine sourit.

— « Et le chic ?… » dit-elle.

L’institutrice répéta le mot avec une gaucherie exotique de prononciation, qui le dépouillait de sa leste allure, de son claquement de pétard.

— « Le chic ?… Et vous, ma petite Germaine, est-ce aussi pour le chic que vous voulez entendre cette pièce dont tout Paris s’occupe d’avance ? »

Mlle de Percenay leva deux beaux yeux noirs, d’un sérieux profond :

— « Vous ne le croiriez pas si je vous le disais, » fit-elle. « Je désire l’entendre pour les mêmes raisons que vous, et je sais que vous en mourez d’envie. Vous avez la curiosité de tous les efforts des artistes et des penseurs vers un idéal nouveau. Vous prétendez que la société moderne, comme le vieux monde sous Auguste, attend son Messie, et vous courez à tous les précurseurs. Horace Fortier en est un, suivant vous, et l’auteur de La Force inconnue est son élève. Quel beau titre : La Force inconnue !

— Ah ! taisez-vous, petite folle !… » dit la Suédoise avec un ton et un sourire qui démentaient son injonction. « Que dirait votre père, monsieur le ministre, s’il vous entendait ? Il croirait que je vous entretiens de politique, et vous savez bien que je ne me le permettrais pas. »

Un léger rire accusa le retroussis hautain des lèvres de Germaine.

— « Vous n’avez pas besoin, mademoiselle, de me dire vos idées pour que je les devine.

— Mes idées ?… » répéta l’institutrice. « Dites mes sentiments et mes tendances. Des idées… c’est rare, allez, ma chérie. Je ne possède qu’un modeste cerveau de femme, capable de s’en assimiler quelques-unes, mais non d’en concevoir. J’ai — comme vous avez très bien dit tout à l’heure — surtout des curiosités. J’ai aussi des espérances, des pitiés, des sympathies pour tout ce qui lutte et qui souffre. Je sens bien que, volontairement ou non, je vous les fais partager. Et cela m’effraie quelquefois. Vous êtes une nature si ardente, Germaine, et en même temps si réfléchie ! Ma responsabilité à votre égard est immense. Bien plus que pour Huguette.

— Huguette vous aime et vous comprend bien aussi, mademoiselle.

— Certes, la chère mignonne ! mais elle est plus insouciante. Son âme est toute en surface. L’impression qu’on y a mise, on l’y retrouve telle quelle, et ensuite on peut la modifier, l’effacer. Tandis que chez vous, Germaine, tout s’enfonce en profondeur, disparaît, puis travaille intérieurement. On ne sait pas l’énorme chemin que peut faire un mot dans le secret de votre nature.

— Qu’importe, chère mademoiselle ! » dit la jeune fille, « puisque tous les mots que vous prononcez partent de votre pensée si haute et de votre cœur si généreux. Moi, je suis bien tranquille auprès de vous. »

Les couples joyeux qui dansaient sur la grande pelouse ne se doutaient guère que la belle Germaine de Percenay pût délaisser le bal pour une telle conversation. Pourtant le fait n’était pas si extraordinaire qu’il eût semblé à toute cette jeunesse préoccupée de chiffons et de flirt. Cela paraissait tout simple à Mlle Bjorklund. L’attraction passionnée vers les idées hardies et généreuses est naturelle à vingt ans. Dans les classes de garçons et de filles qu’elle avait traversées à Stockholm, l’institutrice avait pu compter nombre de petites têtes aussi engouées de manifestations artistiques, philosophiques ou sociales que celle de Germaine. Seulement il faut que le milieu, l’éducation, mettent de telles aspirations en éveil : ce n’est pas le cas pour les jeunes Parisiennes.

