À l’œuvre et à l’épreuve/14

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Pruneau & Kirouac (p. 82-100).


XIV


Gisèle n’était donc pas tout à fait heureuse. La pensée que Charles songeait à se faire religieux, comme ses frères, lui venait souvent. Mais elle savait que son père n’y consentirait jamais.

Madame Garnier l’en avait assurée mille fois. Chaque jour, elle lui répétait que la Providence n’avait pas en vain tout disposé pour leur bonheur.

— Charles n’a pas une âme vulgaire, disait-elle. La grandeur même du sacrifice le séduit… Mais il faudra bien qu’il se résigne à marcher dans la simple voie chrétienne.

Gisèle se laissait persuader, et les songes enchanteurs chassaient vite les tristesses. Mais un voyage qu’ils firent au Havre lui permit d’entrevoir ce qu’il y avait, en l’âme de Charles, d’inébranlable fermeté, et la tristesse prit sérieusement possession de son cœur.

Soit par désir d’y voir plus clair, soit par une secrète force qui lui faisait regarder en face sa destinée, elle-même écrivit le récit de ce voyage.

« Nous étions allés à Paris, faire nos adieux à M. de Champlain.

« Cette pensée, que je n’avais jamais vu la mer, toucha tout à coup son cœur de marin.

— « Mon cher Garnier, s’écria-t-il brusquement, je veux que mademoiselle Méliand voie l’océan — je le veux absolument et vous allez tous me reconduire jusqu’au navire. — Vous ramènerez madame de Champlain à Paris, etc.

« Mon oncle n’aime pas les voyages. Il tient à ses habitudes, à son doux et charmant intérieur. Pourtant, il se laissa persuader et, le lendemain, lui, Charles et moi, nous étions en route suivant M. de Champlain.

« Si je ne me trompe, Charles ne voulut pas être du voyage, et, pour l’y décider, il avait fallu un ordre de son père. Cela m’avait attristée ; mais sa présence opéra vite son effet ordinaire. C’est pour moi une sorte de rayonnement où mes craintes, mes tristesses vont se fondre et se perdre. Aussi le voyage fut-il un bonheur de tous les instants.

« Cinq jours après notre départ de Paris, nous arrivions au Havre.

« M. et madame de Champlain, arrivés avant nous, nous attendaient pour dîner.

« Pendant le dîner, M. de Champlain nous donna ses instructions sur les endroits de la falaise d’où l’on a la plus belle vue, et mon oncle fit demander une voiture.

« Mais la voiture arrivée, il se déclara fatigué. Vous m’excuserez bien, mignonne, dit-il, sortant sa robe de chambre des profondeurs de son sac, Charles est très capable de vous conduire.

« Charles évite de se trouver seul avec moi. Je n’étais pas sans l’avoir remarqué souvent, et je me sentis gênée.

« M. de Champlain nous regardait avec une expression singulière, indéfinissable.

« Lui n’était pas fatigué du tout et aurait aimé à nous accompagner, dit-il, mais il avait tant à faire.

« Bref, nous partîmes seuls, Charles et moi.

« Le temps était fort beau, les routes passables. Je trouvais un charme incomparable à tout ce que je voyais, sans trop savoir pourquoi, car, du côté de la mer, des bois fermaient l’horizon et, le long du chemin, on ne voyait guère que d’humbles maisonnettes éparses.

« Notre cocher avait l’ordre d’aller vite. Il avait aussi de très bons chevaux et nous filions grand train.

« En descendant de voiture, nous prîmes la lande que rien ne séparait de la grande route.

« Par endroits, les rochers affleuraient le sol ; l’herbe était rude et courte, les arbres chétifs, souffreteux, rechignés, et tout le paysage avait ce caractère de tristesse que l’océan reflète sur ce qui l’entoure.

« Nous marchions rapidement, sans échanger une parole.

« Les grands rochers, qui bordent cette partie de la côte, nous cachaient toujours la mer ; mais nous en respirions l’âpre parfum et le bruit des vagues nous arrivait retentissant, régulier, solennel.

« Cette voix de la mer, encore invisible, résonnait en moi avec une indicible puissance. Un trouble inconnu, une crainte extraordinaire faisait battre mon cœur.

« Nous gravîmes la falaise par un sentier charmant, frais et couvert. Les pierres polies par les pluies et les aiguilles résineuses des sapins le rendaient fort glissant. Mais nous arrivâmes heureusement au sommet couronné d’arbres maigres, tordus par les vents, et, levant la tête, j’aperçus l’océan !… la belle et terrible mer.

