À force d’aimer/2/04

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 227-238).
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IV



Lunique représentation de La Force inconnue exerça d’avance un attrait d’autant plus vif qu’elle devait être précédée par une conférence de l’auteur.

Quand le rideau se leva, ce soir-là, sur l’étroite scène du Théâtre-Indépendant, les spectateurs, qui occupaient jusqu’au moindre strapontin, et dont quelques-uns même se tenaient debout près des portes, aperçurent, assis devant le tapis vert et le verre d’eau traditionnels, un jeune homme à la tête énergique et charmante, que l’émotion pâlissait un peu.

Tout de suite les femmes le trouvèrent sympathique ; et, dès qu’il eut ouvert la bouche, sa voix profonde, nuancée, d’une gravité saisissante, alla troubler, comme une caresse, les nerfs excitables de toutes ces curieuses de sensations, qui tendaient vers lui leurs têtes savamment ondulées, où papillonnaient des aigrettes.

Parmi tous ces visages de Parisiennes, d’une grâce un peu artificielle et uniforme, deux jeunes physionomies attiraient les yeux par le contraste et l’imprévu de leur beauté.

Huguette et Germaine — qui se trouvaient, avec Mlle Bjorklund, dans la loge de M. Vallery — possédaient en effet, l’une et l’autre, un charme bien personnel, échappant à l’art du coiffeur et de la modiste. À voir la suavité de la tête blonde et la grâce passionnée de la tête brune, on eût dit d’une Vierge de Botticelli fraternisant avec une Salomé de Gustave Moreau. Le cadre rouge de la loge réunissait en un seul tableau ces deux types de jeunes filles, dont l’un rappelait la candeur des Primitifs et l’autre l’inquiétante ardeur de certains artistes espagnols.

On ne s’étonna guère, dans la salle, d’observer qu’à de fréquentes reprises les yeux du conférencier se levèrent de ce côté-là. Quel aimant qu’une pareille vision pour les regards d’un homme de cet âge, dont la jeunesse se manifestait fougueuse en une parole vibrante et des idées hardies !

Mais nul ne supposa qu’il parlait seulement pour ces deux jeunes filles, et que les applaudissements dont on fut prodigue ne valaient pour lui que parce qu’elles en étaient témoins.

Le succès qu’obtint René Marinval fut plutôt un succès d’artiste qu’un succès de novateur et de philosophe. Il charmait trop les yeux, les oreilles et la sentimentalité, pour étreindre bien fortement les esprits. La thèse qu’il soutenait était une thèse de poète, — celle d’ailleurs dont son drame allait montrer l’application, — l’apologie de cette « force inconnue » qui devait transformer le monde. Cette force était la Bonté. Il démontrait que le bonheur social ne serait possible que lorsque tous les efforts des hommes tendraient à établir le règne de cette Bonté, qui, jusqu’à présent, fut plutôt considérée comme un signe de faiblesse et une source de défaite dans la bataille de la vie.

Dès le début, d’ailleurs, René établissait la différence entre son système et celui de Tolstoï, qui prêche le retour à la morale du Christ. L’Évangile et le tolstoïsme préconisent le renoncement, la mortification de la chair et de l’orgueil, c’est-à-dire qu’ils brisent les ressorts de l’effort humain. Le jeune socialiste prétendait concilier l’activité du progrès et les ambitions de l’esprit avec les conceptions les plus généreuses du cœur. Dans la lutte pour la vie, — loi inéluctable de la nature, — il voulait que les adversaires en présence ne fussent pas des hommes s’acharnant contre des hommes, mais l’humanité tout entière d’un côté, et, de l’autre, les forces insensibles et aveugles, desquelles on peut triompher sans provoquer le cri abominable de la souffrance. Il fallait supprimer toute joie qui cause une douleur, et marcher à la seule conquête des biens auxquels tous les êtres peuvent, directement ou indirectement, prendre leur part.