L’influence de Mlle Bjorklund haussait ses deux élèves jusqu’à des conceptions plus nobles que celles de la vanité. Mais tandis que, près d’elle, le cœur de Huguette s’élargissait, transformait son instinctive bonté naturelle en une compréhension de toutes les misères, en une sympathie prête à l’activité, ce qui se développait chez Germaine, c’était le caractère et l’intelligence. De ces deux enfants, la plus jeune seulement avait une personnalité, un cerveau, la faculté de vouloir et de réfléchir. Plus intéressante que l’autre, mais moins aimable et plus dangereuse, elle n’était pas faite pour éprouver ou inspirer des sentiments ordinaires. On pouvait le pressentir rien qu’à la voir traverser les salons remplis de monde pour aller rejoindre son père. Tous les yeux la suivaient, l’admiraient. Elle devait certainement s’en apercevoir. Pourtant, elle n’avait, sur son joli visage étrange, ni l’assurance de la coquetterie, ni l’embarras de la timidité ; c’était plutôt, dans ses yeux et toute sa personne, quelque chose de replié, d’un peu farouche, une sensation d’être différente de tous ceux qui l’entouraient.

Elle trouva son père et M. Vallery dans un cercle de dames assises, autour duquel se pressaient des hommes debout. On commentait la séance de la Chambre, le vote qui affermissait le Cabinet.

— « Moi, » disait M. de Percenay, « l’issue du débat m’était indifférente. Mon ministère est un ministère de travail. Je n’y fais pas de politique. Et je serais rentré, je crois, dans toute autre combinaison.

— Heureusement ! » prononça Vallery. « Ah ! tu m’avoueras, mon cher Maurice, que cette instabilité des ministres est la pire entrave à tout progrès. À peine l’un de vous s’est-il mis au courant de son affaire qu’il doit céder la place à un successeur qui n’y connaît rien. Je ne comprends même pas comment cela marche.

— Peuh ! » fit M. de Percenay, qui haussa les épaules, « cela marche grâce à la routine des bureaux… cette fameuse routine, et ces fameux bureaux, dont on dit tant de mal !

— Dans nos sociétés financières, » reprit le maître de la maison, « nous avons aussi des bureaux, mais du diable s’ils feraient la besogne sans directeur ! Le chef, la tête, l’esprit qui donne l’impulsion, la volonté qui prend l’initiative, voilà ce qui assure le succès de toute œuvre faite en commun. »

Un murmure approbateur souligna ces paroles, et quelques exclamations en indiquèrent une preuve flatteuse dans les établissements de crédit que dirigeait le célèbre financier.

Celui-ci carrait les épaules, rejetait la tête en arrière, contenant mal l’expansion de son orgueil par la barrière d’un sourire obligeant.

Édouard Vallery avait quelque peu changé depuis le soir où, seize ans auparavant, il s’était présenté boulevard de Courcelles, dans le rez-de-chaussée d’Hélène Marinval. La cinquantaine approchante faisait grisonner ses cheveux encore abondants et sa barbe courte. Le corps s’était épaissi ; le visage s’empâtait. Mais les yeux bruns restaient lumineux et caressants sous les paupières devenues lourdes ; et le front semblait moins banal derrière la double barre de deux rides qui y mettaient comme une pensée. C’était encore un bel homme, et il pouvait, sans fatuité ridicule, attribuer ses succès de femmes à autre chose qu’à sa légendaire fortune. On ne lui connaissait pas de maîtresses dans le monde galant. Mais on prétendait que sa faiblesse pour les beautés armoriées lui coûtait annuellement quelques centaines de mille francs de plus qu’il n’en eût laissé entre les pots de fard des actrices ou dans le baguier des grandes cocottes.

Justement, autour de lui, on sourit un peu quand une duchesse très authentique, mais déjà sur le retour, appuya vivement l’opinion qu’il venait d’émettre, avec un éloge à bout portant de ses talents directoriaux :

— « Vous êtes la démonstration vivante de votre argument, mon cher monsieur Vallery, » s’écria-t-elle. « Le génie est exceptionnel. Et la seule façon de l’exploiter est de lui obéir. Vous êtes la source de l’aisance pour les centaines d’employés qu’utilisent les quatre ou cinq sociétés dont vous êtes directeur, et de la fortune pour leurs actionnaires. Tous ces gens-là réunis concevraient-ils une seule des opérations par lesquelles vous les enrichissez ?…

— Cependant, » intervint le ministre, « la théorie socialiste déclare que Vallery s’enrichit à leurs dépens, et que ses propres bénéfices devraient être répartis entre tous ces braves garçons qui usent leurs manches de lustrine contre le bois de ses bureaux.