« Si longtemps que je vive, jamais je n’oublierai cet éblouissement.

« Il y a, il doit y avoir des impressions ineffaçables.

« Nous avançâmes sur le bord aussi loin que la prudence le permettait.

« Là, nous restâmes longtemps.

« Ravissant spectacle ! Formidable plénitude de force et de vie !

« À trois cents pieds au-dessous de nous, la mer battait son plein.

« Les vagues, blanches d’écume, s’élançaient contre le rocher et semblaient l’ébranler. Nous avions le tonnerre sous les pieds.

« Pourtant, ce n’était pas la tempête, car la mer resplendissait.

« Je ressentais une délicieuse stupeur, un épanouissement merveilleux.

« Il me semblait que cette magnificence indescriptible, que toute cette vie était en moi ; il me semblait que la mer n’était que l’image de mon cœur.

« Charles regardait et écoutait dans une sorte d’extase.

« Mais on ne regarde pas longtemps l’océan sans se sentir atteint par cette profonde tristesse qui s’élève de ses abîmes, et je voyais son visage s’assombrir.

« Tout à coup, je ne sais quelle vague de l’ouest vint, par le travers, frapper audacieusement la grande vague régulière qui venait du midi. Ce fut un choc formidable. Les eaux bondirent si haut que le ciel en fut obscurci et une vapeur irisée d’écume légère arriva jusqu’à nous.

« J’eus une terreur folle mêlée d’un transport inexprimable et, sentant la terre trembler sous mes pieds, je saisis son bras.

« Que se passa-t-il en lui à cette heure immortelle ? à ce moment unique de surprise et de ravissement ?

« Je ne saurais dire : mais son regard rencontra le mien et une étrange pâleur lui vint aux lèvres.

« Le ciel, l’océan, tout disparut pour moi. Je ne voyais plus que l’altération de son visage.

« Je lui demandai s’il souffrait, mais il ne me répondit pas une parole.

« Une rougeur brûlante, une pâleur mortelle couvrait tour à tour ses traits, et, je ne sais quelle joie passait comme une flamme, sur son visage bouleversé.

« Sous cette pâleur ardente, il n’avait plus l’air d’un ange ; je sentis qu’il m’aimait, que toutes ses résolutions lui échappaient, qu’il allait parler.

« Gisèle, que Dieu me pardonne, commença-t-il d’une voix à peine intelligible, me regardant toujours dans un trouble terrible, je…

« Mais, à ce moment, une alouette, s’envolant du rocher, le frappa au visage de son aile et s’élança vers le ciel en chantant.

« La parole expira sur ses lèvres. Il pâlit affreusement, et du regard suivit l’oiseau avec une attention extraordinaire, solennelle.

« L’alouette monta tout droit, d’un vol facile, rapide. Nous l’avions perdue de vue dans les nuages que nous entendions encore son chant. — Elle va porter au ciel les joies de la terre, lui dis-je, sans trop savoir ce que je pensais.

« Lui détourna les yeux, se recula brusquement, et, cachant sa tête contre le rocher qui domine la mer, sanglota.

« Saisie de surprise et de douleur, pendant quelques instants, je le regardai pleurer dans l’ombre, puis je m’élançai vers lui ; mais, d’un geste de la main, il me retint à distance.

« Combien de temps il resta ainsi, je ne saurais le dire.

« Quand il revint à moi, un reste de larmes mouillait encore son visage, mais il avait l’air décidé et tranquille.

« Sans chercher à rien expliquer : Partons, dit-il, partons, si vous le voulez bien. Le jour baisse, il est temps de descendre.

« Ces paroles si ordinaires, prononcées de sa voix ferme et douce, retentirent à mes oreilles comme mon glas funèbre.

Il me sembla qu’une nuit noire, glacée m’enveloppait pour jamais ; et, inconsciente du danger, dans une sorte d’affolement, je marchai vers le bord de la falaise.

— « Mon Dieu ! prenez garde, s’écria Charles.

« Il m’avait saisi les mains et me retenait fortement.

« Cela me rappela à la réalité ; mais incapable de me contenir, je fondis en larmes.

« Il ne parut pas s’apercevoir de mes larmes.

« Par un effort bien grand, je réussis à me calmer. Alors sans me regarder, il me dit : La vue de l’abîme donne le vertige… Descendons, je vous en prie.

