À genoux/À Celle dont un œil est noir et l’autre bleu

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Alphonse Lemerre (p. 61-63).

XXVII

À CELLE DONT UN ŒIL EST NOIR
ET L’AUTRE BLEU


Vous avez deux grands yeux, ma brune,
Deux grands yeux lents, profonds et beaux.
L’un est noir comme les tombeaux,
Et l’autre bleu comme la lune.

Ils ont tous deux la volupté
D’une femme qui s’abandonne ;
Mais l’un est froid comme l’automne
Et l’autre chaud comme l’été ;


Et dans ce frisson qui me noie
Ou dans cette immense chaleur,
De l’un vient toute ma douleur
Et de l’autre toute ma joie.

L’un est la grande nuit de Dieu,
L’autre est la lumière et la gloire ;
L’un est beau comme la mort noire,
L’autre est doux comme l’amour bleu.

Yeux gais ou tristes selon l’heure,
Double miroir du double esprit,
En vous j’ai tout ce qui sourit,
Comme aussi j’ai tout ce qui pleure ;

En vous j’ai toutes les beautés,
Les chants, les mirages sans nombre ;
En vous aussi j’ai toute l’ombre
Dont la mort clôt les voluptés.

Je vous adore, ô grandes urnes
Où je bois la force et l’amour ;
Je vous adore loin du jour,
Mes bonnes étoiles nocturnes !


Quelquefois sur le cher lit blanc
Où s’éveille la Bien-Aimée
Je me penche, l’âme enflammée,
Et je vous regarde en tremblant.

Alors dans mon âme cupide
Vous entrez pour en voir le fond,
Toi, l’œil noir, l’œil le plus profond,
Et toi, l’œil bleu, le plus limpide ;

Et, m’illuminant au milieu
Du rêve où mon orgueil succombe,
Toi, tu me parles de la tombe,
Et toi, tu me parles de Dieu.