— Qu’ils se les partagent donc ! » dit le financier avec ironie. « J’ai calculé qu’en me dépouillant de tout, ils auraient chacun cinquante centimes de plus à dépenser par jour.

— Ah ! bravo… C’est la vraie réponse à faire aux adversaires du capital… »

Des rires et des applaudissements manifestèrent la joie de ces gens riches et leur empressement à flatter le plus riche d’entre eux tous. L’ombre que les mots de socialisme et de partage avaient répandue se dissipait. Le dernier raisonnement ramenait la sécurité. Et du même coup l’aiguillon des consciences cessait d’appuyer sa pointe. Pourquoi mêlerait-on des remords aux délices de l’oisiveté, aux raffinements du luxe, à l’effréné déploiement des vaniteuses apparences, puisque la privation de tout cela ne supprimerait pas la misère, et mettrait seulement dix sous de plus par jour dans la poche de quelques personnes ? Le côté paradoxal du raisonnement amusa pendant quelques minutes les invités de M. Vallery. On fit des calculs. On rappela l’anecdote de Rothschild disant aux délégués du peuple, dans une heure de révolution : « Vous voulez le partage, mes amis… Soit. Combien êtes-vous de prolétaires en Europe ? Deux cents millions peut-être. C’est à peu près le chiffre de ma fortune. Tenez, voilà chacun vingt sous. Et maintenant, allez-vous-en, vous avez votre part. »

Ce récit — combien de fois répété dans les salons tièdes en hiver ou les parcs ombreux en été ! — eut le succès qu’il rencontre toujours dans de semblables milieux. On riait, on se pâmait d’aise. Mais tout à coup une voix s’éleva, une jeune voix claire, rendue profonde par une intentionnelle gravité.

— « Papa, » disait tout haut Germaine à M. de Percenay, « tu me laisseras voir, au Théâtre-Indépendant, cette pièce dont on parle tant d’avance : La Force inconnue ? … »

Malicieusement elle fit tomber ce mot sur le groupe en gaieté comme on jetterait un filet d’eau froide dans un liquide en ébullition. Les fusées de joie se glacèrent. Un silence se fit. Et, dans le visage sérieux de la jeune fille, l’aigu retroussis des lèvres s’accentua, tandis que les paupières, s’abaissant légèrement, voilaient le dédain du regard.

Mais, déjà, les messieurs et les dames se remettaient de leur petit sursaut de saisissement. Ah ! c’est vrai, La Force inconnue !… On entendrait là de jolies élucubrations… Ça devait être quelque machine à tirades, où l’on écouterait des ouvriers faisant la morale aux patrons… Des acteurs aux mains tout exprès salies allaient pérorer dans un décor fumeux d’usine… On appelait ça du théâtre… Enfin, comme c’était interdit, ça valait la peine de s’y ennuyer deux heures. Heureusement ces théories dangereuses ne seraient pas débitées devant le peuple, car rien n’était moins populaire que les représentations du Théâtre-Indépendant.

— « Oui, mais la pièce sera reproduite en feuilleton dans l’Avenir social.

— Le journal d’Horace Fortier ?…

— Bah ! est-ce que les ouvriers lisent l’Avenir social ? C’est beaucoup trop littéraire pour eux.

— Ils aiment mieux les injures du Père Peinard.

— Cet Horace Fortier, qu’est-ce que c’est au juste ? Un illuminé ou un roublard ?

— On assure qu’il est sincère. C’est un apôtre, une espèce de saint laïque.

— Tant pis ! Ces gens-là sont d’autant plus dangereux qu’ils sont honnêtes.