Toutefois cette part — il le reconnaissait — doit être inégale. L’inégalité des facultés, correspondant à l’inégalité du travail, a pour conséquence nécessaire l’inégalité des satisfactions. C’est là le grand ressort de l’activité, la bienfaisante et toute-puissante émulation, que le communisme ne supprimerait qu’en supprimant du même coup la civilisation elle-même.

C’est pour corriger ce que comporte d’amertume, de vanité, d’injustice, d’arbitraire, cette inégalité, que la Bonté doit intervenir. Elle seule rétablira tant soit peu l’équilibre. La dure fatalité n’a qu’elle pour contrepoids. Mais, pour qu’elle soit efficace, il faut l’ériger en devoir social, en vertu consacrée, obligatoire, lui décerner toutes les couronnes que l’on décerne à l’honneur, au patriotisme, au génie ; ne pas laisser plus longtemps cette « force inconnue » s’engourdir sous le dédain de l’égoïsme triomphant et de la brutalité victorieuse. C’est le suprême levier qui soulèvera le vieux monde vers un avenir nouveau. Si la société n’y a pas sincèrement recours, le jour de l’écroulement est proche.

Tel était le thème que développa le jeune orateur.

Tout le temps qu’il parla, Germaine de Percenay demeura les yeux fixés sur lui, la bouche grave, dans une attitude de profonde attention, qu’elle ne modifia pas un instant. À côté d’elle, Huguette et Mlle Bjorklund échangèrent des réflexions approbatives, des éloges. Elle ne s’y mêla pas. Toutes deux successivement lui adressèrent la parole. Elle ne tourna pas la tête.

— « Voilà Germaine emballée ! » dit Huguette, en riant, à leur institutrice.

La Suédoise prit l’air sérieux. Elle connaissait trop Germaine pour ne pas se préoccuper de pareils symptômes. Évidemment la jeune fille était en proie à une crise d’enthousiasme. Mais quel en était l’objet ? La « force inconnue » ?… ou l’homme jeune, éloquent et beau, dans la bouche de qui cette force paraissait irrésistible ?

René se leva dans un tonnerre d’applaudissements. Il rassembla ses papiers, s’inclina devant le public. On applaudit plus fort. Il se retira sans gaucherie, et ne reparut pas, malgré les acclamations qui lui faisaient un rappel, comme à un acteur. Les femmes mêmes battaient des mains, Huguette et Mlle Bjorklund comme les autres. Et Germaine fut peut-être la seule qui garda sa position impassible, les bras inertes, son regard de velours sombre toujours tendu vers la scène vide.

Quand le silence se rétablit, ses deux compagnes la taquinèrent. Ses jolies lèvres retroussées accentuèrent le mystère de leur sourire, mais ne trahirent pas ses impressions.

Au moment où le rideau allait se relever pour le premier acte du drame, la porte de la loge s’ouvrit. M. de Percenay parut. Le ministre avait eu la curiosité un peu inquiète de cette philosophie et de cet art nouveaux.

— « Vous ne savez pas, » dit-il, « avec qui je viens de causer dans les coulisses ?

— Avec l’auteur ? » devina Huguette.

— « Tout juste. Je me le suis fais présenter, ce petit René Marinval. Il n’a pas du tout l’air d’un ogre socialiste. »

Maurice de Percenay, tout en se rappelant vaguement l’histoire d’un enfant naturel qu’aurait eu son ami Édouard, n’établissait aucun rapport entre cet enfant, disparu depuis des années, et le jeune homme avec lequel il venait d’échanger quelques mots derrière un châssis de décor. Aussi sa proposition lui parut-elle des plus simples quand il dit aux jeunes filles :

— « Si cela vous amuse, je vous l’amènerai au prochain entr’acte.

— Oh ! oui, » s’écria Huguette,

Mlle Bjorklund jeta un regard à Germaine, et vit qu’elle rougissait.