— « Oui, lui dis-je ; et je pris sa main pour descendre, comme je l’avais fait pour monter.

— « L’air est très frais : permettez, dit-il. Et retirant gravement sa main, il ramena les deux bouts de mon écharpe et me les passa en double autour du cou.

« Nous descendîmes en silence, par le même sentier frais et sombre.

« Il me semblait que ma jeunesse était morte, tous mes rêves de bonheur en cendres. Oh ! que j’aurais volontiers pleuré !

« Je tâchais de paraître calme. Lui, attentif et grave, marchait à côté de moi.

« Dieu sait que je n’avais pas envie de parler ; mais son silence m’oppressait. J’éprouvais un besoin étrange d’entendre sa voix ; et, pendant que nous traversions la lande, je lui dis : Charles, j’ai toujours devant les yeux les deux grandes vagues s’entrechoquant. Comme c’était beau et terrible, ce conflit entre ces deux forces irrésistibles !

— « Il n’y a qu’une force irrésistible, répondit-il, d’une voix altérée.

« Quand nous fûmes en voiture, il se renversa dans son coin et ne prononça plus une parole.

« Je voyais qu’il souffrait, qu’il aurait voulu me cacher sa souffrance, et je n’osais pas le regarder.

« On nous attendait pour souper.

« Le repas me parut long. Les questions qu’on nous adressait me mettaient au supplice. Puis, j’avais hâte d’être seule.

« Les lumières, placées à chaque bout de la table, éclairaient vivement la figure de M. de Champlain et celle de Charles.

« M. de Champlain était un peu pensif, mais semblait heureux. Il n’aime rien comme sa colonie ; et, on le sent, c’est avec un secret bonheur qu’il lui sacrifie tout.

« Charles était très pâle, très silencieux ; mais jamais sa physionomie n’avait eu une expression si touchante et si belle.

« Que j’aurais donc voulu lire dans son cœur qui me semblait saigner encore !

« Nous nous séparâmes de bonne heure.

« M. de Champlain voulait aller de grand matin en pèlerinage à Notre-Dame-de-Grâce et nous devions tous l’accompagner.

« Cette nuit-là, je ne dormis guère. J’avais toujours présents son trouble, ses larmes, et aussi les deux grandes vagues se rencontrant.

« J’essayais de ne pas m’aveugler, de bien juger. Mais, j’avais beau faire, ce n’était pas sans une sorte de joie que je repassais tous les incidents de la journée. Je me sentais aimée ; et je priais Dieu d’avoir pitié de moi, de me le laisser.

« Avant le lever du soleil, nous étions tous debout.

« M. et madame de Champlain voulaient faire la route à pied, en vrais pèlerins, et avaient décidé que Charles et moi, nous en ferions autant.

« Il était aussi réglé que nous ferions le trajet par la grève ; et nous partîmes tous les quatre, avec un petit guide qui devait nous y conduire par un sentier de traverse.

« La teinte rose de l’horizon montait en se fondant dans le bleu du ciel. Des bruits discrets, de jolies voix timides d’oiseaux s’élevaient dans le silence. Mais Charles ne paraissait rien voir, rien entendre.

« Sur sa figure, aucune trace ne restait du trouble de la veille ; on y lisait seulement une grande fatigue. Il semblait profondément absorbé ou plutôt plongé dans l’une de ces apathies mystérieuses qui ne sont pas rares chez lui.

« Quand nous arrivâmes au rivage, le soleil était levé, mais un épais brouillard couvrait encore la vaste mer.

« À certains endroits, ce brouillard était fort léger et tout transpercé, tout doré de lumière. Partout, il ondulait, bercé par les vagues.

« J’aurais voulu regarder à loisir. On ne m’en laissa pas le temps et nous prîmes la grève, où nous avions une bonne lieue à faire.

« Au sortir de la baie, le rivage est encombré de fragments de roche qui rendent la marche difficile. Mais cette gymnastique ne m’effrayait pas. Je me sentais d’humeur à aller loin.

« Le vent du large avait découvert l’océan.

« Encore parée de brume légère, la grève s’allongeait devant nous dans sa tristesse enchantée.

« Par-ci, par-là, des ronces, des arbustes, des fleurs pendaient à la falaise âpre et nue ; mais l’oreille n’entendait toujours que le mugissement des vagues, le cri rauque des goëlands et la voix triste et douce de l’hirondelle de mer.