— Est-ce lui, l’auteur de La Force inconnue ?

— Non, c’est son disciple, le petit Marinval.

— Un garçon de talent. Est-ce que vous lisez ses articles, dites donc, Vallery ? »

Le financier, depuis qu’on parlait de la pièce du Théâtre-Indépendant, demeurait silencieux, très pâle. Nul, parmi ses invités, ne se doutait que l’auteur était son fils. Et que n’aurait-il pas donné pour croire que le jeune socialiste lui même ignorait ce fait ! Il se rappelait le petit garçon de huit ans, à qui Mlle Marinval avait dit, d’une voix dont l’intonation, après tant d’années, vibrait encore à ses oreilles : « Regarde cet homme. Il s’appelle Édouard Vallery. C’est ton père. » Cette révélation avait-elle été renouvelée par la suite ? Qu’en restait-il dans la mémoire de René ? Édouard Vallery savait son ancienne maîtresse morte depuis longtemps. Durant des années il avait perdu la trace de l’enfant né de leurs amours. Et, tout à coup, ce fils oublié surgissait, dans un camp ennemi, à côté du pire adversaire de ses idées et de sa caste, à lui, l’homme d’argent et d’autorité, le capitaliste et le jouisseur. Qu’est-ce que cela signifiait ? Et que n’avait-il pas à craindre ?…

Tandis qu’il frémissait intérieurement, tout en traitant d’ineptie sans conséquence l’œuvre dont s’entretenaient ses hôtes, sa fille Huguette, au fond du jardin en fête, avait le cœur étreint par des angoisses plus immédiates et plus précises que les siennes.

Lorsque Germaine l’avait quittée, Mlle Vallery avait ouvert le bal sur la pelouse. Déjà presque toutes ses danses étaient promises, et elle avait fort à faire pour donner une place sur son carnet aux cavaliers retardataires, lorsqu’elle vit s’avancer vers elle un jeune homme d’assez jolie tournure, dont l’aspect la troubla. Elle devint toute rose, et resta interdite, à le regarder venir, tandis que lui la dévisageait hardiment, tout heureux de l’effet produit.

Il pouvait avoir une trentaine d’années. Sa haute cravate et sa redingote à jupe, suivant la mode ressuscitée de Louis-Philippe, lui donnaient cette physionomie agaçante des hommes qui ont l’air d’avoir songé à leur toilette. Toute excentricité masculine de vêtement est ridicule par la puérilité de préoccupations qu’elle dénote. Un homme ne porte avec élégance que les costumes auxquels on ne peut le soupçonner d’avoir pensé. Une combinaison visible lui fait perdre en grâce virile ce qu’il croit gagner en beauté.

C’était l’avis de Huguette, et, n’eût-elle rien eu d’autre à lui reprocher, que cette figure poupine, guindée sur un faux col, lui eût inspiré la répulsion d’un mannequin de tailleur ou d’une enseigne de perruquier.

Mais ce qui lui était plus odieux encore, c’était la cour audacieuse et assurée que lui faisait ce jeune homme. Son nom était Ludovic Chanceuil. Autrefois secrétaire de M. Vallery, maintenant chef de cabinet sous M. de Percenay, il se trouvait, dans les deux maisons, sur un pied de grande intimité. Il en abusait par ses assiduités auprès de Huguette. Une espèce de crainte mal définie, éveillée par certains sous-entendus dans les propos de cet homme, empêchait la jeune fille de se plaindre à son père.

Ce qui avait rendu la fête de son anniversaire plus joyeuse pour Mlle Vallery, c’est que cette fête tombait précisément un jour d’interpellation à la Chambre et que Ludovic Chanceuil avait dû se faire excuser avenue d’Antin. Mais, quand elle apprit par son institutrice l’arrivée du ministre, Huguette s’attendit, non sans anxiété, à voir paraître le chef de cabinet. Il n’avait pris que le temps d’aller changer de vêtements, et il se présenta, en effet, presque aussitôt.