— « Est-ce bien à propos, monsieur, » fit observer l’institutrice, « de présenter cet écrivain socialiste à des jeunes filles d’une caste qu’il attaque ouvertement ? »

Le ministre se mit à rire.

— « Si on le présentait plus souvent à de pareils échantillons de cette caste, comme vous dites, ma chère demoiselle, le farouche novateur désarmerait peut-être un peu.

— Mais, » dit Huguette, « il ne prêche ni le bouleversement des choses établies ni les moyens violents. Il n’est pas farouche, il est charmant, n’est-ce pas, Germaine ?

— Chut ! » fit Mlle de Percenay, en désignant la scène, que le rideau découvrait lentement.

Le drame n’eut pas le succès de la conférence. Peut-être lui manquait-il d’être joué par l’auteur. Certaines scènes firent impression. Mais le sentiment du nouveau ne s’éveilla pas aussi fortement que l’on s’y attendait. C’était l’éternel sujet de la grève, les rapports entre patrons et ouvriers. Tout se dénouait d’une façon heureuse, mais peut-être pas très philosophique, grâce à la « force inconnue », à la Bonté, qui désarmait les ouvriers devant une grande douleur de leur patron, et donnait pour but au patron le bonheur de ses ouvriers.

Cette Bonté, le Deus ex machina de la pièce, s’incarnait en une figure délicieuse, la fille unique du chef d’usine. Tout enfant, elle avait joué le rôle de petite fée bienfaisante dans les taudis des journaliers. La dévotion de ces pauvres gens pour la petite créature qui les aimait, qui embrassait leurs enfants, qui intercédait pour eux auprès du maître, avait préservé celui-ci des haines et des revendications qui parfois bouleversaient l’industrie de ses concurrents. Quand la petite Germaine (car l’héroïne du drame s’appelait Germaine) avait fait sa première communion, elle avait habillé les fillettes des ouvriers qui la faisaient en même temps qu’elle d’une robe, d’un voile, d’une ceinture et de souliers blancs tout semblables à ceux qu’elle portait. Des traits de ce genre, gravés aux cœurs de ces humbles, les avaient rendus sourds aux propagandes anarchistes. Dans leur nombre on n’aurait compté ni un braillard ni un mécontent.

Et c’était là le premier miracle de la « force inconnue ».

Cependant, Germaine (la Germaine du drame) grandissait. Un changement survenait dans sa manière d’être. Les ouvriers la voyaient de moins en moins parmi eux. Et les spectateurs devinaient que l’amour était la cause de cette réserve inattendue. Germaine s’était éprise d’un fils du peuple, d’un jeune contre-maître, que son intelligence élevait au-dessus de cette population ouvrière dont il était sorti. Mais la « force inconnue » n’allait pas encore jusqu’à aplanir de telles barrières sociales. Jamais le chef d’usine ne donnerait sa fille unique en mariage à ce garçon. Celui-ci en obtenait la certitude ; et alors, pour devenir un personnage politique et conquérir celle qu’il aimait autant qu’il en était aimé, il se faisait le meneur d’une grève générale, dans laquelle il entraînait même les ouvriers de son patron ; il se posait en défenseur des intérêts populaires, et sollicitait un siège de député. Loin de céder, le père de Germaine s’exaspérait, déclarant à sa fille qu’il aimerait mieux fermer son usine que de capituler devant les grévistes, et la tuer elle-même de sa main que de la donner à l’homme qu’elle avait choisi.

Telle était la situation quand le rideau tomba à la fin du deuxième acte.

Cinq minutes après, M. de Percenay, qui était sorti de la loge, y amena René Marinval.