« Je ne sais quoi me soulevait, m’étreignait, m’emportait, et des larmes brûlantes s’échappaient souvent de mes yeux.

« De temps à autre, M. de Champlain s’arrêtait pour laisser reposer sa femme. Alors, nous nous arrêtions aussi.

« Une fois, que nous étions assis, admirant les flots verdâtres qui se jouaient au soleil, je lui demandai, non sans arrière-pensée, si la mer n’est pas la plus belle image du cœur humain.

— « La plus belle comme la plus vraie, me répondit-il, rougissant visiblement.

« Je le priai de développer sa pensée, et voici, d’après lui, les grands traits de ressemblance. L’océan a l’immensité, la profondeur, l’éternelle inquiétude. Tantôt traversé par les fanges de la terre, tantôt reflétant le ciel, il se lasse vite des plus beaux rivages. Parfois, on dirait qu’il va s’élancer tout entier, et des grains de sable l’arrêtent.

« Ces paroles m’attristèrent. Lui, tranquille, me demanda en quoi la mer ne ressemble pas au cœur humain.

« Je ne trouvais point, et il reprit : la mer ne se trouble jamais jusqu’au fond ; elle se calme vite et se calme parfaitement… l’orage le plus terrible n’y laisse pas de traces… En cela, continua-t-il de sa voix basse, égale, agréable, en cela, la mer ne ressemble guère au cœur humain, mais elle ressemble beaucoup au cœur chrétien.

« Il s’était levé et tenait à la main son chapeau que le vent voulait emporter.

« Il était plus que beau — il était céleste ; mais je le trouvais dur, cruel, et je ne sais quel amer écho me répétait les paroles de la mère Angélique : Vous ne serez que trop aimée, ce qui est un grand malheur.

« La chapelle de Notre-Dame-de-Grâce domine la falaise.

« On y arrive par un escalier colossal, lequel, en plein soleil et devant la mer, nous mène au sommet, en trois gradins, dont chacun a plus de cent pieds.

« Cette chapelle, si chère à tout le pays, est bien vieille d’aspect et toute en pierres brutes.

« Des milliers d’hirondelles ont leurs nids dans les contre-forts.

« Au-dessus de la grande porte, une niche en ogive abrite une très belle statue de la Vierge donnée par Richard-sans-Peur, duc de Normandie.

« Quelques marins de la flottille nous avaient suivis dans notre pèlerinage ; et M. Garnier, venu en voiture, nous avait précédé dans la chapelle.

« J’allai prendre place à côté de lui ; et comme je m’agenouillais, je me sentis pénétrée par un délicieux sentiment de confiance et de paix.

« Bientôt la messe commença. Il me semblait qu’une atmosphère céleste remplissait cette enceinte, qu’une poésie sacrée s’échappait de ces vieux murs, de ces ex-votos, de ces cierges qui brûlaient parmi les fleurs devant l’image de Notre-Dame-de-Grâce.

« Elle est peinte entre deux anges, les yeux élevés vers le ciel, les bras étendus vers la terre.

« Je n’ai jamais rien vu de représenté plus noblement. La grâce et la miséricorde semblent découler de ses belles mains transparentes.

« M. de Champlain, entouré de ses hommes, était à genoux devant l’autel et priait avec une religion profonde. Que la sainte Vierge lui accorde tout ce qu’il lui a demandé pour sa Nouvelle-France !

« Charles, à genoux près du groupe de marins, priait le visage caché entre ses mains. Je ne voyais que sa tête blonde appuyée sur la balustrade.

« Les vitraux coloriés ne laissaient passer qu’un demi-jour très doux. La lampe du sanctuaire se balançait au bout de ses chaînettes de cuivre. Hors le mugissement des vagues déferlant au pied de la falaise, aucun bruit extérieur n’arrivait jusqu’à nous.

« Chacun semblait prier de tout son cœur ; et c’est avec une grande confiance que je réclamais la protection de la Vierge Marie, que je la suppliais de s’intéresser à mon bonheur.

« M. et madame de Champlain, Charles et tous les marins communièrent.

« Mon oncle et moi, nous sortîmes les premiers.

« Le soleil était déjà haut. Sur le plateau inégal, la bruyère fleurie bourdonnait de mille bruits dans la chaleur.

« Le déjeuner que mon oncle avait apporté fut vite sorti des paniers. Je l’étalai sur un bloc de granit couvert de mousse.

« Ce léger repas fut très agréable et parut faire grand bien à chacun de nous.