— « Mademoiselle, » dit-il, « est-ce vous qui conduisez le cotillon ?

— Non, j’en fais les honneurs à Germaine de Percenay, qui le conduit avec le vicomte de Frécourt.

— Voulez-vous m’accorder la faveur de le danser avec moi ?

— C’est impossible, monsieur, je suis engagée. »

Il dit rageusement :

— « Je m’en doutais.

— Mais, monsieur, je ne vous avais rien promis. Vous ne pensiez même pas rentrer de la Chambre à temps.

— Puisque me voilà, mademoiselle Huguette, désengagez-vous d’avec votre danseur. Vous direz que j’avais votre parole au cas où je me trouverais libre assez tôt.

— Non, monsieur. J’ai conduit deux cotillons avec vous cet hiver. Si je faisais aujourd’hui une pareille impolitesse pour vous, qu’est-ce qu’on penserait ?

— La vérité.

— Que voulez-vous dire ?

— On penserait que je vous fais la cour et que vous m’agréez.

— Vous savez bien que cela n’est pas ? » dit Mlle Vallery.

Elle ne mit pas dans cette réponse la hauteur et la fureur qui eussent éclaté sur les lèvres et dans les yeux de Germaine. Sa bienveillance et sa timidité faisaient plutôt trembler sa voix. On eût dit qu’elle implorait au lieu de s’indigner.

— « Mademoiselle, » reprit Chanceuil, « cette fête est la dernière de la saison, et je désire précisément qu’on me voie aujourd’hui, de votre part, l’objet d’une faveur toute spéciale. Vous m’avez trop longtemps fait souffrir, et je vous aime avec trop de violence, pour que je puisse patienter davantage. Il faut que Paris, ce soir, nous considère comme des fiancés.

— Nous ne le serons jamais. Je ne me marierai pas. »

Il haussa doucement les épaules et la regarda profondément dans les yeux. Un frisson la secoua. Cet homme l’effrayait. Elle le considérait comme un aventurier, épris seulement de sa fabuleuse dot ; mais elle l’imaginait sans scrupule, et distinguait dans son regard comme une menace mystérieuse.

— « Nous avons déjà trop causé ensemble, » dit-elle. « Le jeune homme à qui j’ai promis cette valse m’attend, nous regarde et s’étonne. Que dirait mon père, monsieur, si je lui répétais les propos que vous me tenez ?

— Votre père… » s’écria le chef de cabinet avec un méchant rire… « Mais, quand je voudrai, c’est lui qui me suppliera de vous accepter pour femme. »

Huguette s’enfuit, le cœur crispé, les larmes pointant sous ses paupières. Toute la joie de ce jour s’était évanouie. La jeune fille se sentait comme saisie par une fatalité obscure. Oh ! si elle avait pu considérer Ludovic Chanceuil comme un simple ambitieux payant d’audace et d’insolence ! Elle eût été tout droit vers M. Vallery et l’eût prié de fermer leur porte à ce vilain personnage. Mais certaines inflexions dans la voix de cet homme, certains reflets dans ses prunelles, insinuaient en elle une peur insurmontable et secrète. Elle craignait de provoquer un éclat entre lui et son père. Quelque chose surgirait, qu’elle ne pouvait prévoir, et qui serait fatal à celui-ci.

Tout en valsant, Huguette se sentait suivie par le regard de Ludovic. Et, lorsqu’elle s’arrêta, vite oppressée, instinctivement elle chercha ce regard.

Le jeune homme se détacha de l’arbre contre lequel il s’appuyait. Huguette eut beau détourner la tête, elle eut la conscience presque douloureuse de son approche. Dans sa nervosité, elle crut percevoir, sur le velours du gazon, la pression des pas. Elle dit précipitamment à son valseur :

— « Permettez-moi de partager cette danse entre vous et M. Chanceuil. Il est arrivé trop tard pour que je lui en donne une tout entière. »

Un instant encore et son bras était sous celui de Ludovic. Mais, au lieu de valser, tous deux quittèrent la pelouse. Une charmille s’assombrissait, déserte, derrière les baraques de la fête. Ils la parcoururent une fois en silence, puis revinrent sur leurs pas. Huguette se disait : « Maintenant il va m’avouer le fond de sa pensée. Je vais entendre quelque chose de terrible. » Et elle souhaitait, comme un soulagement, qu’il prît la parole, car son appréhension, brusquement, était devenue intolérable.