— « Mesdemoiselles, » dit le ministre en rentrant, « voilà l’homme qui veut la réforme de la société par l’amour des belles jeunes filles riches pour les fils du peuple qui parlent bien et qui ont de jolies moustaches. Tenez-vous sur vos gardes ! »

L’aisance avec laquelle il fit cette plaisanterie rendit plus saisissantes, aux yeux observateurs de Mlle Bjorklund, la pâleur de René et l’intensité presque tragique du regard de Germaine. Dans ce beau regard de jeune fille, il y avait l’évidente anxiété du vertige intérieur qui emportait toute son âme. Elle n’osait, sans une sorte d’épouvante, considérer l’être qui, depuis deux heures, l’avait plongée dans un torrent de sensations tellement puissantes et nouvelles. L’attraction qui l’entraînait vers lui, vers sa personne, vers sa pensée, vers son héroïne — portant, chose extraordinaire, le même nom qu’elle-même, — luttait chez Mlle de Percenay avec l’instinct farouche de la fierté, avec la confusion d’une défaite si complète et si délicieuse de tout son être, défaite que, le matin même, elle eût sincèrement considérée comme impossible.

Ce fut par la plus légère inclination de tête qu’elle répondit au salut troublé de M. Marinval. Pourtant, quand il releva le front et que leurs yeux se rencontrèrent, la commotion fut si profonde qu’elle en crut percevoir l’ébranlement en lui-même aussi bien qu’en elle. Et elle demeura stupéfaite. Se pouvait-il qu’elle fût quelque chose pour ce jeune homme, qui, depuis un moment, était tant pour elle ? Et comment se fit-il qu’en entendant Huguette demander à l’auteur pourquoi il avait nommé son héroïne « Germaine », Mlle de Percenay se sentit rougir ?

— « C’est le nom de femme que je préfère, » répondit René à celle qu’il savait sa sœur. « Quand je me représente une créature parfaitement belle et séduisante, c’est toujours « Germaine » que je la nomme inconsciemment.

— Tu entends ? » dit Mlle Vallery à son amie.

Comme René prit un air voulu d’étonnement, le ministre expliqua :

— « C’est le nom de ma fille. »

Et le jeune auteur s’inclina sans se résoudre à la banalité d’aucune parole.

Les deux hommes échangèrent alors quelques mots sur les théories socialistes qui faisaient le fond de la pièce. La courtoisie rendit leur conversation tout à fait indifférente. Ils se dédaignaient trop mutuellement pour être sincères l’un avec l’autre. René n’avait serré la main de ce parvenu de la politique et n’était entré dans cette loge que par l’irrésistible désir d’approcher les deux créatures de mystère et de beauté qu’étaient pour lui sa sœur et l’amie de celle-ci. Quant à M. de Percenay, il avait attiré le jeune socialiste dans l’intention inconsciente d’exercer sur lui la corruption légère d’un contact avec le luxe et la puissance. Dix minutes de cette atmosphère suffiraient peut-être à troubler d’une vapeur de doute le cerveau de vingt-cinq ans qui avait conçu La Force inconnue.

Sans doute le ministre aurait cru à quelque défaillance de ce genre, s’il avait vu René Marinval s’arrêter dans l’escalier, au sortir de la loge, et s’appuyer à la rampe comme s’il chancelait. Mais il ne vit pas ce mouvement. Et il ne distingua pas davantage ce qu’il avait pourtant sous les yeux : l’émotion qui pâlissait le visage de sa fille et lui faisait tourner vers la scène des prunelles de songe et d’extase.

Le troisième acte du drame était le plus romanesque et le moins philosophique. Après différentes péripéties, la jeune héroïne mourait de tristesse, réconciliant par son agonie son père et son fiancé. Devant le deuil affreux du patron, les grévistes renonçaient à la lutte. Silencieusement, ils retournaient au travail, ils rallumaient les fourneaux éteints. La scène ne manquait pas de grandeur. Quant au malheureux père, il faisait don de l’usine à ses ouvriers, ne gardant que les fonctions d’administrateur, et le droit de répartir annuellement les bénéfices. Le rideau baissait définitivement sur un tableau d’existence idéale, où chacun rencontrait le bonheur en cherchant celui des autres. C’était le triomphe de la « force inconnue ».