« À la demande de M. de Champlain, j’avais chanté l’Ave Maris Stella pendant la messe. Il me remercia avec beaucoup d’effusion, et nous dit que Colomb, s’en allant découvrir le Nouveau-Monde, faisait chanter le Salve Regina, tous les jours, sur ses vaisseaux. Poétique prière, s’il y en eut jamais !

« M. de Champlain parle de Colomb avec un respect inexprimable. Il l’appelle le plus grand des voyageurs et le plus malheureux des hommes.

« Détail que j’ignorais : Colomb ordonna qu’on l’ensevelît avec les fers qu’on lui avait fait porter. Ces fers, qu’il avait toujours gardés suspendus aux murs de sa chambre, il s’en était fait un memento du néant de la gloire et de l’ingratitude des rois.

« Madame de Champlain revint avec mon oncle et moi dans la voiture. Charles revint à pied avec les marins.

« Dans la journée, nous allâmes voir la tour de François 1er ; puis, à marée basse, nous nous rendîmes au phare.

« Comme nous y arrivions, j’aperçus un ramier blanc qui gisait parmi les roches verdâtres. Je le montrai à Charles. Il le prit entre ses mains ; et, me montrant sa tête sanglante, ses blanches plumes souillées : — Pauvre oiseau, dit-il, avec une émotion singulière, lui qui avait des ailes… lui qui connaissait tous les sentiers des cieux !… la lumière du phare l’a troublé… l’a fasciné… l’a égaré.

« J’avais une étrange sensation de froid autour du cœur. Ses paroles produisent souvent sur moi ce douloureux effet — Allons, Gisèle, dit-il, il faut faire le tour du phare… il faut voir comment on a résolu le problème de l’absolue solidité, comment on s’y prend pour résister à l’océan.

« Je me sentais triste et j’aurais mieux aimé regarder cette immense plaine grise, sillonnée, d’où l’eau s’était retirée. Mais, avec lui, je fis le tour du phare qui enfonce, dans la roche vive, ses fondements taillés au ciseau. Les larges pierres de granit sont encastrées l’une dans l’autre. Du bas jusqu’au haut, toute pierre mord dans sa voisine, et la tour n’est qu’un bloc unique, plus unique que son rocher même.

« Rien de solitaire, de lugubre comme cette tour dans la mer. J’aurais voulu faire parler le vieux gardien, mais je ne sais quoi gênait ma parole.

« D’ailleurs, la mer montait et nous voulions visiter le vaisseau de M. de Champlain.

« Le commandant de la Ralde nous en fit les honneurs avec beaucoup de grâce.

« Jamais encore je n’avais mis le pied sur un navire.

« Le commandant me montra la cabine de M. de Champlain, sous la dunette. Quelques livres, des armes, un astrolabe étaient jetés sur le cadre.

« Le départ était fixé à quatre heures. Les vaisseaux appareillaient.

« Nous suivîmes la manœuvre, assis sur un banc de pierre, au bout de la jetée.

« Autour de nous, on se pressait, on riait, on se bousculait. Mais, au nom de Champlain qui courut de bouche en bouche, le silence se fit.

« Il salua la foule qui se découvrit devant lui, et échangea, en passant, quelques poignées de mains.

« Son adieu, très cordial, fut aussi très bref.

« Je le suivis du regard pendant qu’il descendait l’escalier vertical fait de barres de fer scellées dans la pierre. L’instant d’après il reparaissait sur la dunette de son vaisseau.

« Le pavillon fleurdelisé flottait au-dessus de sa tête. La foule criait : Vive Champlain ! Vive la Nouvelle-France !

« Le vaisseau répondit par la bouche de ses canons, et, toutes voiles au vent, gagna la haute mer.

« Madame de Champlain nous attendait dans une cabane de pêcheur, sur la grève. Nous la trouvâmes dans l’étroite fenêtre qui regardait la mer, se dérobant autant que possible et cachant ses larmes. Son attitude me plut : j’aime la pudeur de la douleur.

« Le vent m’avait glacée ; j’avais des frissons.

— « Et pas l’ombre d’un fagot, s’écria Charles, regardant autour de l’humble cheminée où quelques tisons s’éteignaient.

« Il sortit et revint bientôt avec une brassée de planches.

— « Des épaves ! dit-il fièrement, jetant les planches sur le foyer. Gisèle, vous allez avoir un feu d’épaves.

« Il fit le feu lui-même, avec cette grâce incomparable qu’il met à tout.