— « Mademoiselle Huguette, » prononça le chef de cabinet d’un ton moins arrogant que de coutume et presque avec humilité, « je vous en supplie, ne me jugez pas mal ! Je vous aime… Je possède un moyen sûr d’obtenir votre main… J’en userai si vous m’y forcez. Tout homme aussi épris que moi en ferait autant à ma place.

— Quel est ce moyen ? » demanda Huguette.

— « Je préférerais ne pas vous le dire. Mais je vous donne ma parole d’honneur qu’il est infaillible.

— Dites-le-moi.

— Vous me l’ordonnez ?

— Oui, monsieur.

— Vous savez, mademoiselle, que j’ai été longtemps le secrétaire particulier de monsieur votre père ?… »

La jeune fille inclina la tête. Ludovic hésita. Ce qu’il avait à dire n’était pas d’une exposition commode.

Il reprit :

— « J’ai été à même de voir… de savoir… Bref, je possède un document qui, publié dans un journal quelconque, l’Avenir social, par exemple, ruinerait du jour au lendemain la situation de M. Vallery. »

Huguette leva des yeux stupéfaits. Elle ne comprenait pas.

— « Je suis certain, » ajouta le jeune homme, « que votre père me donnera votre main plutôt que de me laisser porter ce document à ses ennemis.

— Mais pourquoi ? » interrogea Huguette, dont les lèvres devenaient blanches.

Chanceuil la regarda sans répondre.

Elle répéta sa question, si bas que le mot ne sortit pas, mais s’ébaucha vaguement dans la bouche convulsive.

L’ancien secrétaire baissa les yeux vers le sol et murmura :

— « Parce que M. Vallery serait déshonoré. »

La jeune fille lui arracha son bras, s’éloigna de lui.

— « Ce n’est pas vrai !… cria-t-elle.

— « Chut ! » fit-il d’un air inquiet, avec un rapide coup d’œil vers le rideau de feuillage.

— « Ah ! vous craignez qu’on n’entende ? » dit-elle à haute voix. « Mais, moi, ça m’est égal. Au contraire !… Je vais appeler tous ceux qui sont ici, et vous chasser de l’hôtel devant eux ! »

Ludovic s’étonna de sa violence, de l’éclat de ses yeux, de sa résolution toute prête à se transformer en acte.

Il avait cru terroriser tout de suite cette jeune fille timide, lui faire joindre les mains pour supplier, l’amener à s’offrir pour sauver son père. Il ne savait point quelles énergies la moindre attaque à leurs affections soulève chez les femmes les plus douces.

Il demeura quelques secondes interdit. Car il se sentait désarmé du moment que Huguette ne le croyait pas.

Elle le toisa d’un regard où l’indignation se changeait en dégoût. Puis, d’un ton quelque peu assourdi :

— « Je ne veux pas d’esclandre aujourd’hui chez nous, » reprit-elle. « Car j’ai réuni mes amis pour leur faire plaisir, non pour leur imposer une impression pénible. Mais partez immédiatement, monsieur !… ou j’appelle mon père et je déclare que vous m’avez manqué de respect. »

L’extrémité où elle le réduisait mit dans l’attitude et les paroles de Chanceuil une intensité persuasive.

— « Mademoiselle, » dit-il, « dans l’intérêt de votre père, ne faites rien de pareil… Je vous jure qu’un mot de moi peut le foudroyer, lui faire courber le front devant tous. Et, s’il s’oubliait jusqu’à m’insulter, demain ce serait un homme perdu !… »

Des yeux tout grands, une figure toute pâle, des doigts qui se tordaient en tremblant… C’était une image d’incertitude et d’angoisse, cette pauvre enfant, si jolie tout à l’heure et triomphante, maintenant pitoyable dans sa légère toilette couleur de ciel, sa toilette de petite fée.

