À l’œuvre et à l’épreuve/05

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Pruneau et Kirouac ; V. Retaux et fils (p. 18-20).


V


Gisèle Méliand ne dormit guère, durant sa dernière nuit à Port-Royal.

Une veilleuse éclairait faiblement le dortoir.

Autour d’elle, ses compagnes dormaient du tranquille et profond sommeil de leur âge.

Gisèle veillait et comptait toutes les heures qui sonnaient au cadran du clocher.

Il lui semblait que le jour ne viendrait jamais.

Il vint pourtant : et le carrosse de M. Garnier finit aussi par arriver.

Gisèle fit ses adieux reconnaissants à ses maîtresses, puis monta à sa cellule de pensionnaire, pour s’habiller.

Elle n’était pas vaine. Pourtant, ce fut avec un vif plaisir qu’elle quitta sa robe grise à collerette, pour revêtir l’élégant costume que Madame Garnier lui avait apporté.

Une dernière fois, elle regarda le grand dortoir, son petit lit ; puis elle descendit lentement, promenant sur toutes choses un regard attentif, comme pour emporter l’image ineffaçable de ces lieux qu’elle ne reverrait plus jamais.

Il lui semblait qu’une tristesse poétique s’échappait de ce vieux cloître, de ces longs corridors, de ces escaliers de pierre usés par tant de pas lourds ou légers.

Le désir lui vint de voir encore une fois l’église.

À cette heure de la journée, il n’y avait personne. Comme elle s’agenouillait, mille impressions douces lui revinrent : — Mon Dieu, dit-elle, en pleurant, tant de fois ici, j’ai chanté vos louanges !

Les petits bancs de chêne, les belles stalles des religieuses, les vieilles fresques à demi effacées, la grande croix noire à l’entrée du caveau funèbre, tout lui apparaissait avec le prestige des adieux, et elle fit le tour du chœur avec une émotion solennelle.

Le livre d’heures de la mère Angélique était resté sur l’appui de sa stalle ; Gisèle en baisa les pages, et, après une dernière prière, sortit paisible.

Deux religieuses, tenant chacune une énorme clef, attendaient à la porte conventuelle.

— C’est bien triste d’ouvrir à notre sainte Cécile qui s’en va, dit la première en office, mettant la clef à la serrure.

Mademoiselle Méliand fit la révérence aux bonnes sœurs qui, s’essuyant les yeux, l’embrassèrent de la joue.

— Adieu, Gisèle, adieu ! crièrent celles de ses compagnes qui l’avaient suivie jusqu’au tour.

Elle fut entourée, embrassée, étouffée, couverte de larmes, et sortit en promettant d’écrire et de revenir.