Chanceuil osa se rapprocher d’elle, et tout bas :

— « Votre père a jadis commis un crime… presque un crime de haute trahison… J’en ai la preuve. »

Huguette répondit :

— « Je ne vous crois pas. »

Mais combien faible et glacée était cette protestation ! Le brusque écrasement du doute broyait cette âme jeune, ignorante, y maîtrisait l’élan de révolte. Un crime de haute trahison ?… Qu’est-ce que c’était ?… Elle ne savait pas. Mais les mots sombres volaient à travers son cerveau comme un souffle d’épouvante. Tout au fond d’elle-même sa confiance dans son père tant aimé, tant admiré, demeurait intacte. Mais une fatalité pouvait se tourner contre lui. Vaguement elle entrevoyait dans sa mémoire d’écolière des injustices historiques. Les innocents ne succombaient-ils pas quelquefois sous d’incompréhensibles évidences ? Chanceuil la voulait, et il avait imaginé, pour l’obtenir, quelque atroce machination. En même temps que de la répulsion, il lui inspirait de l’effroi. Elle perdit l’assurance qui, tout d’abord, l’avait poussée à le braver.

— « Chère Huguette… » murmurait-il, enhardi, « je vous aime tant ! Pardonnez-moi de vous faire de la peine !… Le soir où vous serez ma femme, je vous remettrai les papiers compromettants pour votre père… Nous les brûlerons… »

Elle défaillait, troublée surtout par une incertitude bouleversante. Sa pensée s’enfonçait dans des ombres où elle ne distinguait rien. Et sa solitude morale s’élargissait, lugubre. Oh ! si seulement elle avait pu se promettre de consulter Germaine, ou Mlle Bjorklund !… Mais comment leur dire qu’on accusait son père, sans paraître croire elle-même à cette accusation ? C’était un secret trop dangereux. En le divulguant, elle susciterait le soupçon, et même — elle commençait à le craindre — le ferait germer dans son propre cœur.

Involontairement, dans sa détresse, elle songeait à Germaine, comme à la compagne supérieure dont elle subissait l’ascendant. Elle avait envie de courir la rejoindre, n’écoutant plus ce que lui disait Ludovic, ayant hâte d’échapper au cauchemar de ce tête-à-tête, et toutefois n’osant pas s’enfuir. Aussi faillit-elle jeter un cri de délivrance quand elle aperçut son amie qui pénétrait sous la charmille.

Mlle de Percenay était au bras de son danseur. Elle fronça les sourcils, contrariée d’amener un témoin en face de cet entretien solitaire, où l’émotion des deux interlocuteurs n’était pas douteuse. Le regard dont elle enveloppa Chanceuil fut rapide et cinglant comme un coup de lanière. Elle détestait le chef de cabinet de son père, et le soupçonna tout de suite d’avoir tendu quelque piège à l’innocente Huguette. Prenant la main de celle ci, elle essaya de l’entraîner.

— « Viens, » dit-elle. « Tout le monde t’attend pour commencer le cotillon. Ton cavalier s’impatiente. »

Huguette résista, tournant la tête vers Ludovic et balbutiant :

— « Le cotillon… mais… je le danse avec M. Chanceuil. »

Le jeune homme eut un regard de triomphe. Il s’approcha, le bras en avant. Huguette allait prendre ce bras. Mais la pensée que par cette concession elle trahissait son père, qu’elle agissait comme s’il était coupable à ses propres yeux, lui fit perdre le peu de sang-froid qu’elle conservait encore.

Elle se jeta contre l’épaule de Germaine.

— « Ma chérie… Je ne sais ce que j’ai… Je me sens malade… Je ne peux plus danser… Va dire qu’on m’excuse… »

En même temps — ce fut plus fort qu’elle — des larmes jaillirent de ses yeux.

Germaine lui glissa dans l’oreille :

— « Tiens-toi, pour l’amour de Dieu !… Quoi qu’il se passe, tu ne dois ni pleurer ni t’évanouir. Il faut que tu danses le cotillon… Mais ne le danse pas avec Chanceuil. »

La fermeté de son accent domina Huguette. Pendant la minute qu’elle mit à se reprendre, Mlle de Percenay s’avança vers les deux jeunes gens, qui, d’un mouvement discret, se retiraient un peu, et elle dit à Ludovic, d’une voix si naturelle qu’elle donna le change à l’autre :

— « Vous avez eu tort, monsieur, d’insister pour ce cotillon, puisque mon amie l’avait promis avant votre arrivée. Voyez dans quelle situation gênante vous la mettez. C’est au point qu’elle préfère y renoncer tout à fait et se dire malade. »

Comme Chanceuil, très pâle et le regard noir, se taisait, Germaine reprit, toujours avec ce petit ton de hauteur auquel on ne résistait guère :

— « Si vous voulez que je vous tienne pour un galant homme, rendez à Mlle Vallery la parole qu’elle a pu vous donner et qui l’embarrasse. »

Ludovic fit un pas en avant, comme pour obéir. Puis, brusquement, il eut un geste de résolution et de colère :

— « Soit ! » dit-il. « Mais alors je m’en irai. Je quitterai cette maison. Et Mlle Vallery sait à quel prix elle achète le plaisir de me congédier. »

Son regard s’enfonça dans celui de Huguette, si chargé de menace que, de nouveau, la pauvre enfant se sentit faiblir. Ses yeux, ses mains tremblantes, suppliaient ; ses lèvres s’ouvraient pour des paroles de conciliation vague. Elle cherchait quelque moyen terme, quelque dénouement moins irrévocable.

Mais Germaine se plaça devant elle :

— « Monsieur, » dit la fière jeune fille, « vous menacez une femme. Savez-vous comment cela se qualifie, cette action-là ? Il y a longtemps que vous poursuivez Mlle Vallery, et aujourd’hui vous essayez de la compromettre. L’amitié qui me lie à elle m’autorise à la défendre. Je vous ordonne de vous retirer. Si cela vous déplaît, demandez-en raison à mon père, et, si vous avez quelque chose à dire à Mlle Vallery, adressez-vous au sien. Ce sera plus correct.

— Ce sera plus sûr aussi… Et je compte bien le faire, » dit Chanceuil.

Il tourna sur ses talons, marcha vers l’extrémité de la charmille, et disparut derrière les arbres.

Le silence tomba dans ce coin retiré, où flottait une ombre verdoyante. Des échos de musique et de rires venaient s’y éteindre contre un mur du siècle dernier tout velouté de mousse. Les jeunes filles s’étaient pris la main sans rien dire. Toutes deux, même Germaine, étaient secouées d’un frémissement. Quant au danseur de celle-ci, involontaire témoin de cette étrange scène, il poussait un caillou avec la pointe de son soulier verni, et souhaitait intérieurement se trouver loin de là.

Ce jeune homme si mal à l’aise fut tiré de son embarras par la voix de Germaine, qui lui disait :

— « Voulez-vous, monsieur, être assez aimable pour offrir le bras à mon amie jusqu’à ce que nous ayons rejoint son cavalier ? Vous aurez l’obligeance de dire que nous l’avons trouvée un peu souffrante. »

Les beaux yeux expressifs de Mlle de Percenay soulignaient cette demande pour intimer une consigne de discrétion. Ils furent compris, et rencontrèrent, pour réponse, l’inclination la plus respectueuse.

Un instant après, la robe bleu pâle de Huguette et la robe ivoire de Germaine voltigeaient parmi les évolutions savantes du cotillon. Et les ambitions ou les désirs des hommes, et les jalousies des femmes, suivaient ces jolis froufrous, parant deux des jeunes filles les plus belles, les plus riches et les plus fêtées de Paris.